Éléments explicatifs de l’enfermement mental provoqué par l’anthroposophie

Éléments explicatifs de l’enfermement mental provoqué par l’anthroposophie

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Le langage fermé des anthroposophes

La journaliste du Monde qui, en 2000, a qualifié de « vieux club de philosophie » la Société Anthroposophique afin de prendre sa défense s’imaginait peut-être qu’il s’agissait d’un groupe inoffensif de personnes se réunissant pour discuter de l’œuvre de Steiner. Une première approche pourrait le donner à penser. En effet, quand on assiste une fois ou l’autre à une réunion de la Société Anthroposophique, on y voit des retraités commenter l’un ou l’autre des livres de Steiner, souvent avec des termes assez abstraits et incompréhensibles. Ils donnent bien l’image d’une réunion d’érudits débattant de questions complexes et de sujets abscons à caractère ésotériques. La Société Anthroposophique est organisée en différentes branches, qui sont autant de groupe locaux se donnant un programme d’étude annuel de l’œuvre de Steiner, souvent en choisissant une œuvre précise dont elle aura à peine fait le tour une fois l’année écoulé. Ces programmes annuels peuvent provenir du Goetheanum lui-même, c’est-à-dire le siège central de la Société Anthroposophique Universelle. Ils peuvent également être décidé de façon autonome. A ces études s’adjoindront des récitations de paroles et de mantras du Maître en début et en fin de séance.

Il ne s’agit pourtant que d’une apparence de travail intellectuel. Après avoir intégré la Société Anthroposophique, j’assistais à ces réunions de branche et fus bien vite effaré par ce que les anthroposophes appelaient « l’étude ». Car loin d’être le support à l’exercice d’une réflexion venant éclairer l’œuvre, cet exercice se constituait essentiellement de citations de Steiner s’ajoutant aux passages lus. Une fois que le paragraphe du livre de Steiner avait été lu à haute voix par l’un des participants, les autres étaient invités à le commenter en évoquant d’autres passages de l’œuvre de Steiner auquel cet extrait pourrait se rattacher. On commentait donc un texte de Steiner par d’autres commentaires de Steiner ! Et ce à l’infini. Un unique passage de dix lignes de Steiner pouvait parfois être prétexte à citations d’une trentaine de passages de son œuvre traitant d’un sujet semblable ! Aussi ces réunions fonctionnent-elles par références en cercle fermé, continuellement réactivées les unes par les autres. Les anthroposophes ne font donc pas, à proprement parler, un travail intellectuel lorsqu’ils « étudient » Steiner. Il ne s’agit pas du tout de réfléchir par eux-mêmes à ce qu’ils lisent, ni surtout à exercer leur esprit critique, mais à commenter Steiner par Steiner. Bien évidement, on se sort pas de telles réunions avec des idées plus claires ni avec une compréhension réelle de ce qui a été lu. Une référence s’ajoutant à une autre ne peut en effet  produire la moindre connaissance véritable. En revanche, cela produit une sorte de musique verbale incessante qui imprègne les esprits de termes anthroposophiques. Selon moi, les anthroposophes ne sont pas du tout des personnes qui maîtrisent les concepts de la pensée de Steiner, mais plutôt ceux qui parlent sa langue. Pendant mes longues années de fréquentation des anthroposophes, je n’en ai en rencontré qu’un nombre infime ayant cherché à réfléchir à ce qu’ils lisaient et ayant réussi à développer ne serait-ce qu’un début de compréhension des représentations qu’ils utilisaient. En revanche, les anthroposophes s’emploient très bien à manier autant qu’ils le peuvent la terminologie de Steiner chaque fois qu’ils ouvrent la bouche. Cette terminologie, reprise par imitation, produit en définitive une sorte de jargon incompréhensible aux non-initiés, au point qu’il est presque impossible à un non-anthroposophe de suivre une conversation d’anthroposophes. On pourrait s’imaginer que ce mode d’étude constitue une dérive ultérieure par rapport à ce que Steiner aurait voulu que soit la Société Anthroposophique. Mais c’est bien lui qui a institué cette façon de faire, incitant ses disciples à se réunir autour de la lecture de ses seuls cycles de conférences. Quand il était entré à la Société Théosophique en 1900, Rudolf Steiner avait probablement bénéficié d’un environnement où la référence à un auteur unique n’était pas la règle, mais où plusieurs ésotéristes offraient un horizon élargi. En imposant sa propre œuvre comme unique base d’étude de la Société Anthroposophique, il n’a donc pas donné aux anthroposophes les conditions culturelles et intellectuelles dont il avait pourtant bénéficié lui-même.

Pour être juste, il faudrait ajouter que, dans certaines branches, ces études peuvent être complétées par des exposés de l’un ou l’autre membre. Mais là encore, il est rare que ces exposés soient l’occasion d’une réflexion personnelle ou d’une visée critique. La plupart de ces apports consistent surtout en des résumés synthétiques d’œuvres de Steiner. Au Goetheanum, lors de certains congrès, j’assistais ainsi à des numéros de « virtuoses du résumé ». Des orateurs se montraient capables de synthétiser en une heure pas moins de trois à quatre ouvrages ! Ce procédé est certes un peu plus subtil que le simple empilement de références évoqué plus haut. Il donne l’impression que l’orateur maîtrise son sujet. Et pourtant, il n’en est bien souvent absolument rien. Il ne s’agit là encore que d’un travail de synthèse sans aucun esprit critique ni tentative d’appropriation personnelle des connaissances évoquées (Lire à ce sujet mon article : Essai de typologie des membres dirigeants de la Société Anthroposophique). Parfois, de tels procédés peuvent donner lieu à des absurdités à caractère comique. Je me souviens ainsi d’une conférencière qui avait construit toute sa conférence sur un résumé combinant la Science de l’occulte et la Chronique de l’Akasha, c’est-à-dire les écrits de Steiner évoquant le lointain passé de l’humanité. Mais elle était allé si vite et sans réfléchir dans son évocation des époques qu’elle avait mélangé le début de la période que Steiner appelle Lémurienne, où les êtres humains n’étaient pas selon lui véritablement incarnés, et l’époque Atlantéenne, où les êtres humains pouvaient faire voler des petites embarcations par le pouvoir éthérique des plantes. C’est pourquoi la conférencière avait déclaré sans broncher que les Atlantes n’avaient pas de corps, mais qu’ils pouvaient voyager à basse altitude sur des embarcations volantes. Quand l’une des personnes de l’assistance interloquée osa lui demander à quoi leur servait de voyager ainsi puisqu’ils n’avaient pas de corps, la conférencière répondit qu’on lui posait-là une colle et qu’elle y réfléchirait plus tard. Si j’évoque cet épisode burlesque, c’est parce qu’il est selon moi tout-à-fait révélateur de cet art de la synthèse dépourvu de tout travail élémentaire de la raison auquel se livre de nombreux anthroposophes.

Une science de l’Esprit qui n’a jamais eu qu’un seul chercheur

La Science de l’Esprit de Rudolf Steiner se définit elle-même comme une méthode rigoureuse permettant à tout homme, qui pratiquerait assidûment les exercices proposés entre autres dans le livre l’Initiation (Rudolf Steiner, L’Initiation, Ed. Triades Poche), d’accéder à une connaissance exacte des mondes supérieurs, si son karma lui en fait la grâce. Pourtant, en trente années de fréquentation de ce mouvement, après avoir assisté à de très nombreuses conférences et en avoir connu presque toutes les personnalités importantes, je dois dire que je n’ai rencontré personne qui ait les compétences que Steiner se propose de faire acquérir. Certains prétendaient bien avoir quelques dons dans ce domaine, mais je finissais toujours par découvrir qu’ils n’allaient jamais au-delà de la simple intuition, quand il ne s’agissait tout simplement pas d’impostures. Parfois aussi, il s’agissait de troubles psychiatriques graves, comme une amie anthroposophe qui « entendait des voix » et se disait « clairaudiante » alors qu’elle souffrait à mon sens d’une schizophrénie non soignée.

A mon sens, le fait que Steiner soit le seul chercheur de science de l’esprit qui ait peut-être jamais existé parmi les anthroposophes est une des causes du risque de dérive sectaire de ce milieu. En effet, dans un cercle de scientifiques explorant un même domaine, il est possible d’assister à des confrontations d’interprétations, de points de vue, de formulations. Mais s’il n’y a qu’une seule personne, il faut s’en tenir à ce qu’elle affirme. Dans toutes ses conférences, Steiner fait comme si ce qu’il évoquait était accessible à d’autres. Mais alors, pourquoi n’ai-je jamais rencontré le moindre successeur confirmant ce postulat de base ? Pourquoi faire pratiquer ces quantités d’exercices aux adeptes, si cela ne produit aucun résultat ? Dans ces circonstances, parler d’une démarche scientifique partageable me semble être pour le moins un abus de langage, sinon une escroquerie.

Cette posture intenable est cause, dans les cercles de l’anthroposophie, que des personnalités laissent entendre qu’elles ont des visions. Certaines l’affirment même sans ambages. Serge Prokofiev est l’une des personnes qui laisse subtilement entendre dans ses écrits qu’il a de telles visions, illuminations, révélations des mondes supérieurs. Pourtant, après examen attentif et lecture consciencieuse de tout ses ouvrages traduits, je pense plutôt à de l’érudition. Il fait comme si il avait eu la vision de certaines scènes de l’histoire ancienne, ou certaines expériences d’êtres supérieurs, mais ne fait qu’évoquer des situations qu’il a pu lire ou imaginer. Une autre personne, Judith von Halle, prétend quant à elle avoir des stigmates et pouvoir remonter dans le temps pour assister à certaines scènes de la vie du Christ dont les Évangiles ne feraient pas mention :

« L’expérience spirituelle vécue [par elle-même] se rapporte pour une part à une expérience directe, voire quasi sensible des événements historiques au tournant des âges. Celle-ci s’est présenté comme une conséquence de la stigmatisation intervenue à Pâques 2004. On peut se la représenter comme une sorte de voyage dans le temps, où l’ensemble des impressions sensorielles, telles que nous pouvons les avoir dans la conscience de veille ici-bas, sont présentes – mais simplement déplacées à un moment et en un lieu particuliers. » (Judith von Halle, Maladies et guérisons, Ed. Novalis, page 12.)

N’étant pas médium, il ne m’est bien sûr pas possible de vérifier si ce qu’elle dit à ce sujet est vrai. Il m’apparaît en revanche clair que de telles affirmations sont rendue nécessaire par l’œuvre de Steiner elle-même. En effet, comment les anthroposophes pouvaient-ils continuer à croire à l’efficacité d’une méthode d’investigation spirituelle qui n’a produit aucun chercheur comparable à Steiner en près d’un siècle ? L’apparition au sein-même du milieu anthroposophique de pseudo-voyants, médiums, illuminés est à mon sens une sorte de nécessité interne actuelle de l’anthroposophie, pouvant conduire à des dérives de plus en plus graves. Et bien sûr, comme par hasard, ces nouveaux voyants ne viennent jamais corriger, rectifier ou simplement compléter les affirmations de Steiner, mais toujours les confirmer.

Un style qui enferme la pensée

L’œuvre de Rudolf Steiner est tellement monumentale que l’on pourrait penser qu’il y a là matière à une vie d’études qui lui serait spécifiquement consacrée. Pourtant, quand on connaît cette œuvre de près, on s’aperçoit qu’elle n’est pas si étendue qu’elle n’en a l’air. Cet auteur a inlassablement répété, au cours de ses conférences, des idées qu’il avait préalablement formulées dans ses ouvrages écrits. Il me semble que, si l’on voulait connaître l’anthroposophie, on pourrait résumer celle-ci à la lecture d’une dizaine d’ouvrages dits fondamentaux. Nombre de ses conférences sont en fait des développements, digressions ou approfondissement de quelques unes de ses œuvres écrites, reprises avec des éclairages et des tonalités différentes. D’une certaine façon, c’est donc Steiner lui-même qui a mis en place le procédé qui consiste à répéter sans cesse les contenus de son œuvre, avec diverses variantes et colorations. Ce qui provoque nécessairement la formation d’idées qui prennent un caractère obsessionnel, puisqu’elles reviennent sans cesse. Cette répétition incessante des mêmes concepts – comme ceux des corps physique, éthérique, astral et du Moi, de Lucifer et d’Ahriman, du Christ – forme peu à peu dans l’esprit des anthroposophes un ensemble de catégories avec lesquelles ils jugent tout ce qui se présente à eux. L’anthroposophie n’est pas à proprement parler un corpus de connaissances mais de catégories ! L’anthroposophe ne cherche bien souvent pas à connaître le monde, mais à l’intégrer dans ses catégories préétablies.

D’autre part, le style lui-même de Steiner induit une forme de lecture très particulière qui n’est pas sans effets problématiques. Cet auteur déclare à de nombreuses reprises que ses œuvres ne sont pas faite pour être lues ordinairement, mais pour être médités. Il s’agit de textes à caractère sacré sur lesquels le lecteur est invité à revenir encore et encore s’il veut parvenir à se familiariser un peu avec leur contenu. Parmi les anthroposophes, j’en ai ainsi souvent rencontrés qui m’expliquait relire chaque année, à date fixe, l’un ou l’autre des ouvrages fondamentaux de Steiner. Ils pratiquaient parfois cette activité depuis des dizaines d’années. Ces individus devenaient ainsi de véritables encyclopédies vivantes de l’œuvre de Steiner, capables de citer sur le bout des ongles certains paragraphes, indiquant même les pages de façon précises. Selon moi, cette façon de faire ne tient pas seulement à la décision de quelques fanatiques, ni même au mode d’emploi donné par Steiner, mais au style dans lequel ces ouvrages sont écrit. Souvent très abstrait, ne s’appuyant que sur peu d’exemples pour aider la compréhension du lecteur, préférant la saisie des idées de manière intuitive à la clarté des définitions, laissant dans le vague leur contenu conceptuel, procédant par de multiples détours et circonvolutions, il est très difficile de retenir quoi que soit du propos évoqué. Si l’on me demande aujourd’hui encore, après trente années de lecture quotidienne de cet auteur, d’expliquer de façon précise ce que signifient vraiment certains concepts fondamentaux de l’anthroposophie, comme l’éthérique, l’astral, le Moi, le Christ, ou d’autres, je dois reconnaître avec honnêteté que j’en suis incapable. Présentées de manière allusive, ou par le biais de recours à une intuition conceptuelle qui se refuse à la définition, la plupart des notions vous glissent entre les doigts. Car nombre des notions fondamentales de Steiner restent comme volontairement à l’état d’esquisse. Cette caractéristique finit par favoriser une forme d’état flottant de la pensée, de nébulosité planante.

Même si un philosophe a le droit d’avoir des intuitions imprécises, toute son honnêteté intellectuelle consistera à consacrer une vie d’efforts pour les rendre plus distinctes. Or ce n’est pas ce qu’a fait Steiner. Passant la plus grande partie de son existence à donner des conférences où il se répétait sans cesse lui-même, il répondait même avec une forme d’autorité méprisante aux demandes de clarifications qui lui étaient adressées. Que de fois ne trouve-t-on pas sous sa plume des formules du genre : « celui qui pose une telle question n’a en fait rien compris à ceci ou cela et aurait mieux fait de se taire. » Pourtant, d’un point de vue philosophique, aucune question n’est inutile, ni surtout méprisable, même quand elle ne fait que traduire une incompréhension. Mais cet auteur semble n’avoir jamais daigné chercher à clarifier suffisamment ses pensées. Je pense même qu’il devait prendre un certain plaisir à les présenter avec l’aura de confusion qui caractérise nombre de ses interventions. Il est nécessaire de le relire un nombre incalculable de fois, si l’on veut avoir l’impression de s’approcher de l’intuition conceptuelle qu’il évoque. Je ne lui reproche pas tant d’avoir entretenu un flou pour cacher un vide que les conséquences néfastes de cette confusion. Car ses idées, laissées à l’état de nébulosité mystique, appellent ainsi justement l’état de dévotion hébétée qui est celle de la plupart des anthroposophes d’hier et d’aujourd’hui.

Il faut aussi préciser qu’il s’agit d’une œuvre dont la lecture demande une concentration des plus intense. Professeur de Philosophie, je suis pourtant habitué à lire des œuvres dont le contenu et le niveau de complexité requièrent toute mon attention. Mais avec les œuvres de Steiner, celle-ci serait encore insuffisante. Cette concentration n’est pas seulement requise pour un passage ou même un chapitre, mais pour l’ensemble d’un livre. Car ce n’est qu’en saisissant sa place dans son contexte très élargi que la moindre de ses phrases prend son sens. Le style de Rudolf Steiner a donc lui-même quelque chose d’enfermant pour la pensée, à laquelle n’est laissée aucun espace de respiration susceptible de favoriser le recul critique. Le lire et le comprendre sont une telle dépense d’énergie mentale que l’intelligence n’a rapidement plus de force ni de curiosité pour autre chose.

