Visite d’une école Steiner-Waldorf au Brésil

Je suis accueilli par la directrice de l’école en personne, très fière de recevoir quelqu’un lui ayant été présenté comme un pédagogue anthroposophe d’une école Steiner-Waldorf en France. La France… si proche de l’Allemagne ! Elle me reçoit tout d’abord dans une petite salle sans fenêtres. Elle porte des vêtements ternes et austères. Tandis que les Brésiliennes ont des mini-shorts qui mettent avantageusement en avant leurs formes rebondies, sa longue et raide jupe brune recouvre jusqu’à ses chevilles. Tandis qu’elles abhorrent des tee-shirts moulants d’où débordent des poitrines généreuses, sa chemise blanche de vieille dentelle recouverte d’un châle sombre est fermée jusqu’au col. Tandis que presque toute la population marche dans les rues en « tongs », elle chausse des sortes de mocassins orthopédiques. Les mères de famille qui, à l’entrée de l’école, accompagnent leurs enfants donnent dans le même style vestimentaire, ainsi que les jeunes pédagogues que je croise dans les couloirs. Elles s’octroient toutefois la « fantaisie » de porter quelques foulards de soie mauves dans leurs cheveux ou des écharpes violettes autour de leurs cous. Autrefois, les colonisateurs européens qui occupaient l’Inde ou l’Afrique avaient leurs costumes traditionnels par lesquels ils se distinguaient orgueilleusement de la population indigène. Aujourd’hui, les anthroposophes des pays du Tiers-Monde portent leurs accoutrements de vieille-filles allemandes. Durant tout l’entretien, la directrice se confiera avec la plus grande sincérité, persuadée d’avoir affaire à un pédagogue anthroposophe. Une telle franchise serait-elle pensable en France ? Un pédagogue d’une école Steiner-Waldorf livrerait-il ainsi certains secrets inavouables à un journaliste ? Ce que je viens d’oser, à savoir me présenter moi-même directement à l’école en manifestant mon désir de la connaître, y serait de toute façon impossible car, lorsque vous prétendez venir d’une école Steiner-Waldorf d’un autre pays, il faut préalablement adresser une demande écrite qui permet de faire toutes les vérifications nécessaires en amont.

Pendant les présentations, je suis frappé par l’expression de son visage : les yeux creusés par la fatigue, la peau blanche comme anémiée alors qu’elle est d’origine métissée. Je retrouve cette expression que j’ai souvent connue chez les pédagogues anthroposophes en France et ailleurs, cet air qui veut vous dire : « Je suis épuisée, il y a bien longtemps que j’ai dépassé les limites de mes forces, mais je n’ai pas le choix, je dois tenir, tenir encore, je n’ai pas le droit de me laisser aller à m’écouter moi-même, sinon tout risque de s’effondrer ! »

Nous discutons un moment de la situation de nos écoles respectives. Visiblement, mon nom n’est pas connu sur ce continent et la Fédération des Écoles Steiner-Waldorf locale n’a pas ici fait passer de circulaire à mon sujet, interdisant aux pédagogues de leurs écoles de prendre personnellement contact avec moi et leur disant exactement quoi penser au sujet de mon article paru sur le site de l’UNADFI. Lorsqu’elle est suffisamment en confiance, constatant que je maîtrise pleinement l’anthroposophie, je me risque à lui poser quelques questions délicates :

– « Comment faîtes vous ici au Brésil, alors que les saisons sont inversées par rapport aux saisons européennes, pour accomplir les fêtes traditionnelles de la pédagogie Waldorf dans l’esprit adéquat, puisque celles-ci sont sensées être une mise en relation de l’âme avec les forces qui vivent dans la nature alentour ? Par exemple, comment faites-vous avec la fête de la « spirale de l’Avent », qui doit accompagner le mouvement d’intériorisation de l’âme lorsque l’année s’avance dans la saison d’automne, alors que chez vous, à cette période de l’année, c’est le printemps ? »