Des scoops ésotériques sans cesse réactivés

La répétition méditative des œuvres de Steiner provoquerait sans doute la lassitude des anthroposophes, si un autre procédé ne venait s’ajouter. Il s’agit d’annonces de ce l’on pourrait appeler des « scoops ésotériques ». En effet, au sein de la Société Anthroposophique, il existe une sorte de processus de réactivation permanente de certaines nouvelles sensationnelles à caractère ésotériques. Rudolf Steiner en effet a laissé dans son œuvre un nombre important d’annonces prophétiques. Parmi celles-ci, l’incarnation d’Ahriman au début du troisième millénaire, la venue du Maitraya Bouddha, la « culmination anthroposophique » (le retour à la fin du XXème siècle des anthroposophes qui étaient incarnés au début de celui-ci, afin de faire triompher culturellement l’anthroposophie), l’apparition du Christ dans le monde éthérique à partir de 1933, l’avènement dans le monde anglo-saxon d’une nouvelle technologie basée sur l’utilisation des forces éthériques pour remplacer le pétrole, la prochaine réincarnation de Manès, etc. Au sein de la Société Anthroposophique, ces scoops sont savamment réactivés tous les dix ans environ, produisant une sorte de fascination et d’engouement momentanés, avant que le soufflet ne retombe et qu’un autre scoop ne doive venir prendre sa place.

Chaque fois, ces annonces ésotériques font l’objet de réunions solennelles au cours desquels les dirigeants réchauffent ces vieilles prophéties, les agrémentant de quelques nouveautés à destination de ceux qui les auraient déjà entendues une dizaine d’année auparavant. Dans le langage des journalistes, on parle de marronniers pour qualifier des informations qui reviennent de manière cyclique, comme la polémique autour de l’heure d’été ou le poids des cartables à la rentrée des classes. De même, il existe un certain nombre de « marronniers anthroposophiques », faisant leur retour cyclique, réveillant les passions endormies. Sans cet habile procédé, je pense que la lassitude aurait fini par gagner les anthroposophes les plus chevronnés.

La logorrhée des anthroposophes

Parmi les conséquences déplorables d’une telle répétition sans fin de l’œuvre d’un seul auteur, il faut compter une forte tendance à la logorrhée. En effet, celle-ci est selon moi un trait marquant du comportement de nombreux anthroposophes et l’un de leurs plus pénibles aspects. Lorsque vers 2002, le Comité Directeur de la Société Anthroposophique en France voulu constituer un groupe de travail intitulé « rencontre des jeunes et du Comité », nombreux furent les jeunes conviés la première fois qui décidèrent de ne plus remettre les pieds dans ce genre de réunion. En effet, sitôt qu’une question étaient posée, les membres du Comité Directeur se mettaient à déverser d’interminables discours, au point que les réunions qui duraient parfois six heures se constituaient souvent du flot ininterrompu de « connaissances » des dirigeants. Avec les quelques jeunes restant, nous en étions même arrivé à imaginer, pour ces réunions, un système de coupons pour prendre la parole un nombre de fois limitée dans un temps imparti, tellement il nous semblait impossible de tenir dans les conditions initiales. Au final rien n’y fit, et l’irrépressible envie des membres du Comité de déverser toutes leurs connaissances anthroposophiques eut raison de nos stratagèmes.

Cette tendance à la logorrhée est en fait présente dans tous les cercles de la vie anthroposophique et constitue une sorte d’agression psychique, car elle finit par prendre une forme autoritaire. Je me souviens ainsi d’une randonnée que nous avions fait avec ma compagne et un haut dirigeant de l’anthroposophie en France au cours des vacances de Pâques 2008. Tandis qu’il marchait, des heures durant, ce dernier n’arrêtait pas de discourir tout seul, tandis que nous avions peur de l’interrompre. Dans les colloques anthroposophiques, je me souviens être parfois resté de 9h du matin à minuit, pendant toute une semaine, à écouter des conférences les unes après les autres, seulement interrompues parfois par un petit spectacle d’eurythmie. Quand je repense aujourd’hui au supplice que cela a pu représenter pour mon corps endolori et mon esprit surchargé, je crois que de telles manifestations dépassent le simple cadre anodin du partage de connaissances, mais sont plutôt de l’ordre du « matraquage ». Pris dans un flot continu de représentations qui se succèdent les unes aux autres, l’esprit n’a tout simplement plus le temps de respirer, d’exercer un regard critique sur les éléments qu’il ingurgite, de se demander s’il y adhère ou non. Interrompre un autre anthroposophe lorsqu’il profère des idées de Steiner est en effet considéré comme une sorte de sacrilège. Cet interdit va bien au-delà de la simple politesse, mais s’accentue en fonction de la position hiérarchique de l’anthroposophe qui discours. Ainsi, j’ai le souvenir du ton autoritaire avec lequel un membre du Comité Directeur développait son discours durant une réunion qui avait duré toute la journée, personne n’osant l’interrompre.

Un système de pensée où chaque élément appelle tous les autres

Pour comprendre à quel point l’anthroposophie est une œuvre qui finit par enfermer l’esprit de ceux qui s’y intéressent, il faut en outre remarquer qu’il s’agit d’un enseignement où le moindre élément fait référence à presque tous les autres. Ainsi, chaque affirmation de Rudolf Steiner est reliée à une autre, qui elle-même sera reliée à une autre, et ainsi de suite, si bien que la connaissance complète du plus petit élément de sa doctrine doit nécessairement déboucher sur celle de tout les autres.

Imaginons par exemple que quelqu’un s’intéresse à ce que l’anthroposophie peut dire au sujet du pissenlit. Il devra pour cela lire des ouvrage de l’agriculture biodynamique où il est question de cette plante et de son mode de culture. Mais pour comprendre pleinement ce qu’il y lira, il devra prolonger ses lectures par celles de la conception de la plante telle que Rudolf Steiner l’a exposé dans ses commentaires sur la Métamorphose des Plantes de Goethe. Cependant, ces commentaires appellent la lecture d’autres ouvrages sur l’épistémologie, comme Vérité et Science. Cet ouvrage se prolonge dans la Philosophie de la Liberté, laquelle à son tour incite le lecteur à s’intéresser à la nature humaine telle que la conçoit l’anthroposophie et qui sera par exemple exposée dans un ouvrage comme Théosophie. Ce dernier comprenant un enseignement sur la réincarnation et le karma, le lecteur sera donc poussé à lire au moins les sept tomes que Steiner consacre à cette question. Or la réincarnation des êtres humains n’est selon Steiner compréhensible que si l’on la place dans la perspective de l’évolution cosmique de notre planète et de tous le système solaire, qu’il décrit dans la Science de l’Occulte. Mais cette évolution cosmique remontant jusqu’aux origines du temps (et même avant) ne saurait se passer d’une connaissance exhaustive des différentes entités qui dirigent cette évolution, c’est-à-dire des Hiérarchies spirituelles. Le lecteur devra donc s’intéresser aux Anges, aux Archanges, aux Archaï, aux Exousiaï, aux Dynamis, aux Kyriotétes, aux Trônes, Aux Chérubins et aux Séraphins que Steiner décrit de multiples façon dans différents ouvrages. Mais comme le rôle de ces entités supérieures ne peut s’entendre sans la connaissance de l’entité divine qui les dirigent, il sera également impossible de faire l’impasse sur ce que Steiner dit du Christ. Le Christ étant selon lui une entité cosmique solaire consubstantielle au Père et au Saint Esprit, il faudra aussi lire les conférences où Steiner évoque ce sujet. En outre, la question du Christ se prolonge naturellement dans la notion de son incarnation en Jésus de Nazareth. La conception de cet événement est évoquée dans pas moins d’une dizaine d’ouvrage dit de Christologie, comme les études des quatre évangiles. Il y a même un « Cinquième Évangile », écrit par Steiner lui-même. Comme cet événement historique n’est compréhensible, selon l’anthroposophie, que re-situé dans le contexte de l’étude de l’Histoire, il faudra lire ce que Steiner dit à de l’évolution historique avant et après l’an 0 de notre ère. On sera alors incité à suivre ce que j’appellerai volontiers une sorte de feuilleton philosophico-mystico-historique, avec des de multiples rebondissements, partant de cette époque révolue jusqu’à nos jours, feuilleton qui à son tour s’étale sur de nombreux ouvrages. Serge Prokofiev s’est fait une spécialité de tenter de résumer ce « feuilleton » dans des ouvrages de quelques milliers pages chacun, créant une espèce d’interminable effet de suspens qui, avec le recul, est tellement tiré en longueur qu’il en devient risible. On voit donc comment, dans l’anthroposophie, la simple connaissance d’un pissenlit conduit nécessairement à la connaissance des ultimes secrets de l’univers et des arcanes du devenir historique de l’humanité.

La véritable rigueur scientifique consiste en réalité à ce qu’un phénomène trouve son explication dans un cadre circonscrit.

Interdiction du conflit intellectuel

La Société Anthroposophique diffère également d’un club de philosophie ou d’une entreprise à caractère scientifique en ce sens que la liberté de penser et de publier ouvertement ses idées n’est absolument pas tolérée. Car, dans la Société Anthroposophique, on ne connaît pas le débat d’idées, mais seulement les personnes qui suivent la doctrine et les hérétiques. On ne connaît pas non plus les arguments contradictoires ni les remises en question, mais seulement les « attaques », dont il faut se défendre. Ainsi, cette prétendue démarche scientifique est bornée par sorte de solidarité obligatoire consistant en une interdiction absolue de remettre en cause les affirmations d’un autre membre de l’équipe dirigeante, même en cas de désaccord flagrant entre les points de vues. J’ai un jour été frappé par la réponse que me donna Serge Prokofiev, l’une des sommités intellectuelle de ce mouvement, lorsque je venais lui faire remarquer, après une conférence, qu’il développait à propos du Tsar Dimitri un point de vue radicalement différent de celui d’une autre sommité du mouvement, Peter Tradowski. En effet, dans son ouvrage, Prokofiev explique que ce tsar aurait été possédé par les forces luciféro-ahrimanienne (Serge O. Prokofieff, Les sources spirituelles de l’Europe de l’Est et les futurs mystères du Saint-Graal, Ed. Société Anthroposophique Branche Paul de Tarse, p. 218 et suivantes.), tandis que Tradowski développe la thèse selon laquelle ce tsar serait le premier messager des forces de paix et de non-violence émanant du sacrifice du Bouddha sur Mars au XVIème siècle (Peter Tradowski, Démétrius dans le cours de l’évolution du christianisme, Ed. Société Anthroposophique Branche Paul de Tarse). Mais pour toute réponse de la part de Prokofiev, je n’eus droit qu’à un regard sévère et une remontrance consistant à m’expliquer que lui et M. Tradowski étaient des amis et qu’il ne fallait pas chercher à les opposer.

Une autre anecdote permettra de se rendre compte du caractère récurrent de ce genre de solidarité interdisant les oppositions intellectuelles entre les élites du mouvement. La parution de quelques ouvrages fait parfois des remous parmi les anthroposophes. Parmi ceux-ci, l’ouvrage d’Athys Floride sur la sexualité du point de vue anthroposophique fut sans doute le plus difficile à gérer. En effet, dans certains passages, l’auteur développe ce qu’il faut bien appeler une sorte de « Kama-Sutra des anthroposophes », avec des conseils précis sur ce qu’il faut selon lui faire avant, pendant et après l’acte sexuel pour entrer en communion avec les forces de la nature. Dans ce petit milieu très conservateur en matière de mariage et de sexualité, ces affirmations avaient suscité l’indignation d’une autre « tête pensante » du mouvement, qui dans un article à paraître lui demandait publiquement comment il pouvait conjuguer la multiplication des expériences sexuelles avec différents partenaires et la fidélité. Il développait aussi l’idée que la sexualité était selon lui l’expression même de l’animalité de l’homme, tandis qu’Athys Floride développait au contraire l’idée qu’elle serait un moyen de communier avec les forces cosmiques. Bien que cette opposition intellectuelle fût fondée, celle-ci n’éclata jamais au grand jour. L’article de l’autre tête pensante fut tout simplement passé sous silence et ce n’est que par son biais que j’en eu connaissance. Sans le savoir, il avait en effet tenté d’enfreindre une règle d’or implicite selon laquelle il est interdit de remettre en question les idées d’une autre personnalité en vue.

Ainsi les polémiques et les conflits intellectuels sont strictement interdits chez les anthroposophes, au point qu’on assiste parfois à la coexistence de thèses radicalement opposées sans que personne ne relève ni ne remarque leurs contradictions. Son élite n’a, à mon sens, pas tant pour fonction de réfléchir, de chercher et d’interpréter véritablement l’œuvre de Steiner, comme devrait le faire un travail intellectuel authentique, mais d’éblouir par leur supériorité intellectuelle un troupeau d’âmes dont ils se considèrent comme les guides. Le travail de ces personnes n’a pas pour fonction de susciter la réflexion des autres, ni d’éveiller leur pensée, mais au contraire de les subjuguer par une intelligence dont ils souhaitent les maintenir privés.

Une activité intellectuelle bornée par les vérités de Steiner

Une autre borne à cette prétendue démarche scientifique des anthroposophes est celle de la remise en cause des idées de Steiner lui-même. En effet, dans ce milieu, je n’ai jamais entendu évoquer par qui que ce soit que Steiner pourrait s’être trompé sur l’un des sujets, même mineurs, qu’il évoque dans son œuvre gigantesque. Même la relativisation de ses propos par le contexte historique est impossible. Je me souviens d’une tentative qu’avait fait au début des années 2000 Bodo von Plato, qui entrait au Comité Directeur de la Société Anthroposophique Universelle, pour expliquer que certains propos de Steiner devaient être restitués dans le contexte de son époque. Il ajoutait qu’il ne serait peut-être plus judicieux de s’exprimer ainsi aujourd’hui. Cette légère relativisation de Steiner provoqua immédiatement les foudres des dirigeants du mouvement, l’accusant aussitôt d’hérésie. Il ne dut son maintien à ses responsabilités qu’à l’appuie d’un bon nombre d’autres personnalités expliquant que ses propos avaient été mal compris et ne constituaient en aucun cas une remise en cause du Maître.

Cette interdiction de remettre en cause de Steiner devint intenable lorsque la société civile s’aperçut que l’on pouvait trouver dans cette œuvre un certain nombre de propos à connotation raciste. Tout le travail des dirigeants du mouvement consista alors à tenter d’expliquer aux simples membres que de tels propos étaient considérés comme racistes parce que tirés hors de leur contexte. Et pourtant, pour avoir souvent entendu dire, lors de réunions anthroposophiques, que « la race noire et sa musique constituait une grave attaque contre l’âme européenne », ou avec quelle mépris condescendant on parlait parfois des enfants d’origine africaine, je peux dire qu’il y a bien un problème de racisme dans la pensée des anthroposophes. Comment, par exemple, peut-on expliquer que la « race africaine » ressemble à un enfant, la « race jaune » à l’adolescence, la « race blanche » à l’homme adulte et la « race indienne d’Amérique » au vieillard ? Cette idée était si profondément inscrite dans le milieu anthroposophique auquel adhéraient certains pédagogues de mon école que l’une de mes camarades de classe avait choisi lors de la dernière année de ma scolarité d’en faire le thème de son « chef d’œuvre » (le travail personnelle de fin de scolarité que doit réaliser chaque élève, sous la supervision d’un professeur appelé « parrain » ou « marraine » dans les écoles Steiner-Waldorf) , réalisant des masques en cuir de ces différentes races et expliquant publiquement les liens qu’il fallait établir. Il y aurait donc bien chez les anthroposophes un travail intellectuel honnête à réaliser sur la question du racisme de Steiner. Mais ce dernier nécessiterait une remise en question de sa figure de prophète de vérités éternelles. C’est pourquoi ils ont préféré dissimuler le plus possible ces aspects problématiques : les Nouvelles de la Société Anthroposophique en France n’évoquèrent jamais intégralement ni exhaustivement le contenu de cette affaire. Ce n’est que par le bouche à oreille que j’appris que la polémique avait éclaté aux Pays-Bas parce que les inspecteurs avaient trouvé, dans les cahiers des élèves des établissements Steiner-Waldorf de ce pays, des propos comme ceux qu’avaient tenu ma camarade à l’occasion de son chef-d’œuvre.

Je ne mentionne pas tant ces faits pour revenir sur cette question du racisme de Steiner que pour montrer comment la Société Anthroposophique traite systématiquement les éléments pouvant remettre en cause les paroles de Rudolf Steiner par l’occultation et le déni de réalité. On comprendra donc pourquoi aucun des membres de l’élite des anthroposophes ne sera jamais autorisé à douter des propos de Steiner ou de l’Anthroposophie elle-même. Son travail intellectuel doit se borner au mieux à l’expliquer, en aucun cas à la questionner. Lorsque j’osais, dans un de mes articles, développer l’idée que certaines personnes vivaient de façon tellement dogmatique l’anthroposophie qu’on pouvait dire que cela ressemblait à une « possession », je m’attirais aussitôt les foudres des gardiens vigilants de la Société Anthroposophique en France. En effet, après avoir lu ces lignes, qui pourtant ne remettaient pas en cause l’anthroposophie elle-même, mais la façon dont elle était vécue, l’un d’eux contacta aussitôt le Président. Celui-ci m’annonça que je devrais subir un moratoire de deux ans sur la publication de mes articles pour ce que je m’étais permis d’écrire. Il avait pourtant lui-même lu cet article et donné son aval avant la publication. Mais faisant parti de la catégorie des anthroposophes qui synthétisent l’œuvre de Steiner plus qu’ils ne la comprennent, il avait sans doute été incapable de penser ce qu’il avait lu. Mes articles lui servaient juste de caution lui permettant de démontrer qu’un travail intellectuel avait lieu dans la Société Anthroposophique : ils n’étaient pas sensé produire de polémiques ni remettre en question le fonctionnement de cette organisation.

Une pensée en lambeaux

La soit-disant vie intellectuelle des anthroposophes est donc étroitement limitée et surveillée. Dans une telle ambiance, rien d’étonnant à ce que la pensée ne finisse par s’étioler et dépérir. Je voudrais essayer de décrire ici l’état de la pensée des anthroposophes, telle que mon immersion de trente ans m’a permis de la caractériser. En effet, c’est à un véritable naufrage que toute activité pensante que conduit la fréquentation de l’anthroposophie. J’ai souvent été frappé, lorsque je lisais des lettres que m’adressaient parfois des anthroposophes, de l’absence de structure de leur pensée, allant jusqu’à affecter leur syntaxe. Elle semblait tellement déconstruite qu’il n’était plus possible d’y déceler la cohérence logique qui normalement structure les propos. Parfois, il m’est arrivé de devoir relire plusieurs fois les lettres que m’adressait un anthroposophe, simplement pour essayer d’avoir une petite idée de ce qu’il me demandait, ou d’essayer de deviner là où il voulait en venir. Même en les faisant lire par des amis, ceux-ci m’avouaient à leur tour ne rien y comprendre et baissaient les bras. Sautant d’une idée à l’autre sans aucun lien, bien des anthroposophes ont un style qui est comme boursouflée de références sans rapports évidents avec le sujet qu’ils évoquent. Que de fois ais-je par exemple constaté l’irruption de références au Christ, à Lucifer ou à une autre des notions ésotériques de Steiner au beau milieu d’une phrase dont le propos était tout autre ! Parfois, on constate même cette manière de procéder avec l’évocation de sujets les plus anodins touchant à la vie quotidienne. Par exemple, une responsable de bibliothèque qui m’écrivait pour me signaler un retard dans la restitution des ouvrages empruntés, ajoutant que son travail était au service de Michaël et du Christ. Loin de suivre un fil directeur et de construire leurs arguments, leurs propos semblent constamment s’auto-justifier par ce genre de références externes. Citer le Christ ou Michaël devient ainsi l’étayage de n’importe quelle idée à laquelle l’anthroposophe tient.

Selon moi, cette forme de pensée doit être mise en relation avec les conférences que Steiner n’a cessé de tenir tout au long de sa vie. En effet, autant cet auteur sait être très conceptuel dans ses écrits, autant ses conférences sont en revanche architecturalement bâtie sur des images. Quand il s’agissait de rassembler autour de lui les anthroposophes, Steiner usait la plupart du temps d’un langage des plus imagé, chargeant ses discours de références aux Anges, aux Archanges, au Christ, émaillant son propos de symboles visuels colorés, de scènes des évangiles, au point que l’on peut parler d’iconographie stylistique. Cette manière de procéder a eu de lourdes conséquences sur la manière de penser ultérieure de ses disciples. Combien de fois n’ai-je pas entendu, chez les anthroposophes, l’expression « l’image qui me vient à propos de cette situation c’est… ». Ils font ainsi débouler à tout propos des images dans leurs discours, même quand celles-ci n’ont qu’un rapport lointain ou discutable avec les faits qu’ils évoquent. Car l’image a pour eux une force plus grande que toute appréhension de la réalité. Quand une image à caractère biblique ou symbolique issue du répertoire qu’ils connaissent bien peut être mise en relation avec tel ou tel événement, ils sont aussitôt satisfaits. La référence imagée a pour eux valeur d’explication. On est là dans une sorte de pensée magique archaïque des plus étranges.

Pour ne pas livrer de lettres à caractère privé, qu’il me soit permis de citer un extrait d’un article paru dans l’une de leurs revues, afin de donner une idée plus précise de ce dont je veux parler. Il s’agit de l’extrait d’un article évoquant le récent printemps arabe :

« En méditant sur les révolutions non violentes de tous ces jeunes arabo-musulmans, on perçoit que ce sont aussi les premiers signes du réveil de l’impulsion de Manès, s’ajoutant à celle de Christian Rose-Croix (dont le corps éthérique immense s’est offert pour que s’y incarne l’âme de Anthropos Sophia ). C’est Manès qui a labouré toutes ces régions dans lesquelles plus tard s’est implanté l’islam, il y a déposé les graines du Christ de Lumière que la culture iranienne préislamique connaissait déjà, mais le christianisme romain l’a refusé, comme plus tard pour les cathares et bogomiles. Le 26 février est justement l’anniversaire de sa mise à mort à Gondishapour en Perse (proche de Bagdad, entre le Tigre et l’Euphrate), à 61 ans le 26 février 277. Par rapport à une biographie, l’an 277 correspond à l’âge de 31 ans, le milieu de la vie (des 9 septaines dont parle si bien Dante au début de sa Divine Comédie). Ce qui veut dire que la mission terrestre de Mani, un des plus hauts initiés de l’histoire, forme le milieu, le pivot entre le Golgotha (an 33) et l’impulsion ahrimanienne de Gondishapour en 666 qui n’a pu être enrayée que grâce à l’invasion de la Perse par les Arabes au moment de l’Hégire (33 ans avant 666 !). Il y a donc une triple dette karmique de l’occident envers les Arabes et l’islam en général : 1) le rejet de Mani et du vrai manichéisme (dont l’impulsion était de prendre le Mal en soi pour le transformer de l’intérieur) ; 2) la dette par rapport à Gondishapour ; 3) la colonisation tardive aux 19 ème et 20 ème siècles quand les pays européens ont pris la place des Turcs ottomans. C’est sur ces 3 plans qu’il convient maintenant d’agir pour aider réellement l’impulsion manichéenne des jeunes arabo-musulmans. De par le rayonnement pendant 1000 ans du manichéisme jusqu’en Chine et Inde, Perse, Égypte, Palestine, Turquie, Afrique du Nord, Europe de l’Est et Balkanique, Espagne et Sud de la France, il est clair que ce qui a maintenant commencé ne va pas s’arrêter là et aura des conséquences immenses. La coïncidence des 2 dates de la naissance de R. Steiner et de la mort de Manès est aussi une surprise, mais s’explique par les liens de Steiner avec les 3 courants spirituels du Graal, de la Rose-Croix et de Manès. »

Cet article est un échantillon représentatif du style et du mode de pensée que finissent par développer bon nombre d’anthroposophes. Certains d’entre eux ne verront là aucun problème s’extasieront sur son contenu, alors que n’importe quel esprit sain n’y verra qu’une sorte d’anti-pensée procédant par association d’idées, de bouillie informe où l’auteur amalgame sans aucune rigueur des données, glanées au fil de ses lectures, à des notions ésotériques qui encombrent sa mémoire. Prétendant utiliser des sources historiques pour évoquer un événement actuel, l’auteur déroule pourtant son discours sur un terrifiant vide argumentatif qui le conduit à penser sans raisonnement. Selon moi, c’est bien à cela qu’amène au final la fréquentation du milieu anthroposophique : on finit par y perdre jusqu’à son plus élémentaire bon sens. Un autre exemple issu de la plume d’un des grands continuateurs de l’anthroposophie permettra de montrer que cette façon de pensée est caractéristique. Il s’agit d’un extrait choisi au hasard dans le livre de Serge Prokofieff intitulé Rudolf Steiner et les mystères angulaires de notre temps :

« La cognition du rapport entre le microcosme et le Macrocosme correspond au cinquième rythme. Ce degré d’initiation devient à présent accessible au disciple grâce au sacrifice astral cosmique-terrestre du Christ, et s’exprime dans la cognition du rapport cosmique de la Terre au Soleil, et également de sa métamorphose en tant que résultat du Mystère du Golgotha. Ce degré est désigné par les exercices amenés dans le rythme en question, et exprimant l’essence du chemin d’initiation que traverse le disciple en tant que microcosme, ainsi que la quatrième partie de la Méditation, où est relaté le chemin macrocosmique du Christ à partir du Soleil vers la Terre, en tant que modèle cosmique primordial de toute véritable initiation terrestre. » (Serge O. Prokofieff, Rudolf Steiner et les mystères angulaires de notre temps, Ed . Société Anthroposophique Branche Paul de Tarse, p. 354)

Sur les 574 pages de cet ouvrage, pratiquement chaque ligne est écrite dans ce style à la fois touffu et incompréhensible, mais qui sait se donner des allures pseudo-scientifiques. Dans cet ensemble saturé de références mystérieuses, on est comme noyé dans une architecture de rapports sémantiques que des phrases interminables parviennent à peine à supporter. Il devient ainsi impossible de comprendre quoique ce soit à un tel verbiage. Tout ce qu’on en retient, c’est que l’auteur a l’air de maîtriser parfaitement son sujet et connaître comme sa poche à la fois les processus initiatiques, la marche spirituelle passé et à avenir de l’humanité, et ses rapports au Soleil et à la Terre. Ainsi, l’anthroposophe qui lit continuellement ce genre de littérature finit-il par avoir l’impression qu’il sait pertinemment ce qui relève de l’avenir proche ou lointain de l’humanité. Il finit par être comme écrasé par des monceaux de références dressant dans son esprit un édifice monumental où sa pensée se retrouvera prisonnière. En outre, c’est l’ossature même de la logique qui, par la méditation anthroposophique, sera en dernier ressort brisée. Nous pouvons le voir par exemple dans un petit texte de Rudolf Steiner extrait du Calendrier de l’âme, c’est-à-dire l’un des textes que les anthroposophes méditent régulièrement tout au long de l’année et récitent à chaque ouvertures de certaines de leurs réunions :

« Ma pensée en sa force aujourd’hui s’affermit,

A la naissance de l’esprit associée ;

Elle éclaire des sens le sourd enchantement,

Lui conférant pleine clarté.

Si l’âme toute entière

Au devenir de l’univers cherche à s’unir,

La révélation de ce monde sensible

Doit en elle accueillir l’éclat de la pensée. »

(Rudolf Steiner, Le calendrier de l’âme, Ed. EAR., p. 99.)

Comment comprendre, ne serait-ce que syntaxiquement, les liens logiques qui relient les propositions de ce mantra ? De quoi parle-t-il ? Livrons nous à une petite analyse sémantique et syntaxique de celui-ci. Il est question de plusieurs choses :

  • de l’esprit qui naît ;

  • de la pensée qui s’affermit ;

  • de l’enchantement des sens ;

  • de l’âme ;

  • du devenir de l’univers.

Ensuite ces propositions sont reliées entre elles par des liens complexes :

  • la pensée qui s’affermit est associée à la naissance de l’esprit ;

  • cette pensée qui s’affermit éclaire l’enchantement des sens ;

  • puis il est question de l’union de l’âme au devenir de l’univers sous condition de l’accueil par le monde sensible de la lumière de la pensée.

On aura beau retourner plusieurs fois les liens logiques de ces propositions entre elles, il sera très difficile de savoir de quoi au juste Rudolf Steiner voulait parler dans cette sentence. C’est pourquoi la répétition continuelle de ces mantras finit par provoquer une confusion mentale que j’ai souvent rencontré chez les anthroposophes, mélangeant tout et son contraire, négligeant les liens les plus élémentaires de la logique dans leurs réflexions, se satisfaisant finalement d’entendre une terminologie complexe qu’ils connaissent par cœur sans plus chercher à se demander ce que les mots désignent.

Une pensée « fumeuse »

Nous venons donc de voir comment l’anthroposophie en tant que doctrine finit par :

– déconstruire les liens logiques de la pensée ;

– saturer celle-ci d’images symboliques ;

– procurer l’impression de posséder des certitudes absolues.

Il faut ajouter encore autre chose, à savoir que la pensée et le mode d’expression de Rudolf Steiner possèdent un caractère volontairement flou, diffus, brumeux. Cela se voit non seulement dans sa prose et la manière dont il manie les concepts, mais également dans son style graphique dès qu’il dessine. Ses dessins à la craie, devant lesquels certains anthroposophes trouvent le moyen aujourd’hui encore de s’extasier, et même d’écrire des thèses universitaires, correspondent à cette esthétique « confusionnante ». Ses évocations imagées ou symboliques, dans ses conférences, relèvent également de la même logique de l’esquisse.

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Qu’on lise par exemple ses évocations des quatre archanges correspondant aux quatre saisons dans l’ouvrage intitulé Quatre imaginations cosmiques d’archanges (Ed. Triades), ou sa descriptions des courants spirituels qui pénètrent  le corps éthérique humain dans son ouvrage intitulé Le sommeil (Ed. E.A.R.). Ses nombreuses conférences décrivant la nature humaine selon l’anthroposophie sont ainsi des descriptions de courants spirituels divers et variés venant de toutes parts, pour confluer et s’interpénétrer dans un seul et même support, que ce soit le corps humain, le christianisme ou un simple événement historique. A chaque fois, on est comme mis en présence d’une sorte de confluent, de delta ou se déversent et se mélangent toutes sortes de flux de différentes couleurs caractérisant des entités spirituelles, les forces cosmiques, etc.

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Ainsi, que ce soit dans sa peinture, ses dessins à la craie, l’exposé de ses idées, la description de contenus ésotériques, Rudolf Steiner propose à ses auditeurs, lecteurs ou admirateurs des contenus aux contours imprécis, où tout s’interpénètre, ou tout finit par fusionner de manière indistincte, où tout se mélange dans des tourbillons vaporeux desquels émergent des silhouettes indistinctes. On a véritablement l’impression, avec cet auteur, de se retrouver constamment dans une sorte de paysage mental correspondant à la manière dont lui-même décrit l’Atlantide avant le Déluge (Lire à ce sujet les premiers chapitres de sa Chronique de l’Askasha, Ed. EAR), à savoir une contrée saturée de vapeurs d’eau, où il était impossible de voir le Soleil autrement que sous une forme nébuleuse et où les objets eux-mêmes apparaissaient de manière indistincte aux hommes de l’époque, qui avaient des corps cartilagineux capables de s’allonger à volonté. En réalité, c’est bien plutôt la pensée de Rudolf Steiner elle-même qui semble cartilagineuse, évoluant dans un univers brumeux où elle a l’impression de pouvoir s’étendre à volonté en dépassant les limites de la raison ordinaire. Le problème est que toute l’anthroposophie est marquée par ce style « fumeux », qui finit par devenir le mode de pensée-même des anthroposophes. Ceci crée à la longue une forme de confusion mentale qui, à mon sens, prend des aspects psycho-pathologiques.

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Ses dessin à la craie sont d’ailleurs révélateurs d’une sorte d’entre-deux indécis entre l’icône et le schéma explicatif scientifique. Ainsi sa « science de l’esprit » est-elle effectivement une sorte de compromis bâtard entre une logique de vénération religieuse et de démonstration scientifique.