La directrice semble tout d’abord très embarrassée par ma question, puis me répond :

– « Il n’y a pas vraiment de travail de réflexion sur cette question ici. Pour la fête de la Spirale de l’Avent, nous sommes sauvés par le fait qu’elle tombe pendant les vacances, ce qui nous permet de ne pas nous confronter à la question de savoir comment nous pourrions la célébrer dans l’esprit adéquat. Mais le problème est entier avec la fête de Noël, qui chez nous arrive en été. Nous avons un peu adapté cette tradition des écoles Steiner-Waldorf en trouvant des « Jeux de Noël » brésiliens qui incluent un peu plus de danses. Un jour, un éminent anthroposophe Canadien est venu superviser notre travail et a été outré de ce qu’il a vu : des enfants jouant en maillot de bain dans la cour de récréation, alors qu’ils devraient selon lui être plongés dans une ambiance de recueillement propre au temps de la Nativité. Nous lui avons répondu qu’il nous est difficile de créer une telle ambiance alors qu’il fait quarante degrés dehors, et que toute la ville résonne au rythme de la Samba, mais il n’a rien voulu entendre. Alors, pour respecter ces directives, nous sommes à présent obligés de nous placer à contre-courant de la vie sociale brésilienne et de forcer les enfants à acquérir une intériorité qui ne correspond pas à ce que vivent les autres enfants. Mais c’est une bonne chose pour les enfants brésiliens d’acquérir une telle intériorité, de lutter contre les forces qui veulent répandre l’âme au dehors, se hâte-t-elle d’ajouter. Ainsi, pour la Saint-Michel, il est question normalement pour Steiner de trouver en soi la force intérieure et le courage pour plus tard rentrer dans la saison d’hiver. Mais ici, à cette époque, c’est l’arrivée du printemps ! Alors nous avons adapté cette directive en la transformant en défi intérieur pour les enfants, que nous incitons à ne pas se répandre à l’extérieur alors que tout les y invite, à rester dans une attitude de dévotion et de recueillement. Pour la fête de Pâques, c’est un peu plus facile pour nous, car heureusement nous avons trouvé une conférence de Rudolf Steiner où ce dernier fait une brève allusion à l’ambiance « automnale » de la fête pascale… »

Face au caractère ahurissant d’une telle réponse, je dois me maîtriser pour ne pas écarquiller les yeux de stupeur. Mais cela me permet de comprendre quelque chose sur lequel je n’avais pas encore précisément mis le doigt. En effet, quel est le but ultime de la pédagogie Steiner-Waldorf ? (En dehors peut-être de propager l’anthroposophie par des voies détournées ?). Que veut-elle faire avec les enfants ? De quelle façon veut-elle les marquer psychiquement ? La réponse de cette directrice me permet de le comprendre. Ne s’agit-il pas de constituer chez les élèves une sorte d’intériorité artificielle ? En effet, ils semblent recevoir un espace intérieur de type religieux leur venant directement de leurs professeurs et non d’eux-mêmes. Comme si leurs êtres avaient été excavés. On pourrait penser que cela leur permets d’acquérir ainsi un espace propre, une dimension intérieure d’une grande richesse. Car c’est bien souvent l’impression que ces élèves donnent à ceux qui les rencontrent pour la première fois. Mais cette intériorité est-elle vraiment personnelle ? J’ai beau observer, je n’y vois pas le signe d’une véritable individualité. Je crois plutôt qu’elle n’en a que les apparences, qu’il s’agit d’un pli, d’un retrait hors du monde. Ce creusement, cette faille, ne constituent-elles pas au fond une première « fracturation », une fissure que la rencontre avec les connaissances anthroposophiques et la pratique des exercices méditatifs pourront éventuellement ultérieurement continuer d’élargir ? Une véritable individualité sonne plein, pas creux. Je lui pose alors une autre question :