La confusion psychique, mentale et émotionnelle provoquée par la fréquentation de l’anthroposophie

Je pourrais ajouter, pour avoir fréquenté un certain nombre de « têtes pensantes de l’anthroposophie » que l’on retrouve chez eux, mais au niveau émotionnel, la confusion mentale qu’il est souvent possible de constater dans l’esprit des simples membres. En effet, bien que leur capacité de raisonnement semble restée intacte, puisque ces personnages peuvent produire des discours brillants, ceux-ci ont néanmoins de grands problèmes sur des aspects intimes de leurs personnalités. Par exemple, l’un des très hauts dirigeants de la Société Anthroposophique en France me confiait un jour qu’après avoir animé pendant plusieurs jours un congrès, il était dans un tel état qu’en rentrant chez lui il avait besoin, selon ses propres termes, de « se vautrer dans des abîmes de sensualité ». Un autre anthroposophe, devenu une sommité en France, me confiait à son tour « qu’il traversait parfois de tels abîmes de noirceur intérieure qu’il se sentait tomber dans un gouffre sans fond ». Un autre encore, toujours calme et impassible en apparence, se mettait soudainement à exploser en violentes colères qui terrifiaient ceux qui y assistaient. Pour avoir fréquenté de très près la famille de l’un des plus illustres anthroposophes de France, intellectuellement des plus marquant, je peux raconter, par exemple, comment il lui est arrivé une fois de débarquer en plein repas de famille pour exiger, devant les invités, que sa belle-fille lui lave désormais ses caleçons à la main et non à la machine afin de mieux les préserver. Je me souviens également comment, le soir-même du décès de son épouse avec qui il avait partagé cinquante ans de sa vie, il s’était mis à me faire toute une conférence sur le lien de Goethe et Schiller, tandis que le cadavre de sa femme gisait dans la chambre à côté. Ces « têtes pensantes » sont finalement tout aussi « folles » que les autres, mais savent placer ce désordre qui les constitue sur un autre plan que celui de la pensée. Ainsi parviennent-elles à continuer d’éblouir et de subjuguer ceux que l’anthroposophie aura atteint dans leur faculté de raisonnement. Il leur faut seulement prendre soin de dissimuler continuellement des désordres psychiques qui, chez eux, se sont simplement déplacés, mais n’ont nullement disparu.

Pour parachever le tableau, il faut encore évoquer ce que je suis aujourd’hui en mesure de percevoir depuis que j’ai quitté le milieu anthroposophique et fréquente des gens « normaux » depuis un temps conséquent. En effet, lorsque je relis des lettres d’anthroposophes datant de l’époque où je vivais parmi eux, ou que je reçois des messages d’anthroposophes qui s’indignent de mes propos actuels, je suis toujours frappé par l’impression que leur pensée semble s’être complètement perdue dans un labyrinthe de considérations ésotériques et de pseudo-catégories morales et religieuses à partir desquelles ils semblent incapables de considérer la simple réalité. C’est la raison pour laquelle ils sont si souvent « à côté de la plaque », même dans les domaines de la vie courante qui nécessiteraient un simple bon sens ou une connaissance minimale du fonctionnement courant des affaires sociales ordinaires. Par exemple, ces représentants d’une institution scolaire Steiner-Waldorf qui, dernièrement, se sont présentés à une première audience prud’homale sans avocat, sans les statuts de leur association, parfaitement ignorants du nombre de salariés de leur propre entreprise, sans même savoir s’ils allaient contester ou confirmer le litige posé par l’un de leur ex-employé, au point de rendre stupéfaite et agacée la Présidente, qui exigeait d’eux des réponses claires : finalement, c’est l’avocat de la partie adverse qui a du fournir les réponses que ces représentants étaient incapables de donner. Prenons comme autre exemple un courriel récemment reçu sur mon blog, venant d’un anthroposophe tournant autour de la mouvance de ceux que j’appelle, dans mon article intitulé Qui sont les anthroposophes ?, les « rebelles de service », à savoir ces figures de la dissidence anthroposophique qui, en définitive, s’intègrent parfaitement dans le paysage du milieu anthroposophique, dont ils servent de soupape de sécurité. Ce courriel est évocateur d’une façon de penser typiquement anthroposophique :

« Ton action ne m’inspire que de la pitié [il veut probablement parler de mes articles sur mon blog et ma démarche de témoignage auprès des autorités compétentes]. Vas y frappes donc ce qui est à terre, c’est glorieux ! Et favorises par ton action la diabolisation de la seule issue de l’humanité, l’antroposophie est peut être constituée de cons aujourd’hui, mais relève là comme Emberson et Lazarides le font, au lieu de la frapper au sol comme le font les idiots de matérialistes ou les corrompus satanistes qui vont se faire une joie de se servir de tes actions contre les forces qui veulent sortir l’humanité de la matière. Le combat d’hommes comme Emberson et Lazarides est NOBLE, il est inspiré par le Vrai et le Beau, le tient fait pitié. (…) Je prie pour que vous ennoblissiez votre Colère et qu’elle rejoigne l’action de Lazarides pour nettoyer ce qui ne vas pas dans l’Anthroposophie. Steiner a toujours tout fait pour se préserver du niveau de vos attaques. Jamais il n’a dit qu ‘il était un « envoyé du ciel », là où d’autres l’aurait depuis longtemps fait. Sa seule volonté était d’élever l’homme au dessus de cette sous-nature ahrimanienne ou Apple, Google et les autres nous font plonger à grande vitesse. Ennoblissez votre révolte et dégagez de l’antroposophie toutes les mauvaises âmes, vous en avez la force et vous n’avez pas acquis toute cette sagesse pour rien. Merci pour votre livre. Et je vous prie de publier mes commentaires et d’y répondre ! »

On voit ici clairement comment raisonne ce « rebelle anthroposophe » : sa pensée se situe d’emblée sur le plan d’une vaste confrontation eschatologique du Bien contre le Mal dont l’issue serait la déchéance ou bien le Salut de la civilisation actuelle. Le matérialisme n’est pas pour lui une option philosophique, digne de respect, mais une voie satanique de perdition. Apple et Google ne sont plus des logiciels ni des firmes informatiques, mais des incarnations du démon.  L’anthroposophie n’est pas simplement pour lui une doctrine ou une démarche spirituelle, mais un remède sacramentel, une onction divine. Certains anthroposophes sont pour lui des Sauveurs, des Prophètes. Il y a de bonnes et de « mauvaises âmes », comme s’il existait pour lui une sorte de dualisme manichéen. Critiquer Rudolf Steiner lui-même en dénonçant l’immodestie de ce personnage est pour lui de l’ordre du sacrilège.  Il se croit au milieu d’un vaste combat, d’un champs de bataille où on lui aurait confié une « mission ». Il se pose lui-même en être qui serait capable de percevoir mieux que l’intéressé lui-même ce que celui-ci aurait à faire ou à dire. Il pense savoir mieux que les autres ce qui est bon pour eux. Il truffe son discours de majuscules, comme pour substantiver des concepts, lesquels ne sont plus pour lui des objets de pensée mais des figures de dévotion (le Vrai, le Beau, etc.). Il déclare prier pour moi et se croit ainsi comparable à moine débonnaire, capable d’abnégation et de pur amour. Mais, dans le même temps, il me donne sur un ton agressif l’ordre de publier ses inepties.

Quand les câbles de la pensée sont sectionnés

Le plus grave des dégats psychiques que l’anthroposophie me semble occasionner est celui d’un « court-circuitage » de la pensée de ses adeptes (et même de ses sympathisants) dès lors qu’ils sont en contact avec des réalités dérangeantes. Par exemple, le fait d’être confronté à des faits qui obligerait toute personne normalement constituée à percevoir le caractère problématique de telle ou telle institution anthroposophique. Ainsi, j’ai pu observer le phénomène avec les écoles Steiner-Waldorf, à l’occasion de la parution de mon témoignage paru sur le site de l’UNADFI. En effet, bon nombre des faits que j’y dénonce étaient connus de la part de certaines personnes que j’ai connues. Mais elles semblaient soudain les avoir complètement occulté de leur esprit. Ce phénomène dépasse la simple et ordinaire mauvaise foi. Je vais tenter de le décrire à l’aide d’un exemple. Ma petite-amie de l’époque, issue d’une famille d’anthroposophes pure et dure, a été jusqu’à témoigner contre moi à l’occasion du procès que m’a intenté la Fédération des écoles Steiner-Waldorf. Pourtant, elle était la première, il y a quatre ans, à évoquer des faits graves et précis concernant son vécu scolaire. Elle était alors  véhémente et n’hésitait pas à parler de dérive sectaire. Mais, en quelques années – et pas seulement en raison des quelques pressions « amicales » ou « familiales » qu’elle a du subir – elle semble avoir complètement « oublié » ces faits qu’elle-même pourtant évoquait. Pire encore, sa fréquentation du milieu anthroposophique et son inscription professionnelle dans ce dernier paraissaient l’avoir rendue incapable de faire des connexions logiques pourtant élémentaires. Le plus révélateur de ce dysfonctionnement des fonctions cognitives intervenu chez elle en si peu de temps est apparu lors du procès du 5 avril 2013, à l’occasion des questions que lui posait les juges et la défense :

« – Grégoire s’est mis à croire que son départ de l’école Perceval était un complot de la Fédération !

– Et ça ne vous semble par étrange que, dans le même temps, il travaillait pour la Fédération gratuitement en rédigeant pour eux des rapports ? Un paranoïaque collabore-t-il avec ceux qu’il considère être ses persécuteurs ?
– …… Euh…. Oui je me souviens de ces rapports…  (blanc de plus de trente secondes !)
Puis :
– Mademoiselle, qu’est-ce qui est diffamatoire pour vous dans ce témoignage ?
– Tout ! C’est un tissus de mensonges et de calomnies basé sur des rumeurs !
– Mais quoi précisément ?
– … Je ne sais pas, je ne l’ai pas lu, je n’ai fait que le survoler… »

Si je mentionne ces propos tenus sous serment, ce n’est pas pour accabler une âme visiblement égarée dans la confusion et empêtrée dans ses mensonges, mais parce qu’ils sont à mon sens révélateurs du pouvoir de l’anthroposophie sur l’esprit de ceux qui la fréquente. Car elle n’est pas un cas isolé : j’ai rencontré beaucoup de gens qui, dans les cercles de l’anthroposophie, « raisonnaient » de cette manière. Je ne peux pas croire qu’il s’agisse d’un hasard, ni que certaines personnes ne soient pas aux commandes de ce processus. Cette doctrine et ce milieu semblent bien, en effet, posséder la capacité de couper quelques câbles dans la pensée des gens, si bien que des connexions simples et évidentes ne se font plus, ne sont plus possibles. Ainsi, dans certaines circonstances, la réalité n’est tout simplement plus accessible. Des pans entiers de celle-ci sont rendus imperméables à toute interrogation ou remises en cause. L’esprit des adeptes ou des sympathisants est comme réorganisé en des compartiments strictement étanches. En cela, je crois que l’anthroposophie n’est pas seulement une nouvelle religion qui ne veut pas s’avouer à elle même ce qu’elle est, mais une mouvance qui détruit les esprits de ceux qu’elle approche.

Une forme de pensée où la réalité se mêle au paranormal de manière délirante

Si nous poursuivons l’analyse des effets produits par la doctrine anthroposophique sur l’esprit de ceux qui y adhèrent, je peux témoigner du fait que, chez certaines personnes, cela peut conduire à une perception de la réalité qui est proche du délire. En effet, elles ne savent plus bien faire la distinction entre l’état normal du cours des événements, et un monde où le paranormal, le magique et le spirituel seraient susceptibles d’intervenir à tous moments. Pour certains anthroposophes, l’apparition de stigmates, la capacité de lévitation, de perception des défunts, ou d’actions magiques sur l’entourage sont des choses parfaitement possibles et même normales. Comprenons-nous bien : je ne suis pas ici en train de dire que ce genre de choses seraient inacceptables et impensables. Chacun peut croire à ce qu’il veut ! Mais ce qui est problématique, c’est que l’anthroposophie finit par perturber la perception même de la normalité de la réalité. Que des miracles se produisent par moments, on a le droit de penser que c’est possible. Mais quand on est persuadé que ce sont les miracles qui constituent la norme, le quotidien, c’est que notre appréhension de la réalité est altérée et subit une forme d’emprise délirante.

Or c’est précisément ce que j’ai pu constater chez bon nombre d’anthroposophes que j’ai côtoyé pendant de nombreuses années. Certains étaient mes professeurs et m’ont inculqué, dans le cadre de leur enseignement, leur vision délirante du monde. Ainsi, l’un d’eux croyait que des êtres exceptionnels, comme l’étaient pour lui Kaspar Hauser (lire à ce sujet mon cahier de période de 11ème classe), étaient doués de sorte de pouvoirs paranormaux. Il nous avait ainsi décrit Kaspar Hauser comme un presque super-héros, capable de recevoir plusieurs coups de poignards dans le cœur et d’y survivre trois jours, de se faire accepter par les animaux sauvages ou de détecter les métaux. Il affirmait aussi que lorsqu’on lit la Philosophie de la Liberté de manière approprié et qu’on développe une « pensée pure », le cerveau, qui d’ordinaire pèse 20 grammes lorsqu’il repose dans le liquide céphalo-rachidien, ne pèse plus rien, car ce dernier est alors entièrement soustrait aux forces de la pesanteur. Un autre anthroposophe que j’ai connu m’affirmait que Simone Rihouët-Coroze, l’une des proches de Marie Steiner, aurait vu, lorsqu’elle était jeune ,Rudolf Steiner en personne léviter pour monter un escalier. Un autre encore, conférencier bien connu, affirmait que la force de la pensée conceptuelle était telle qu’elle pouvait réchauffer un corps humain dans des conditions de froid extrême. Il nous racontait ainsi que, lorsqu’il devait faire de longs trajets en mobylette en plein hiver, et qu’il était peu couvert, il s’arrêtait par moments pour lire quelques passages de la Philosophie de la Liberté, afin que la chaleur contenue dans les concepts de l’ouvrage en question réchauffe son sang frigorifié. Et que ça marchait !

Comme ce genre de délires se mêlent à des considérations ésotériques et pseudo-philosophiques sophistiquées, on ne perçoit pas toujours facilement leur caractère absurde. Pourtant, il s’agit de la forme de pensée à laquelle conduit en dernier ressort la doctrine anthroposophique. Elle est bien évidement dangereuse lorsqu’elle est transmise à des enfants ou à des adolescents. Car cela les conduit à une appréhension fantasmatique de leur propre corps et du cours normal des événements. Cela conduit aussi à une forme d’enfermement mental, en ce sens que la réalité n’est plus perçue de manière à pouvoir s’inscrire dans le cadre d’une appréhension commune avec les autres membres de la société. Même les personnes croyantes, ou superstitieuses, ne peuvent entrer dans cette vision anthoposophique délirante où la norme est le paranormal, et l’exception est la réalité quotidienne.

Une diabolisation permanente du « monde extérieur » et de la société

Un élément particulièrement grave, dans l’oeuvre de Steiner, contribuant à produire dans les esprits une forme d’enfermement mental est la diabolisation de « l’extérieur », de la société et des institutions. Steiner le dit dans presque toutes ses conférences : la civilisation est perdue sans l’anthroposophie ! Elle va vers une décadence inéluctable ! Cette décadence n’est pas pour lui simplement moral, mais même physiologique ! On trouve en effet dans ses écrits des passages édifiants où il se permets d’affirmer que les personnes qui adoptent des conceptions athées ou matérialistes dans leur présente incarnation se réincarneront avec des corps atrophiés dans la suivante :

« Le fait de rendre le penser, le parler et l’agir conformes à l’idée exposée ici donne en quelque sorte à l’homme la possibilité de nouer de nouvelles relations avec les trois sortes d’entités spirituelles-divines, les Anges, les Archanges et les Archées, relations dont l’homme a besoin pour la vie entre la mort et une nouvelle naissance. Sans cela, il devrait, n’ayant pas eu à l’époque présente de relation avec les Anges, renaître dans un avenir lointain sous la forme d’un être aux facultés pensantes paralysées ; n’ayant pas établi de relations avec les Archanges, il serait un être sans faculté de parler ; n’ayant pas eu de relations avec les Archées, il aurait les membres paralysés et serait atrophié en ce qui concerne les impulsions morales. Voici ce que les hommes vivant sur terre ont entre les mains : ou bien par le matérialisme de la civilisation et de la culture, ils condamneront toute l’humanité terrestre à l’anéantissement, ou bien, par une spiritualisation ils la hisseront à ce degré plus élevé d’évolution que j’ai nommé dans ma Science de l’occulte le stade jupitérien de la Terre. » (Rudolf Steiner, Pour approfondir la pédagogie Waldorf, Ed. de la Section Pédagogique de l’Ecole de Science de l’Esprit, p. 43 et 44).