– « Dans le Plan scolaire, Rudolf Steiner indique qu’il faut raconter aux enfants les mythes celtiques, nordiques, indiens, perses, égyptiens, gréco-romains, etc, qui correspondent à certaines étapes de l’évolution de l’humanité. Mais comment faîtes-vous ici au Brésil, où se mélangent des peuples d’origines indigènes avec leurs mythes amérindiens, et des populations d’origine africaine en provenance du Golf de Guinée ayant également des mythes et des croyances spécifiques ? Racontez-vous de tels mythes aux enfants ? Vous adaptez-vous à la spécificité locale de votre propre pays ? »

– « Non, nous respectons le plan pédagogique donné par Rudolf Steiner. Parfois nous racontons bien un mythe amérindien, mais cela reste l’exception. »

A cette réponse, je bouillonne intérieurement. Durant toute ma formation pédagogique à l’Institut Rudolf Steiner de Chatou, on n’avait cessé de me répéter que la preuve de l’ouverture d’esprit de la pédagogie Waldorf était sa présence dans tout les pays du monde et son adaptation à toutes les cultures. Mais les anthroposophes veulent-ils vraiment s’adapter aux cultures dans lesquelles ils implantent leur pédagogie ? N’y exportent-ils pas plutôt tels quels leurs pratiques et leurs rituels, exactement les mêmes que ceux de toutes les écoles allemandes et suisses ? Que l’on compare les photos des salles de classe brésiliennes que je publie dans cet article à celles d’écoles Steiner-Waldorf allemandes, britanniques ou néerlandaises : il sera très difficile de les différencier tant elles se ressemblent ! Même les dessins des enfants se rapprochent graphiquement au point de se confondre, alors qu’un écart temporel de plus de cinquante ans peut les séparer ! Les élèves de ces écoles effectuent leur scolarité dans un univers esthétique et culturel qui n’a aucunes racines nationales, aucun ancrage local ni temporel. Ils semblent grandir dans un monde créé de toutes pièces et dans ses moindres détails par les anthroposophes, puis dupliqué d’établissements en établissements sur toute la planète depuis la première école fondée à Stuttgart en 1919.

Je continue mes questions :

– « Mais comment faîtes-vous avec les parents adhérents à la religion évangéliste, qui est en pleine expansion au Brésil, et qui refusent le culte des Saints ? Comment justifiez-vous le fait que vous célébriez la Saint-Georges, la Saint-Jean, la Saint-Antoine, etc ? »

– « Oui c’est un problème avec ces parents. Nous devons effectivement un peu tricher avec eux. Nous ne leur disons pas que nous croyons aux Saints. Nous leur disons que ce sont juste des fêtes traditionnelles, sans arrière-plan spirituel. Nous adaptons notre discours en fonction des convictions de chaque type de famille. Aux familles qui adoptent la religion syncrétiste Umbanda, mêlant la dévotion envers les Saints à d’autres croyances d’origine africaines, ou autre, nous leur disons au contraire l’importance que nous accordons au culte des Saints dans notre programme pédagogique. »

– « En France, les exigences de l’État, en particulier lorsque l’école est sous contrat, poussent parfois nos écoles à faire certains compromis ou à dissimuler certaines de nos pratiques pour que la pédagogie Steiner-Waldorf soit appliquée comme elle doit l’être. Qu’en est-il pour vous au Brésil ? Devez-vous également cacher certaines choses ou tricher avec l’État ? »

– « Oui, c’est inévitable. Par exemple, ici l’État exige que les enfants soient scolarisés à 6 ans. Nous demandons alors aux parents de signer une décharge pour qu’ils n’entrent à l’école qu’à 6 ans révolus et, quand nous devons remplir deux fois par ans les statistiques officielles, nous devons falsifier les chiffres concernant l’âge des enfants que nous accueillons. De même, l’État exige que nos enseignants aient, en plus du diplôme de la formation Steiner-Waldorf, un diplôme universitaire pour enseigner. Comme beaucoup ne possèdent pas ce dernier, nous faisons de fausses déclarations. »