Ainsi, le fait de refuser l’anthroposophie condamnerait à devenir idiot, muet et paralytique dans une prochaine incarnation. Et cela pourrait provoquer l’anéantissement de la race humaine. Rien que ça ! De plus, il faut mettre ce genre d’affirmation dans la perspective ésotérique de Rudolf Steiner selon laquelle, au cours des prochains millénaires, l’humanité se divisera en deux races : les Bons et les Méchants. Ces derniers, marqués du sceau de la Bête, seront définitivement perdus lors de la sixième civilisation de la sixième incarnation de notre Terre (Vénus). Aussi, les choix doctrinaux que les êtres humains font aujourd’hui préfigureraient le camps dans lequel les êtres humains se réincarneront plus tard. En clair, ne pas accepter l’anthroposophie, ce serait rater une des dernières chance de Salut.

Précisons que cette perspective s’inscrit dans un autre ensemble de propos cherchant continuellement à dénigrer toutes les productions culturelles et intellectuelles contemporaines. Dans un nombre considérable de conférences, Steiner passe en effet son temps à évoquer des productions littéraires, philosophiques, scientifiques ou politiques de son temps afin d’en démontrer le non-sens, la bêtise et les aspects maléfiques. Presque rien ne trouve grâce à ses yeux, à l’exception de son anthroposophie et de ses dérivées. Quand on considère le fait que les anthroposophes, non seulement adhèrent à ces condamnations systématiques, mais ne vont même pas faire l’effort, comme Steiner le faisait, d’aller les lire ou de chercher à les connaître par eux-mêmes, on comprend pourquoi ils finissent par évoluer dans un univers intellectuel où ils sont finalement coupés de tout.

Une culture centrifuge

Les précédents propos doivent être complétés par le fait qu’il est tout à fait possible de rencontrer, au sein du milieu anthroposophique, des personnalités qui se révèlent être de véritables puits de science, de littérature ou d’histoire, des personnalités extrêmement cultivées pouvant aborder avec une finesse incroyable des sujets très précis dans différents domaines. Chez elles, leur connaissance de l’anthroposophie et des écrits de Rudolf Steiner se conjuguent à une grande érudition, accompagnée d’intelligence et de compréhension profonde d’éléments culturels externes à l’anthroposophie. Je ne crois pas leur faire ombrage en mentionnant certaines d’entre elles, que j’ai eu l’occasion de fréquenter au cours de ma traversée de trente ans du milieu anthroposophique :  Raymond Burlotte, absolument prodigieux lorsqu’il parlait de la faune, ou de la sensorialité humaine, Gérard Klockenbring, immense connaisseur de l’histoire religieuse et philosophique du Christianisme, Henri Berron, dont les études sur les grottes ornées ou les grands navigateurs resteront dans ma mémoire, Rose Klockenbring pour sa connaissance et ses interprétations des contes de Grimm et de la Bible, Etienne-Jean Delattre pour ses récits passionnants des Croisades ou des pèlerinages à Saint-Jacques de Compostelle, etc. Cependant, ces qualités s’accompagnaient toujours, chez ces personnes, de ce que j’appellerais une tendance centrifuge, c’est-à-dire d’une logique consistant à s’intéresser à autre chose que l’anthroposophie dans le seul but de confirmer l’anthroposophie. Lorsqu’elles cherchaient à connaître ou à faire découvrir un élément culturel, quel qu’il soit, c’était en effet toujours, en dernière instance, pour chercher à confirmer ou illustrer un propos de Steiner. La personnalité qui fonctionnait le moins avec ce travers, Henri Berron, est précisément celle qui a eu le moins de succès et d’écoute au sein du milieu anthroposophique : son désir authentique de s’intéresser vraiment à l’autre, et de ne pas ramener tout systématiquement à Steiner, entrait en contradiction avec les attentes des anthroposophes.

En effet, la connaissance et l’érudition ne constituent pas des signes suffisants pour pouvoir parler de culture et d’ouverture d’esprit. Il faut que celles-ci s’accompagnent d’un mouvement centripète, c’est-à-dire d’une ouverture réelle à l’altérité. Si vous n’allez vers ce qui est différent de vous que pour y chercher la confirmation de ce vous vous savez déjà, ou de ce que vous êtes, cette forme de connaissance n’a pas la moindre valeur, si impressionnante soit-elle.

Et pourtant, je crois qu’il y a bien, au sein même de l’anthroposophie, une sorte de ferment caché qui pourrait devenir un élément de compréhension des autres religions et des autres spiritualités. Cependant, on n’accède selon moi à cette virtualité de l’anthroposophie qu’après avoir rompu avec elle. Ce n’est en effet qu’après avoir pris ses distances avec la doctrine anthroposophique, laquelle est au fond une forme de jugement systématique de toute altérité culturelle et spirituelle, d’intransigeance fanatique, de fermeture intellectuelle, que peut parfois paradoxalement s’épanouir ce qu’on était peut-être allé chercher au départ dans l’anthroposophie : une possibilité de compréhension nouvelle de toutes les formes culturelles et religieuses de l’humanité. Lorsqu’on a rompu avec cette vision steinerienne du monde et le milieu qui lui est associé, qu’on l’a fait sans haine, mais à l’issue d’une authentique réflexion, au nom de valeurs comme celle de la liberté, par choix éthique en quelque sorte, je crois qu’on peut alors sentir s’ouvrir une disposition à la compréhension véritable des autres religions qui nous entourent, comme l’Islam, l’Hindouisme, le Bouddhisme, le Christianisme traditionnel, l’Animisme, etc. Tant qu’on est encore anthroposophe, on n’a au fond bien souvent que mépris pour ces formes religieuses concurrentes. Mais dès qu’on a le courage de rompre avec l’anthroposophie, parce qu’on a compris la tendance à l’enfermement qui fait intrinsèquement partie d’elle, on s’élève à une compréhension vivante de la spiritualité en général. Cela peut même aller au-delà d’une compréhension des phénomènes religieux, et embrasser des domaines comme l’histoire de l’art, ou celle des sciences. Mais ce passage d’une tendance centrifuge à une tendance centripète ne peut s’opérer que par le biais d’une rupture intelligente et digne avec l’anthroposophie. S’il s’agit seulement de quitter une religion pour une autre, une dérive sectaire pour une autre dérive sectaire, autant rester dans la première : ce petit voyage ne nous apprendra pas grand chose.

En revanche, cette rupture intelligente, lorsqu’elle se produit, peut se prolonger bien au delà du domaine de la culture et toucher à notre capacité d’ouverture à l’humain en général : tandis que l’anthroposophe est encombré de toutes sortes de préjugés qui rendent difficile la rencontre avec certaine formes culturelles, qu’il ne peut que juger déviantes, comme les cultures latino-américaines ou africaines par exemple, ou leurs influences, ou les goûts de la jeunesse, l’ex-anthroposophe peut au contraire sentir que des mondes nouveaux s’ouvrent à lui, qu’il accueille désormais avec ouverture et enthousiasme. En définitive, à travers tout cela, c’est la vie elle-même qui parvient désormais jusqu’à lui et irrigue son existence, tandis que l’anthroposophie avait jusqu’à présent constitué une sorte de rempart qui l’en protégeait et à l’intérieur duquel il dépérissait.

Un milieu de préjugés, d’idées réactionnaires et d’enfermement mental

Au final, toutes ces caractéristiques produisent un milieu de gens psychorigides, réactionnaires, et qui n’ont plus aucune curiosité pour leur époque, qui ne s’intéressent plus qu’à Steiner et à son ésotérisme. Afin d’illustrer cette affirmation, je pourrais multiplier les exemples :

Au sujet de leur psychorigidité et leur foi aveugle envers toute affirmation venant de Steiner. Voici un exemple représentatif : une formatrice à la pédagogie Waldorf, à qui on faisait remarquer que certains enfants d’aujourd’hui disent « Moi » ou « Je » bien avant l’âge de trois ans et qui a répondu : « Ah non, ce n’est pas possible, Steiner a dit que l’enfant n’avait pas conscience de lui-même avant trois ans ! S’ils disent « moi », c’est donc nécessairement sans le penser vraiment ». Mais, et si les enfants d’aujourd’hui n’étaient plus tout à fait les mêmes que ceux d’il y a un siècle ? S’ils s’éveillaient beaucoup plus tôt et précocement à eux-mêmes ? Ou encore si Steiner lui-même s’était trompé ? À aucun moment cette formatrice n’a eu envie de sortir de ses représentations pour se confronter au réel, pour entrer au contact avec ce qui était hors de son territoire représentatif. Elle a vaguement concédé une adaptation, non pas dans sa représentation au réel, mais du réel à sa représentation ! Une sorte de plaisanterie révélatrice en vogue dans le milieu anthroposophique outre-rhin est le sigle « DDAG ! », ou « Der Doctor Hat Gesagt ! », ce qui se traduirait par « Rudolf Steiner a dit que… » ou « a indiqué que… », qui est en fait la phrase-type avec laquelle de nombreux anthroposophes font commencer presque systématiquement leurs interventions.

Au sujet du fait qu’il s’agit d’un milieu de gens souvent réactionnaires qui n’a, à mon sens, rien à envier à certains milieux intégristes, je pourrais évoquer leur aversion pour la psychanalyse, leur haine du Rock, leur tendance à l’homophobie, leur condamnation feutrée de l’avortement, leur forme de mépris pour le corps, pour le sport, leurs rapports de vénération à leurs dirigeants, la manière dont ils sacrifient tout pour donner d’eux-mêmes l’image conventionnelle de « bons anthroposophes », ,etc

Au sujet de leur absence complète de curiosité à l’égard de leur temps, je pourrais mentionner comment certains anthroposophes m’ont parfois dit fièrement « Nous ne lisons que Steiner ! » ou ce qu’on m’a répondu quand j’ai voulu publier dans une maison d’édition anthroposophique mon livre, coécrit avec Christophe Dekindt, sur le cinéma d’action américain : «Vous voulez publier un livre sur le cinéma dans une maison d’édition anthroposophique, mais vous n’y pensez pas ! Les anthroposophes ne vont pas au cinéma, et ceux qui vont au cinéma ne s’intéressent pas à l’Anthroposophie. » Je pourrais aussi mentionner comment, une autre fois, devant l’assemblée des lecteurs de la Classe de l’École de Science de l’Esprit qui gloussaient en écoutant une conférence de Steiner où celui-ci fustigeait les théosophes de son époque qui pouvaient tout connaître d’un personnage antique comme Lycurge, mais absolument rien savoir de leurs contemporains, j’ai demandé combien de personnes de ce cercle connaissaient le personnage télévisé du Docteur House et combien avaient participé à une quelconque manifestation de soutien pour Anna Politovskaïa : seuls cinq personnes sur quarante ont levé la main !

La fausse modernité du « mouvement anthroposophique »

Ce constat nécessite cependant une explication supplémentaire très importante, car il contraste avec une autre réalité de l’anthroposophie, celle que peuvent percevoir de l’extérieur ceux qui approchent le « mouvement anthroposophique ». En effet, ces personnes pourront au contraire avoir une impression de modernité : des écoles appliquant (apparemment) des principes pédagogiques innovants, avec pour axe l’épanouissement de l’individualité et pour objectif la liberté des enfants, une agriculture respectant la nature, une institution bancaire à contre-courant des pratiques capitalistes semblant s’inscrire dans la mouvance de l’économie responsable et solidaire (Lire à ce sujet mon article Les anthroposophes et l’argent), quelques artistes d’avant-garde comme Beuys ou Tarkowski, etc. Comment est-il donc possible que l’anthroposophie, qui a pour centre directeur la Société Anthroposophique, institution et mouvement spirituel montrant tous les signes d’une sclérose sectaire avancée, puisse être entouré par un mouvement qui présente par contre des signes d’avant-gardisme et de modernité ? Cette question épineuse est cause du fait que beaucoup de gens se trompent et sont trompés au sujet de l’anthroposophie. C’est pourquoi la nécessité de la résoudre est des plus essentielle.

Tout d’abord, ce contraste entre un noyau rigide et sclérosé et une enveloppe apparemment moderne (presque « gauchiste » sous certains aspects) tient à mon sens à la personnalité et au destin de Rudolf Steiner lui-même. En effet, avant d’entrer dans la Société Théosophique, probablement séduit (au sens fort du terme) par Marie von Sivers, Rudolf Steiner était un enseignant de l’Université Populaire de Berlin et présentait toutes les caractéristiques de ce qu’il faut bien appeler un anarchiste proche des milieux révolutionnaires. De ce fait, il était sensibilisé à certaines idées et adoptait lui-même des modes de vie conformes à ce milieu « bohème » et « gauchisant » dans lequel il évoluait. Mais il était aussi une personnalité qui ne s’était pas trouvée elle-même, sans parler de certains traits opportunistes (« réalistes », disent les anthroposophes). J’aurais envie de parler d’un être « perdu ». Il suffit de lire les souvenirs de sa secrétaire pour constater que, même à un âge avancé, même après avoir fondé son mouvement spirituel, Rudolf Steiner ne savait pas bien quelle était sa vocation et s’interrogeait sur lui-même à la manière dont le ferait un jeune adolescent cherchant sa voie. Lorsqu’il est entré dans la Société Théosophique, cette indétermination intérieure a été flagrante : tout-à-coup, il s’est mis à changer au point que ses amis et ses proches ne le reconnaissaient plus, s’habillant autrement, fréquentant un tout autre milieu, vivant à présent entouré de gens spiritualistes et bourgeois, adoptant un autre langage, etc. Dans les leçons ésotériques qu’il a donné aux alentours de 1900, qui ne sont pas très connues des anthroposophes, on voit comment il finissait ses conférences en récitant des « Aum » et des mantras, comme s’il avait fait cela toute sa vie, et qu’il donnait des conseils sur les pratiques respiratoires du Yoga, alors qu’il venait juste d’intégrer ce mouvement. Cela, aucun yogi ni méditant oriental sérieux ne s’autoriserait à le faire, sachant que seul l’approfondissement sur des années de ces pratiques méditatives millénaires autorise à les enseigner, quelle que soit la maturité de la personne. Ce revirement de Steiner fut soudain et n’est pas le signe d’une personnalité équilibrée dont la vie serait conforme à ses convictions antérieures. Elle dénote plutôt selon moi d’une fragilité fondamentale, quel que soit le génie qui était le sien. Je soumet donc ici l’hypothèse selon laquelle ce contraste que l’on peut ressentir entre la modernité du « mouvement anthroposophique » et la sclérose de l’anthroposophie elle-même trouve son origine dans la personnalité et le destin de Rudolf Steiner. Si cet homme était devenu lui-même, probablement n’aurait-il jamais décidé de déployer son action et ses initiatives dans le cercle de la Théosophie, puis de l’Anthroposophie, où elles ne pouvaient que prendre des formes essentiellement religieuses tendant vers la sclérose. Cependant, le plaisir que devait lui procurer le fait d’être un gourou (il s’agit d’un désir qui devait être présent en lui depuis toujours) et l’emprise que devait avoir sur lui Marie von Sivers l’ont conduit à rester et œuvrer dans ce cadre.

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Cette séduction de Marie von Sivers sur Rudolf Steiner est un phénomène psychologique très complexe sur lequel je ne peux me prononcer autrement qu’en avançant certaines pistes de réflexion. Tout d’abord, il s’agissait d’une rencontre avec une femme, tout simplement, pour laquelle il a quitté celle avec laquelle il vivait depuis des années. Ensuite, cette séduction devait répondre à une forme de faille en lui : son besoin profond de religiosité, de culte. Dans une conférence où il évoque sa propre personnalité, Steiner affirme que son penchant naturel l’aurait sans doute poussé à devenir un moine dominicain, s’il n’avait pas été orienté vers les sciences de la nature. Enfin, il y avait sans doute aussi chez lui le désir d’une forme de reconnaissance sociale à laquelle il aspirait puissamment et qu’il n’avait pas obtenu par les voies normales universitaires, en raison précisément d’une difficulté foncière de sa part à acquérir le mode de pensée philosophique demandé à juste titre par ses pairs (sa pensée est toujours resté incapable de se justifier et de se fonder de manière satisfaisante).

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Certes, quelque chose de son désir de vie, de mouvement et de modernité a semble-t-il pu persister et même voulu percer à certaines périodes. C’est sans doute pour cela qu’il proposait sans cesse de nouvelles idées, posait continuellement des bases de nouveaux projets, dans tous les domaines de la connaissances, de la vie sociale, artistique, économique et politique, etc. Et c’est sans doute pour cela que certaines des idées ou principes qu’il a exprimés au sein du mouvement anthroposophique peuvent séduire aujourd’hui encore : elles proviennent de l’être qu’il était et des idées qui étaient les siennes avant d’entrer dans la mouvance de la Théosophie. Des idées et des principes qui étaient en germe en lui et auxquels il n’a jamais complètement renoncé, qu’il a peut-être même cru pouvoir épanouir au sein même de l’anthroposophie, alors que cela était en réalité impossible et contradictoire. Son insistance pour relier ses écrits de jeunesse comme la Philosophie de la Liberté à ses écrits occultistes témoigne selon moi de sa  volonté tragique de ne pas complètement perdre le lien avec celui qu’il avait été, ou qu’il aurait pu être. Mais toujours ses propositions étaient frappées de sclérose et de « vieillissement religieux précoce », accueillies, portées et développées qu’elles étaient par des personnalités et des institutions, issues de la Théosophie, qui ne pouvaient pas les accueillir autrement qu’en en faisant des préceptes religieux à caractère sectaire. Car inévitablement ces éléments novateurs ne pouvaient que servir de caution au milieu dans lequel elles apparaissaient. Lui-même d’ailleurs, il ne faut pas s’y tromper, imprimait à ses propres impulsions ce caractère sclérosé et sectaire. Il suffit de relire par exemple son Cinquième Evangile et ses interminables diatribes contre la décadence de l’époque présente, comme un vieux qui radote, ou ses effusions sentimentales de type communautaires. Il n’est pas une victime de son milieu, comme veulent parfois le faire croire certains anthroposophes un peu lucide sur les aspects que je viens d’exposer. Il a choisi le milieu théosophique/anthroposophique et y est resté. Il l’a même renforcé, tandis que la responsabilité de devenir lui-même lui commandait sourdement de le quitter, ce qu’il n’a jamais eu le courage de faire. Sa déchéance est visible jusque sur les photograhies de sa personne prises chaque années : d’un visage de jeune idéaliste qui regarde ailleurs, on passe progressivement à celui d’un être habité par la colère, la rancœur, l’amertume et même une certaine forme de haine.

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Rudolf Steiner 2 -  Occult Third Reich - Peter Crawford

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Combattre la modernité en la séduisant

Au sujet de cette prétendue ambiance de créativité, d’innovation et de modernité qui aurait régné autour de la personne de Rudolf Steiner, il est important de préciser certaines choses et de distinguer la supercherie de la réalité. En effet, des anthroposophes malins et hauts placés s’évertuent à donner du fondateur de l’anthroposophie l’image d’un être créatif et moderne ayant su rassembler autour de lui des personnalités ouvertes et non des disciples béats. On évoque ainsi, en ce qui concerne les artistes, des personnalités comme Klee, Beuys ou Kadinsky qui l’auraient approché et auraient été enthousiasmés par son enseignement spiritualiste, lequel aurait fécondé leur démarche artistique, en oubliant juste de préciser que jamais ceux-ci n’ont pris de carte de la Société Anthroposophique. Dans son mémoire universitaire publié récemment, Céline Durand-Gaillard, actuelle Présidente de la Fédération des Ecoles Steiner-Waldorf, écrit ainsi :

« Au début du XXe siècle, en Allemagne et en Suisse, une nouvelle dynamique pédagogique artistique, qui trouve des échos auprès de nombreux artistes contemporains en s’intéressant aux besoins sociaux de cette époque, émerge autour de la personne de Rudolf Steiner. De futures personnalités telles que Kandinsky, Klee et Beuys par exemple répondent, chacune à leur manière, à cet appel. Des lieux tels que Dornach, Murnau ou encore Weimar, permettent de rendre compte de façon vivante de l’émergence de cette nouvelle pensée. Cette étude aimerait contribuer à retracer cette histoire en choisissant pour fil rouge le thème central de la transmission qui voudrait transparaître jusque dans l’écriture pour démontrer, au-delà de la possibilité d’un enseignement artistique, un art d’enseigner. La recherche biographique tient une place primordiale dans cette analyse puisqu’il s’agit de rester au plus proche du vécu des artistes. La traduction d’une grande partie des souvenirs d’André Biély, d’Assia Turguenieff, d’Édith Maryon et de Margaritha Woloschin, tous quatre artistes et proches collaborateurs de Steiner, a été nécessaire pour comprendre leurs impulsions artistiques, leur travail et leurs attentes mis en rapport avec la démarche pédagogique artistique de Rudolf Steiner qui vivait en étroite proximité avec les artistes avec lesquels il œuvrait. (…) Le passage du XIXe au XXe siècle fut un moment très privilégié de prise de conscience pour un renouveau de la vie sociale, artistique et culturelle et cela dès les premières années du XXe siècle. L’exposition de Darmstadt en 2001, « Die Lebensreform », montrait comment émergea en Europe (et plus particulièrement en Allemagne) la recherche d’un autre style de vie familiale et sociale, d’un confort matériel plus sain pour le corps, et la nécessité d’une nourriture consistante pour l’âme et pour l’esprit. On y parlait d’art total (Wagner), de renouvellement des arts, de synthèse des arts (Gropius), de réconciliation des arts (Steiner), de coïncidence des arts (Baudelaire). C’est dans ce contexte que naquirent des îlots de culture où se concentraient les porteurs de ces impulsions, des artistes, des musiciens, des romanciers, des poètes, des acteurs, des danseurs, tous attirés par le besoin de se côtoyer et d’échanger leurs expériences. En 1907, Steiner remarque combien les expériences artistiques contribuent à développer la faculté d’appréhender l’esprit : c’est, pour la première fois, l’année de l’introduction dans le congrès théosophique de Munich des arts plastiques et du théâtre avec Le Drame sacré d’Eleusis d’Édouard Schuré. » (Céline Durand-Gaillard, Rudolf Steiner artiste et enseignant, L’art de la transmission, ouvrage publié avec les concours de l’Université de Nanterre, le Centre de recherches d’Histoire de l’Art et d’Histoire des Représentations (CHAHR) et de la Stiftung Evidenz, Arlesheim. ED. Orizons 2012)

De manière très habile nous est ici présenté un Rudolf Steiner qui aurait été au coeur de l’innovation artistique du début du XXème siècle. On nous dépeint le Goetheanum comme une sorte de foyer culturel, bouillonnant de créativité, creuset d’initiatives pour un renouvellement des pratiques artistiques orientées vers la question de la spiritualité. Et l’on nous dresse le portrait d’un Steiner qui aurait été une personnalité porteuse de cette ambiance d’émulation créative stimulant les plus grands artistes du XXème siècle, anticipant sur leurs aspirations les plus profondes, etc. C’est effectivement ainsi que voudrait apparaître aux yeux du monde le Goetheanum et c’est bien l’apparence trompeuse qu’a voulu lui donner Steiner : celle d’une scène de théâtre et d’un grand atelier artistique. En réalité, ce lieu n’est pas un foyer artistique, mais un bâtiment religieux. Ce n’est pas du théâtre qui y est joué, mais des « mystères », c’est-à-dire des représentations de scènes initiatiques. Qu’il y ait pu exister une certaine curiosité momentanée de la jeune génération des artistes allemands d’une époque troublée et fascinée par toutes sortes de sirènes pour ce que présentait Rudolf Steiner à Dornach ne veut nullement dire que ces artistes s’y soit intéressé et attaché durablement. Au contraire, beaucoup s’en sont rapidement éloigné dès lors qu’ils se sont aperçu que Steiner ne proposait pas vraiment une démarche spirituel et créative, mais une nouvelle religion, avec ses codes, son esthétique, son gourou et ses modes de vie. Ce fut notamment le constat de Kafka ou de Zweig. Pour m’y être rendu à cette Mecque de l’Anthroposophie à plusieurs reprise, pour avoir pratiqué des années durant pratiquement tous les arts proposés par l’anthroposophie et les continuateurs de Steiner, comme l’eurythmie, la gymnastique Bothmer, la peinture Hauschka, le modelage, etc, je peux certifier que ces pratiques sont exsangues de toute forme de créativité et ne consistent qu’à transmettre les indications du Maître. Et c’est l’anthroposophie, une doctrine religieuse ésotérique, qui est professé au Goetheanum, lequel n’a donc absolument rien du caractère universitaire qu’il affiche en se prétendant être une « Université Libre de Science de l’Esprit ». Il n’y a ni recherche, ni questionnements, ni effervescence intellectuelle, artistique et créatrice en ce lieu. Et il n’y en a sans doute jamais eu. Il ne faut pas se laisser duper par ceux qui voudraient nous faire confondre l’enthousiasme de suivre un nouveau gourou, qui animait effectivement l’entourage de Steiner, et la véritable émulation intellectuelle et artistique qui s’embrase parfois dans les authentiques foyers de vie culturelle pour contribuer au renouveau des civilisations. L’atmosphère qui règne au Goetheanum est celle de la prière, de la méditation, d’un sérieux mortifère et ennuyeux, de la certitude de détenir la vérité définitive et les solutions à tous les maux de notre temps. Rien à voir avec une dynamique créatrice où l’exploration est le maître-mot. Ce bâtiment, flanqué de vitraux, est comme une cathédrale qui ne voudrait pas avouer sa véritable nature. Une cathédrale faussement « moderne », en quelque sorte. Encore que « cathédrale » ne soit pas nécessairement le terme le plus adéquate, lorsqu’on connaît la beauté de certaines d’entre elles. Je parlerais plus volontiers pour le Goetheanum de crypte à ciel ouvert.

Steiner n’a jamais eu d’émules : il n’a eu que des adeptes ou des disciples. C’est un pur artifice rhétorique de sa part lorsqu’il déclare, par exemple, dans une de ses préfaces à la Science de l’Occulte :

« L’auteur le dit sans détours : il voudrait avant tout avoir des lecteurs qui se refusent à admettre aveuglément ce qu’il expose, mais s’efforcent de le mettre à l’épreuve des connaissances de leur propre âme et de leurs propres expériences accumulées au cours de leur vie. » (R. Steiner, La science de l’occulte, Ed. E.A.R., p. 13)

Si Rudolf Steiner avait réellement cherché avant tout, comme il le dit lui-même, de telles personnes, il se serait refusé à enseigner et à professer ses idées au sein du milieu de la Théosophie, où il s’est lui-même posé en figure de Maître spirituel et où il ne pouvait trouver que des croyants aveugles ayant abdiqué leur raison depuis longtemps. Il n’aurait pas accepté non plus de vivre entouré d’anthroposophes. Pourquoi alors dit-il cela ? Parce que c’est effectivement ce qu’il cherchait ! Parce que la captation et la séduction des personnes libres et douées d’un potentiel créatif est effectivement le but primordial de l’anthroposophie. Certes, l’essentiel du mouvement n’est pas composé de tels êtres, doués d’un potentiel créatif. Mais la cible, ce sont eux : les individualités libres, jeunes, modernes, intelligentes, douées d’un certain sens de l’initiative, capable d’aller à contre-courant d’un certain conformisme, etc. Non pas que ces personnes intéressent les anthroposophes pour leurs qualités, mais pour les vider rapidement de cette énergie et les faire devenir comme eux. Car les individualités riches d’un beau potentiel qui n’ont pas réussi à devenir elle-même font les meilleurs prosélytes. On peut en ce sens parler pour l’anthroposophie d’une forme de vampirisme spirituel, comme je l’écrivais il y a quelques années dans mon article : Le milieu anthroposophique, une animalisation de la vie de la pensée.

Le caractère « méphistophélique » de l’anthroposophie

Ceci éclaire à mon sens la stratégie des anthroposophes par rapport à la question de la modernité. Ils cherchent toujours à s’inscrire dans certains mouvements avant-gardistes, écologistes et solidaires, un peu « new-age » et « gauchisant ». Mais, en réalité, ces gens ont tendance à devenir bien souvent (du moins pour beaucoup de ceux que j’ai connus) des fanatiques intégristes de l’anthroposophie. Si l’on forçait le trait, on pourrait décrire le milieu anthroposophique comme un vase-clos qui peut conduire les individus qui s’y trouvent à adopter une mentalité quasiment moyenâgeuse, à devenir dans leur vie de tous les jours des réactionnaires, à voter la plupart du temps bien à droite, à refuser la pilule et l’avortement, à condamner l’homosexualité, à interdire le syndicalisme, à avoir des idées ou des comportements dans une certaine mesure racistes, dans une certaine mesure islamophobes (lire à ce sujet l’ouvrage Rencontre avec l’Islam, de Bruno Sandkühler, paru aux Éditions Triades, celui de Rudolf Frieling, Christianisme et Islam, paru aux Éditions Iona, et le numéro 46 de la revue anthroposophique L’esprit du Temps, consacré à l’arabisme), dans une certaine mesure antisémites (voir à ce sujet dans le DVD intitulé Regards sur le Christ, un documentaire de Bernard Bonnamour, où l’on voit durant une visite à Jérusalem une anthroposophe allemande s’indigner avec agressivité de ce que les Juifs « ne soient pas parvenus à comprendre le Christ », ou l’article de Karl Köenig intitulé Le Juif errant, ou la revue n° 45 de l’Esprit du Temps, Le Judaïsme, quelle mission ?), à se soigner avec des remèdes de grand-mères, à méconnaître les règles d’hygiène alimentaire élémentaires, à s’enfermer dans leurs médiations et à se couper du monde, à s’habiller de manière désuète, à vieillir prématurément, à devenir hypocrites à souhait sur le plan des mœurs, à juger tout le monde, à ne plus avoir de cœur, et à ne rêver au fond qu’à reformer une sorte de vie communautaire quasiment monastique dont la technologie serait bannie, ou remplacée par une technologie magique basé sur les vibrations éthériques (lire à ce sujet le livre de Francis Paul Emberson, De Jundi Shapur à Silicon Valley, Ed. Les Trois Arches), etc. (Se référer ici à l’ensemble de mes articles parus dans la rubrique Étude sur le milieu anthroposophique de ce blog). Bien sûr, ce que j’écris ici ne concerne pas les individus, qui peuvent parfois se révéler tout autre que ce que je viens de décrire. Certains peuvent même s’avérer de véritables humanistes. Mon propos ne vise pas à critiquer un groupe humain, mais à caractériser la logique d’ensemble d’un mouvement dans lequel des individus se trouvent pris. Tel est le tour de force de l’anthroposophie : il s’agit d’un cheval de Troie d’une vieille mentalité religieuse et archaïque au sein de l’esprit de la modernité ! Un des facteurs explicatifs de sa naissance est sans doute le fait que, dans l’Allemagne issue de Bismarck, l’entrée dans la modernité industrielle et l’abandon de la vie ancestrale qui était connue jusqu’ à lors a été particulièrement mal vécu par la population. D’où cette confrontation de la « science de l’Esprit » aux « sciences de la Nature », qui est un des leitmotiv steineriens. Steiner a cependant été plus malin que les autres courants religieux : il ne s’est pas opposé à la modernité en la combattant frontalement, mais en cherchant à la séduire et à la détourner. Il n’a pas, comme l’Église catholique, tenté de mettre la science à l’Index, ce qui était parfaitement vain. Il a cherché à lui dérober ce qui était sa force (la scientificité), pour la donner à la religion, en fondant une « science de l’Esprit ». Cette tactique s’observe jusque dans la manière dont Ruldolf Steiner aimait faire en sorte d’être présenté aux jeunes qui l’approchaient : comme un être lui-même jeune, capable de comprendre les jeunes, certes mal entourés par des personnes issues de la Théosophie qui ne l’avaient jamais vraiment compris, mais ayant en lui le désir profond de s’adresser à des jeunes pour diffuser les idées « jeunes » dont il était porteur, etc (Lire à ce sujet la première conférence de Créer à partir du néant, aux Ed. Triades). Beaucoup se sont laissé prendre à ce piège et n’ont pas su voir derrière cette façade démagogique l’être rigide et dogmatique qu’il était au fond, récitant le Notre Père en latin tout les jours à 15h ou s’indignant que des femmes jouent des rôles d’hommes au théâtre (Lire à ce sujet les dernières pages du livre Rudolf Steiner, une biographie,  de Gary Lachman, préfacé par Nançy Huston, aux Éditions Actes Sud, et les souvenirs de la secrétaire de Rudolf Steiner, déjà mentionné dans cet article).

Pour ma part, je crois que toute l’anthroposophie est une sorte de piège vicieux tendue aux êtres humains de notre temps attirés par certaines idées innovantes, ainsi qu’aux jeunes. Paul Ariès a, selon moi, fait preuve d’une grande pertinence dans la conclusion de son enquête (Anthroposophie, Enquête sur un pouvoir occulte, Ed. Golias) lorsqu’il a montré que l’anthroposophie est au fond incompatible avec les valeurs de la « Gauche ». Cette incompatibilité ne tient pas à une opposition qu’on pourrait croire irréductible entre le spiritualisme de la doctrine de Steiner et le matérialisme rationaliste des idées progressistes. Elle tient surtout dans l’opposition radicale qui existe entre les valeurs d’émancipation de la personne humaine inscrites au coeur de la vraie modernité et la volonté d’asservissement corps et âmes d’êtres humains à une vie sociale communautaire et religieuse qui est l’objectif caché du projet anthroposophique.

Les anthroposophes les plus haut placés que j’ai pu connaître semblaient ainsi avoir toujours au fond d’eux mêmes le désir impérieux de pouvoir atteindre et séduire des êtres jeunes, modernes, de capter puis d’utiliser leur intelligence et leur créativité pour finalement l’enliser dans les sables-mouvants du milieu anthroposophique. Ils savaient les repérer et jouaient gros en tentant de les séduire. Ils suivaient en cela l’exemple de Steiner lui-même, le grand séducteur. Comme l’écrit Stefan Zweig dans son ouvrage intitulé Le monde d’hier. Souvenirs d’un Européen, paru aux Editions Belfond :

« [Rudolf Steiner] ne donnait pas comme Herzl l’impression d’un chef, mais plutôt celle d’un séducteur. Dans ses yeux sombres résidait une force hypnotique. (…) » (p. 150-151)

steiner

Les propos de Stephan Zweig deviennent particulièrement clairs lorsqu’on observe la photographie reproduite ci-dessus : les grands yeux sombres de Steiner, enfoncés dans des orbites profondes recouvertes de noirs et épais sourcils, semblent nous fixer avec une intensité face à laquelle il est impossible de se sentir pleinement libre. Quelque chose du regard d’un reptile semble habiter ce visage ténébreux qui nous interpelle et nous oblige à le contempler. On doit se représenter la puissance que devait posséder un tel regard pour les personnes qui vivaient du temps de Steiner : ces dernières étaient persuadés d’avoir affaire à un grand médium capable de percer leurs pensées les plus intimes par télépathie, de connaître leurs incarnations antérieurs rien qu’en les considérant un bref instant, de savoir immédiatement leur karma à venir. Il pouvait en outre étaler une culture et une érudition époustouflantes se conjuguant à une prodigieuse intelligence. Il devait tout simplement être presque impossible de ne pas tomber dans un état de vénération. Les êtres étaient probablement comme subjugués par ce charisme hors du commun. On comprend pourquoi ce ne sont pas seulement des « grenouilles de bénitiers » et de vieux réactionnaires qui sont tombés sous son charme, mais également des êtres jeunes, intelligents et cultivés du début du XXème siècle. En ce sens, on pourrait dire qu’il y a dans l’anthroposophie quelque chose de « méphistophélique », au sens où ce que cherche avant tout à faire le personnage de Méphistophélès dans le Faust de Goethe est de dévoyer un être fort aux impulsions porteuses d’avenir. Certes, la Société Anthroposophique et le milieu anthroposophique sont principalement composés de personnalités à la mentalité vieillotte et dépassée, les « Anthropotanten », comme les appelaient familièrement Bodo von Plato lorsque j’étais élève à l’école R. Steiner de Verrières-le-Buisson, c’est-à-dire c’est les bonnes mères de famille allemandes consacrant leur vie à l’anthroposophie tout en étant parfaitement incapables de penser. Ces « âmes »-là sont toujours bonnes à prendre. Mais l’objectif de fond de l’anthroposophie me semble d’abord et avant tout de toucher, de séduire et d’enrôler des êtres jeunes aux idées modernes pour faire d’eux des dirigeants de l’anthroposophie. Quand l’opération réussie, ce qui n’est pas si rare, quand les personnes approchées se laissent peu à peu prendre, elles peuvent devenir progressivement des êtres que je ne peux que qualifier de profondément pervertis, divisés, menteurs et séducteurs. Car ce qui au plus profond d’eux-mêmes aspirait à s’inscrire de plein pied dans le temps présent a en réalité été pris dans le filet d’un mouvement archaïque et passéiste, sans qu’ils ne s’en aperçoivent. Il est probable que ce soit d’ailleurs ce qui est arrivé à Rudolf Steiner lui-même, le premier anthroposophe.

L’engagement pour l’anthroposophie : une maladie de la volonté

Lorsque l’on considère la vie et l’œuvre de Rudolf Steiner, on ne peut qu’être frappé par l’extraordinaire et infatigable puissance de volonté qui animait cet homme. Capable de faire trois conférences nouvelles par jour à certaines périodes de sa vie, tout en animant des réunions et en dirigeant toutes les institutions anthroposophiques qu’il fondait, trouvant encore le temps de rédiger des livres, de sculpter des œuvres d’art et de diriger une troupe d’acteurs, il se sentait comme investit d’une mission sacrée. Pour elle, il acceptait de n’avoir pratiquement aucune vie privée. Pour elle, il négligeait sa santé et même probablement son hygiène corporelle, ne se couchant pas et ne changeant pas de vêtements pendant plusieurs jours d’affilés. Les anthroposophes y voient un signe de son immense abnégation pour une cause d’intérêt supérieur. Mais je crois plutôt que ce genre d’oubli de soi, de sacrifice au profit de la construction de ce qu’il pensait être les bases d’une nouvelle civilisation, avait en-soi quelque chose de malsain. Tout d’abord, aucun être humain ne peut ni ne doit fonder à lui-seul une civilisation. Ceci est l’œuvre d’une époque. Ensuite, lorsque la volonté est comme exacerbée et s’accompagne, sur une très longue période de vie, d’une négligence à l’égard de soi-même, on peut dire qu’elle relève plus d’une pathologie que d’un projet idéaliste. Or cette abandon total de ses propres forces de volonté est quelque chose que Rudolf Steiner a communiqué à ses disciples. Cela apparaît notamment très clairement dans l’une de ses déclarations aux professeurs de la première école Steiner-Waldorf de Stuttgart :

« Au sein du corps des professeurs, nous devons toujours retenir que nous, les hommes, ne sommes pas là pour nous-mêmes, mais pour réaliser les plans divins sur le monde. Gardons en conscience le fait que, lorsque nous accomplissons telle ou telle chose, nous réalisons en fait  les intentions des dieux, que nous sommes, en quelque sorte, les réceptacles destinés à réaliser les courants qui viennent d’en haut et veulent devenir réalité dans le monde. » (Rudolf Steiner, Conseils, Ed. Fédération des écoles Steiner-Waldorf en France, page 132)

Cette phrase révèle clairement que Rudolf Steiner ne se sentait plus animé d’une volonté personnelle, mais d’une volonté extérieure à lui-même. Il pensait que les Dieux agissait à travers lui ! Un spiritualiste y verra sans doute un signe de son élévation spirituelle. Mais un être humain raisonnable sait que se sentir dépossédé de sa propre volonté au profit d’une volonté extérieure à soi est grave. Sur le plan psychologique, c’est incontestablement un symptôme pathologique. Et sur le plan spirituel, c’est sans doute un signe de possession. Quand les Chrétiens prient pour que « la volonté de Dieu soit faite », je ne pense pas que cela signifie pour eux que la volonté divine doive se substituer à celle des individus. Cela n’aurait aucun sens ! Au contraire, il s’agit plutôt que la volonté des individus porte des intentions personnelles ayant un caractère « divin », c’est-à-dire bonnes, justes, adéquates, etc. C’est ce que l’on ressent lorsqu’on est par exemple amené à faire face à une épreuve au nom de ce qu’on croit juste. (Comme de devoir affronter un procès intenté par la Fédération des écoles Steiner-Waldorf parce que l’on sait que ce qu’on a dit est vrai, qu’il était de notre devoir de le dire et qu’on était en droit de le faire). Je me souviens avoir ressenti un jour, en assistant à une conférence de Serge Prokofieff, un des membres du Comité Directeur du Goetheanum, cette déroutante impression d’un être traversée par une puissante volonté extérieure à lui-même, comme une force de la nature, capable d’emporter tout sur son passage et d’entraîner l’adhésion de tous. Ce n’était plus un homme qui parlait à un auditoire, mais un taureau qui avançait, qui avançait… En demandant aux anthroposophes de vivre au service des Dieux, de ressentir une sorte de flux spirituel descendant des hauteurs pour venir animer et diriger leurs actes, Rudolf Steiner a selon moi propagé cette désastreuse maladie de la volonté qui était la sienne. Car peu importe que notre volonté nous vienne des « Dieux » ou du « Diable », que le « flux » vienne des hauteurs ou bien des profondeurs : un être humain doit rester propriétaire de sa propre volonté ! Sans quoi, il s’aliène ! Steiner a ainsi infecté le « mouvement anthroposophique » tout entier. Comme des répliques de leur gourou, les anthroposophes engagés dans les institutions anthroposophiques sont bien souvent des êtres qui s’adonnent à corps perdu durant des décennies à la construction, la promotion ou la défense de leur école, fédération, institut, etc. Et qui, de surcroît, exigent la même chose des autres ! Nombreux étaient en effet dans le « mouvement anthroposophique » les anthroposophes haut-placés que j’ai connus qui cumulaient les fonctions de direction et avaient une double, triple, voire quadruple casquette, se démultipliant tout comme Rudolf Steiner ! Les simples anthroposophes ne sont nullement épargnés, eux non plus, par ce phénomène délétère, quoique cette maladie de la volonté ne prenne pas la direction de l’engagement frénétique pour une institution, mais consiste pour eux à s’adonner passivement à d’interminables lectures, méditations, réunions, conférences, congrès, etc. Ni les uns ni les autres n’ont plus de ce fait de vie personnelle, ou seulement dans des intervalles de temps aussi minimes que dérisoires. La fille d’un anthroposophe français illustre, placé à la tête de plusieurs structures anthoposophiques importantes (institut, maison d’édition, revue, etc), déclarait ainsi : « Mon père, je dois prendre rendez-vous avec lui si je veux lui parler ». Ils négligent aussi leur santé, tant physique que morale. Sans parler de leurs êtres intérieurs. Ainsi, cette inflammation démesurée de la volonté est en dernier ressort ce qui finit par parachever et rendre irréversible l’enfermement mental que nous cherchons à caractériser dans cet article. Car elle ne permet plus de retour en arrière, ni sur soi-même, ni même de simple arrêt. L’éventualité de la survenue de ces derniers finissent par être vécu sous le mode d’une terreur inconsciente. Rien ne fait plus peur à l’anthroposophe engagé que de se retrouver désœuvré avec lui-même. Aussi, même les vacances deviennent des occasions de cultiver l’anthroposophie, d’approfondir sa pratique méditative anthroposophique, de visiter des lieux dont aurait parlé Rudolf Steiner, de contempler la nature comme l’aurait indiqué Rudolf Steiner, de rencontrer d’autres anthroposophes, etc. (Qu’on lise, à titre d’exemple, les édifiants récits de voyage publiés sur son blog par le pédagogue anthroposophe Jean-Pierre Ablard : ses voyages à Éphèse ou à Dornach ressemblent davantage à des pèlerinages anthroposophiques qu’à des excursions estivales. Même les traces de coffrage sur le béton de l’édifice construit par Rudolf Steiner deviennent pour lui un sujet d’extase et de réflexions métaphysiques !). L’enfermement mental est définitivement verrouillé par une volonté d’agir au service de l’anthroposophie qui prend des proportions démentielles. L’anthroposophe ira jusqu’à la mort, ou jusqu’au « burn-out », lequel est cependant très rarement l’occasion d’une remise en question salutaire, puisque même les modalités de la convalescence et du rétablissement, avec la médecine anthroposophique, seront prises en charge de manière anthroposophique.

Peut-on garder quelque chose ?

Même avec le recul et une distance critique importante, il n’est pas facile de s’expliquer comment une œuvre telle que celle de Steiner peut produire des effets intellectuels, psychiques et sociaux aussi délétères. Le présent travail espère être une contribution importante et une aide à ceux qui se posent sincèrement cette question. Car ils sont nombreux ceux qui, ayant commencé à fréquenter les écrits de Steiner, ne sont retrouvés pris dans le filet du milieu anthroposophique. Lorsqu’ils en sont revenus, la difficulté qu’ils ont à surmonter consiste bien souvent en un tiraillement profond entre l’intérêt qu’ils peuvent continuer d’éprouver pour l’œuvre intellectuelle et spirituelle de Rudolf Steiner, et le dégoût que peut leur inspirer l’édifice social aliénant qu’il a construit autour. Mais comment faire la part des choses ? Peut-on dissocier l’une de l’autre ? Les seuls écrits de Steiner auraient-ils pu engendrer cette forme de destruction des esprits ? Sans doute pas aussi rapidement ni radicalement. Ce qui accélère et aggrave le processus, c’est la mise en place autour d’eux d’un réseau social, le milieu anthroposophique, construit autour de pratiques et de coutumes spécifiques contribuant à produire un climat d’enfermement mental, de sujétion psychologique et d’altération du jugement des individus.

Pourrait-on les dissocier ? Cette question reviendrait à se demander si l’on pourrait extraire les œuvres de Steiner de ce milieu anthroposophique pour les étudier indépendamment. Certains croient à cette possibilité. Se préserverait-on ainsi de leurs effets néfastes potentiels ? Selon moi, rien n’est moins sûr. En effet, il faut tout d’abord considérer le fait que la plupart de ces écrits ont été produit avec pour finalité d’alimenter le milieu anthroposophique et de faire fonctionner la Société Anthroposophique. « Nous avons besoin de ces révélations ! » déclare ainsi Steiner aux alentours du Congrès de Noël 1924, évoquant les communications qu’il prétendait recevoir du « monde spirituel ». Et c’est bien là le problème : les idées et les divulgations de l’anthroposophie, avec leur cortège de contenus ésotériques sans cesse renouvelés, ont été conçues par leur auteur comme une sorte de carburant permettant le fonctionnement des institutions anthroposophiques. Sans ces « révélations » toujours plus sensationnelles, touchant à des arcanes de plus en plus mystérieuses de la vie de l’univers, jamais le mouvement anthroposophique n’aurait pu se maintenir ni se développer. Il ne s’agit donc pas d’une véritable recherche scientifique libre, d’une investigation désintéressée du spirituel, comme le prétendait Steiner, mais de la maintenance d’un édifice socio-économique qui était en état de dépendance à l’égard des divulgations ésotériques de son fondateur, comme une sorte de drogué ayant besoin de substances de plus en plus puissantes pour ressentir quelque chose. Effectivement, dès la mort de Steiner, le puits ne déversant plus les mêmes quantités ni une « essence » de même qualité, les institutions anthroposophiques se sont mises à fonctionner et à se développer à un régime plus ralenti. Or toute personne qui réfléchit d’un point de vue moral à ce processus intellectuel est en mesure de percevoir son caractère pernicieux : on ne doit pas écrire ni produire des idées dans le but de faire fonctionner des institutions ! Une véritable vie intellectuelle doit pouvoir se déployer avec une certaine gratuité !

C’est pourquoi je pense qu’il n’est pas possible de sauver l’œuvre intellectuelle de Rudolf Steiner, quel que soit l’intérêt qu’elle peut présenter au premier abord, quelles que soient les « vérités » qu’elle pourrait contenir. Car cette production est en effet entachée d’un but faussé, dès le départ. Ceci est particulièrement vrai pour toutes ses conférences. Quand aux livres proprement dits, n’oublions pas que bon nombre d’entre eux ont été écrits au départ sous forme de « feuilletons » paraissant dans une revue pour anthroposophes. C’est-à-dire dans le même esprit qui consiste à « accrocher » et « tenir » un lectorat. C’est le cas notamment de l’Initiation. En outre, leur incessante promotion, ou redite, par Steiner lui-même, lors de ses cycles de conférences, les marque irrémédiablement et les intègre dans une « économie » qui en pervertit les contenus. « Et si les affirmations de Rudolf Steiner concernant le « monde spirituel » étaient quand même vraies ?! » me rétorquent parfois des personnes qui ne peuvent passer outre le sentiment de vérité qu’elles éprouvent au contact de cette œuvre. « S’il existait vraiment un monde spirituel correspondant à ce qu’en dit Steiner ? Si les esprits des éléments étaient bien réels ? Si le Christ était un être suprasensible lié à l’évolution de la Terre ? Si les anges guidaient effectivement nos destinées ? » Peu importe ! Ce n’en serait que plus grave pour Steiner ! Car avoir construit un mouvement qui enferme les esprits et aliène les individus est de toute façon un acte criminel. Et avoir utilisé pour cela des « vérités spirituelles » n’en serait que plus pervers. A mon sens, la condamnation morale de ceux qui cherchent à capter, séduire, enrôler et enchaîner des êtres humains à l’aide de perceptions spirituelles authentiques (si ce genre de choses existe) ne peut qu’être plus grande que celle qui s’applique à des mouvances bâties sur des mensonges et des élucubrations fantaisistes, puisqu’il est plus difficile de se déprendre des premières ! Si Steiner avait vraiment voulu produire une œuvre divulguant des « vérités » dont la postérité aurait peut-être pu se saisir sainement, sans doute aurait-il procédé tout autrement. N’ayant pas agi ainsi, je ne crois pas qu’il soit possible à qui que ce soit, ni aujourd’hui ni demain, de reprendre son œuvre sans se salir les mains et s’enténébrer l’esprit. Si une vie spirituelle ou religieuse était souhaitable pour l’être humain, elle devrait à mon sens pouvoir s’effectuer en toute liberté, tant extérieure qu’intérieure. Si tel n’est pas le cas, mieux vaut se contenter de la spiritualité ou de la religiosité que le fait de vivre notre vie avec authenticité nous offre.

Le Vrai n’est pas nécessairement le Bien

Celui qui veut préserver sa santé mentale et sa liberté intérieure doit donc selon moi rompre avec l’anthroposophie. Cependant, une lecture simpliste réduirait facilement mon propos à l’affirmation selon laquelle tout, dans l’anthroposophie, serait un tissus d’inepties et de mensonges. De nombreux lecteurs m’attribuent en effet ce point de vue, nourris par la haine de ce que mes écrits ont mis en lumière des vices sociaux de leur mouvement. Pour eux, dès lors qu’on critique l’anthroposophie ou les écoles Steiner-Waldorf, c’est nécessairement qu’on est devenu un grossier matérialiste, un intellectuel qui déblatère, un transfuge vers la Francs-Maçonnerie, j’en passe et des meilleures. Ceux qui me lisent attentivement peuvent pourtant remarquer que mon propos, dans l’ensemble de mes articles, n’a jamais consisté à me prononcer sur la véracité des thèses de Steiner, mais à mettre en garde contre l’anthroposophie, c’est-à-dire le système intellectuel, social et économique fondé par Rudolf Steiner.

Il y a plusieurs raisons à cette volonté de ma part de ne pas  me prononcer sur cette question, bien qu’il serait sans doute plus commode pour moi – et peut-être plus compréhensible pour mes soutiens actuels – que j’adopte la posture consistant à affirmer désormais que Steiner était un individu se complaisant dans des élucubrations fantaisistes, un charlatan de la pensée, un gourou se faisant passer pour un clairvoyant pour embobiner ses adeptes, etc. Tout d’abord, me définissant dans et par la Philosophie, je sais que je ne peux pas et ne dois pas me prononcer sur des sujets sur lesquels je n’ai pas les moyens de porter de jugements sûrs. La véracité de toutes les allégations spiritualistes de Rudolf Steiner est l’un de ces sujets, puisque les moyens de vérifier ces allégations ne sont ni en ma possession, ni en celle d’aucun homme que j’ai rencontré dans ma vie. Ensuite, l’étude de la Philosophie et de l’Histoire m’ont appris une chose : lorsqu’une doctrine quelconque existe et a pu trouver un écho conséquent, c’est qu’elle possède un fondement. Cette doctrine peut être incomplète, voire pernicieuse, mais son succès signifie qu’elle repose sur quelque chose, qu’elle réponds à une attente, qu’elle comble un vide, etc. Cela ne la justifie pas, mais cela l’explique et interdit d’adopter l’attitude simpliste qui consisterait à dire qu’il n’y aurait qu’à l’éradiquer purement et simplement pour que le monde s’en porte mieux. Demandons-nous donc quel est le fondement de l’anthroposophie, sur quoi repose cette aberration sectaire dangereuse et liberticide ? Chercher ce fondement, ce n’est pas reconnaître l’anthroposophie, mais c’est la respecter dans ce qui constitue les raisons de son existence.

Selon moi, la grande singularité de l’anthroposophie reposait au départ sur une particularité de la personnalité de Rudolf Steiner, lequel combinait deux éléments qui, jusqu’à lui, ne s’étaient pas rencontrés de cette manière. Je veux parler d’une part d’une immense et profonde sensibilité à l’égard des phénomènes spirituels, et d’autre part d’une capacité à ce que j’appellerais une pensée conceptuelle vivante. Autrement dit, il était à la fois un visionnaire et un penseur. C’est l’union des deux qui compose ce qui aurait pu exister de valable et de noble dans l’anthroposophie, si Rudolf Steiner s’en était tenu à cela, et rien qu’à cela. Définissons chacun de ces deux éléments.

La sensibilité à l’égard des phénomènes spirituels – ou capacité visionnaire – est quelque chose qui dépasse le cadre de la voyance ou de la médiumnité. Il s’agit d’une faculté permettant, pour un être humain, de percevoir au fond de lui-même certaines strates de l’existence qui, d’ordinaire, sont voilées. Je pense que la plupart des fondateurs de religions avaient une telle sensibilité à l’égard de domaines de l’existence spécifiques. Leurs doctrines portaient la trace de ces régions de l’Être qu’ils étaient en mesure de percevoir. C’est cela qui attiraient les hommes autour d’eux. Chaque fois, ils mettaient l’accent sur des zones particulières, donnant leurs colorations à ces religions. Moïse en à perçu une, Mahommet une autre, Zarathoustra encore une autre, etc. Rudolf Steiner était selon moi capable d’une telle perception de contrées profondes de l’existence et de la vie. On le sent de manière très nette lorsqu’il évoque notamment le cours du cycle annuel, le vécu des saisons, ou dans les textes qu’il a laissé à la Communauté des Chrétiens. Dans ses propos caractérisant le temps également. Mais aussi dans d’autres domaines. Là s’exprime le fait que lui était donnée la capacité de sentir et de s’imprégner de phénomènes spirituels d’une grande portée. Ce genre de don est, me semble-t-il, naturel. Je ne crois pas que cela puisse être de l’ordre de l’acquis. Du moins pas avec une telle ampleur. La personne qui le possède l’apporte avec elle en naissant. Cela fait partie de son être véritable.

La pensée conceptuelle vivante était, au temps de Rudolf Steiner, une forme de pensée nouvelle apparaissant dans l’histoire de la Philosophie. Il faudrait sans doute consacrer une thèse entière pour tenter de caractériser correctement ce que je veux décrire ici. Mais efforçons-nous néanmoins de donner au lecteur à comprendre de quoi il s’agit. Cette forme nouvelle de la pensée philosophique est issue de l’Idéalisme, mais il me semble qu’elle s’en distingue aussi de façon importante. L’Idéalisme, en effet, était capable de plonger dans la vie des idées jusqu’à toucher leurs essences indépendantes. Cependant, comme on le voit notamment chez Hegel, dès que ces essences étaient atteintes, la pensée cessait d’être de la pensée proprement dite pour devenir une forme de contemplation religieuse de l’Esprit. On observe le même phénomène chez Platon, qui ne peut que diviniser les Idées, dont il perçoit les essences indépendantes. (J’ai traité ce sujet dans mon article intitulé De l’Idéalisme à l’Anthroposophie, ainsi que dans Platon, Descartes, Steiner : réponse à Philippe Aubertin). Le problème n’est pas qu’on se mette alors à accorder à une essence séparée et autonome aux pensées. Car cela correspond sans doute à la réalité. Mais le problème est qu’arrivée à ce point, la pensée cesse d’être de la pensée pour devenir une forme de réceptivité religieuse de l’Esprit. On le voit très nettement lorsque Platon évoque la noesis, c’est-à-dire cette contemplation des essences qui est l’aboutissement du chemin de libération des apparences. La pensée perd alors son énergie propre, sa vie interne, et sa liberté. Elle devient passive et, du même coup, rate quelque chose de ce qu’elle cherchait à atteindre au moment même où elle le touche. En enrtrant en contact avec l’Esprit, l’esprit humain est comme paralysé par ce dernier. Il se soumet aux Idées comme à des entités divines supérieures.

Mais au XXème siècle, il me semble qu’un grand changement soit intervenu dans ce domaine. La pensée est devenue capable de toucher le domaines de l’essence indépendante des Idées sans pour autant perdre sa nature humaine ! C’est peut-être cela que Rudolf Steiner n’a cessé de clamer en parlant de sa « chute des esprits des ténèbres » et de la « victoire de Michaël » en 1879. Mais en le faisant de cette manière, il est resté dans une forme de pensée de type mythologique qui n’a finalement rien apporté. Toujours est-il que l’avènement de cette nouvelle capacité philosophique que nous cherchons à décrire a eu une conséquence énorme ! Cela signifiait que l’on pouvait atteindre désormais cette zone de l’Esprit tout en restant pleinement humain et totalement soi-même. Auparavant, l’accès à cette région des essences indépendantes des Idées condamnait l’esprit humain a l’impersonnel de l’universalité, à la béatitude de la pensée, à la dépossession de soi. Mais à partir de la fin du XIXème siècle, le penseur pouvait entrer dans cette région de l’essence indépendante des Idées de manière pleinement humaine. Cette nouvelle manière de penser n’était pas l’apanage de Rudolf Steiner, mais il fut l’un des premiers à l’acquérir. On la retrouve ensuite chez des penseurs comme Gilles Deleuze ou Hannah Arendt. Je ne parle pas tant ici de leurs doctrines respectives et très différentes que de la manière toute nouvelle dont on peut sentir que ces êtres pensaient. Le problème est que Rudolf Steiner, sans doute encore trop marqué par l’Idéalisme allemand, n’a pas su conserver cette nouvelle manière de penser et est retombé assez vite dans l’attitude consistant à diviniser l’essence indépendante des Idées, c’est-à-dire à perdre son humanité en entrant dans le domaine de l’Esprit.

Qu’aurait pu donner cette conjugaison d’une sensibilité profonde à l’égard des domaines cachés de l’existence avec cette capacité à penser de manière vivante les concepts ? Tout simplement quelque chose de prodigieux, qui eut été d’une grande valeur s’il n’avait pas été dévoyé dans ce qu’est devenu l’anthroposophie. Car chez Steiner apparaissait à la fois la possibilité de sentir des zones profondes de la vie, tout en accédant par la pensée à leurs essences. C’est la raison pour laquelle certaines de ses remarques ou de ses écrits au sujet des religions pouvaient être si éclairants. Prenons par exemple le symbole du « Père » de la religion chrétienne, que Steiner repense entièrement de manière conceptuelle en le caractérisant en tant que « fondement de l’univers ». Dans de très beaux textes d’une portée poétique et religieuse, Steiner montre qu’il était capable de pressentir quelque chose de la présence de cet être dans le vécu du cours de l’année, en particulier dans la saison hivernale. Ainsi, une sensibilité délicate à un phénomène spirituel d’une grande profondeur s’associait chez lui à une certaine capacité de penser conceptuellement de manière vivante un tel être. Nous pourrions faire le même type de constat à travers l’ancien terme chrétien de « Fils », que Steiner revisite en le considérant comme ce qui, dans l’essence de l’humanité, est la force de la créativité. Créativité des oeuvres, mais également celle qui traverse toute vie humaine. On ne peut concevoir une idée d’une telle ampleur que lorsqu’on a pu adopter un point de vue sur les êtres humains où se conjugue une distance pleine de sagesse à une fine capacité de définition conceptuelle. Une telle sagesse n’est pas le fruit d’une réflexion ordinaire, mais le regard d’une âme comme il en apparaît peu dans l’histoire des Hommes. Il s’agit des visions de ceux que l’on appelle « les grandes âmes ». Je crois que Steiner était une âme de cette sorte, capable de percevoir et de formuler ce genre de grandes vérités de l’existence.

Le problème est que ce qui est vrai n’est pas nécessairement bon. Ce n’est pas parce que que Steiner aurait dit des choses vraies sur tels ou tels sujets que ce qui en résulte est tourné vers le bien. Un grand visionnaire peut également être un homme d’une moralité douteuse. Un Génie n’est pas nécessairement un Saint. Cette distinction est très difficile à opérer chez les anthroposophes. Et c’est ce qui, en dernière instance, retient leurs esprits en captivité. Ils devraient pourtant comprendre, au contraire, que des vérités dites dans certains contextes et en poursuivant certaines fins peuvent résolument être orientées vers des buts qui s’avèrent mauvais. Le fait de se servir de vérités spirituelles dans le but de construire un mouvement intellectuel, social et économique à caractère sectaire était manifestement quelque chose de cet ordre. Et c’est au fond d’autant plus grave. Steiner était hélas le triste exemple de cette dissociation entre moralité et profondeur de la vision : non content d’être un séducteur, il s’agissait aussi d’un menteur, d’un dissimulateur et d’un manipulateur. Pire encore, il s’agissait de quelqu’un qui a appris sciemment à certains de ses adeptes à manipuler les êtres humains, comme le montre clairement, parmi d’autres sentences de la même teneur, ce conseil qu’il a donné aux professeurs de la première école Waldorf :

« Il faut se faufiler. Il faut être conscient que c’est nécessaire au moins pour atteindre notre but, parler aux gens, et intérieurement les duper. » (p. 266)

L’anthroposophie est-elle une forme de pensée dangereuse ?

Au vu des considérations qui précèdent, il est possible de nous interroger sur le caractère nocif et potentiellement dangereux de la doctrine anthroposophique. En effet, plusieurs facteurs sont inquiétants, comme le fait qu’elle conduise à une structuration intellectuelle exclusive (on  n’accepte plus aucune données ou conceptions autres que celles de Steiner, on ne lit plus que du Steiner, etc.), comme le fait qu’elle se rapproche d’une perception de type délirante de la réalité, qu’elle produit une confusion mentale et émotionnelle, ou qu’elle soit associée à une profonde défiance à l’égard du reste de la société et des autorités, sans compter les techniques de dissimulation et de manipulation mentale. Tout cela conduit à une forme d’enfermement mental dont les conséquences ne sont pas seulement intellectuelles et psychologiques, mais également sociales. Or ces conséquences sur le plan social, lorsqu’elles sont l’apanage d’un groupe humain ayant constitué des communautés, ou dirigeant des institutions, peuvent conduire à des comportements déviants, voire délictueux.

Notamment, cela peut conduire à la constitution de petites communautés centrées sur de véritable figures charismatiques jouant le rôle de gourous. J’en ais connus trois. Chaque fois, on assistait à la formation de groupes autour de personnes faisant la pluie et le beau temps dans les cercles qui les adulaient. Elles y donnaient sans cesse des conférences, recevaient les personnes et leur prodiguaient des « conseils » très intimes sur leurs vies privées, allant jusqu’à leur indiquer avec qui elles devaient se marier, etc. Certaines recevaient des sommes d’argent importantes directement de leurs adeptes, ou avaient des relations sexuelles avec un certains nombre d’entre eux.

Je dois aussi admettre que, lorsque j’ai vécu dans le milieu anthroposophique, j’ai parfois assisté à des actes à caractère illégaux, sans que cela ne me choque ni ne me dérange. L’enfermement mental qui caractérisait ma manière de voir le monde – et que je partageais alors avec mon entourage – ne me permettait tout simplement plus de me rendre compte du caractère délictueux de ce à quoi j’assistais et dans lequel j’ai été plongé depuis l’âge de neufs ans. Il en a été de même pour certaines de mes propres actions. Lorsque parfois j’avais des doutes, mon entourage anthroposophe me rassurait aussitôt, ou les faisait taire. Je me disais que c’était pour la bonne cause, qu’il fallait fermer momentanément les yeux. Quand ces actes conduisaient à ce que certaines personnes en souffrent, je me disais qu’elles l’avaient mérité, qu’elles étaient mauvaises ou que c’était dans leur karma. Je laissais les anthroposophes leur faire du mal. D’ailleurs, pour me déculpabiliser, j’entendais bien souvent toutes sortes de rumeurs accablantes au sujet de ces personnes. Lorsqu’un jour j’appris que l’une d’elle avait fait une tentative de suicide, je crois bien n’avoir éprouvé aucune forme de compassion véritable, tant les médisances avaient été rudes à son sujet dans mon milieu. Et tant mon coeur avait été préventivement fermé à cette « ennemie » d’une institution anthroposophique. Ce n’est qu’une fois sorti de l’enfermement mental que constitue la doctrine anthroposophique, et du milieu social qui l’entretient et le propage, que je me suis rendu compte de l’horreur. C’est la raison pour laquelle je pense qu’il est du devoir des autorités compétentes d’intervenir. Et du droit élémentaire d’un témoin d’informer la société civile.

Le lecteur pourra prolonger utilement la lecture de cet article par celui intitulé Une œuvre qui rend fou.

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Eléments explicatifs de l’enfermement mental provoqué par l’anthroposophie de
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Un commentaire pour Éléments explicatifs de l’enfermement mental provoqué par l’anthroposophie

  1. Tweedy dit :

    Merci pour cet article, brillant et sincère. Vous donnez de véritables clefs de compréhension. Bonne continuation.

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