Elle me disait tout cela d’un ton parfaitement calme, sans que la moindre culpabilité ne vienne troubler sa voix. On était sensé se comprendre sur de tels sujets. Elle me montre un gros document qui contient tout le programme pédagogique donné aux autorités. J’y lis des phrases comme : « Le but de notre pédagogie est le développement corporel-animique et spirituel de l’enfant, dans l’esprit de la spiritualité anthroposophique ». Je lui fais part de mon étonnement face à une telle phrase et lui explique que jamais elle n’aurait pu être écrite aussi ouvertement dans un programme pédagogique d’une école Steiner-Waldorf en France. Je lui précise que notre laïcité ne nous le permettrait pas et que nous devons sans cesse entreprendre de « traduire » de tels propos pour les rendre acceptables, et surtout faire en sorte que les autorités françaises ne s’aperçoivent pas de quoi il est réellement question. Elle se félicite alors de l’ouverture religieuse du Brésil. Je lui demande ensuite comment se passe le travail pédagogique dans son école. Elle m’explique qu’ils fonctionnent avec des collèges de niveaux, puis un grand collège rassemblant l’ensemble des professeurs de l’école. Les collèges ont lieu le jeudi. (Je ne peux m’empêcher de sourire intérieurement, reconnaissant le choix typiquement anthroposophique du « jour de Jupiter » pour tenir les réunions). Je me risque alors à lui poser des questions sur l’ambiance de ces collèges. Elle soupire. Une profonde lassitude mêlée de souffrance emplie à présent sa voix :

– « C’est difficile, me dit-elle. Il y a constamment des luttes pour le pouvoir. Nous ne cessons également de réfléchir à notre identité et cela génère des conflits sans fins entre les vrais pédagogues anthroposophes et ceux qui ne connaissent pas assez bien l’anthroposophie. Il faut lutter pour que ces jeunes ne dénaturent pas l’esprit de notre pédagogie ! Les jeunes diplômés de l’État sont beaucoup trop rigides ! » ajoute-t-elle avec une certaine agressivité qui trahit sa colère.

– « Mais comment présentez-vous les fondements anthroposophiques de la pédagogie Steiner-Waldorf aux parents ? Leur en parlez-vous ouvertement ? »

– « Oui, notre but est assez clair : nous voulons que les parents deviennent des anthroposophes ou des sympathisants de l’anthroposophie. Mais il faut néanmoins y aller progressivement. Nous avons mis en place régulièrement des séminaires où nous leur parlons d’anthroposophie. Par exemple, un professeur qui faisait la période sur le Parzifal de Wolfram von Eschenbach maîtrise à présent à tel point son sujet qu’il propose désormais des conférences anthroposophiques aux parents en partant de cette œuvre. C’est un bon support, car ils en ont déjà entendu parlé par leurs enfants. Et parfois nous touchons ainsi d’anciens élèves. » Elle me montre même l’affiche d’une prochaine conférence de cette personne et m’autorise à la prendre en photo.

– « Et pour la formation de vos enseignants à la pédagogie Steiner-Waldorf, comment faîtes-vous ? »

– « Nous avons mis en place une formation pédagogique, mais elle est assez chère et peu nombreux sont les professeurs qui peuvent la payer. Heureusement, nous avons un système de bourses d’études financées par la Société Anthroposophique au Brésil et des fonds étrangers. »

Puis la directrice me propose de faire un tour de son établissement. Je visite chacune des salles. Je suis effaré d’y découvrir la même esthétique et la même ambiance que celles des écoles Steiner-Waldorf européennes. Dans chaque classe, je découvre le même dispositif. Un tableau noir avec des contours en bois et des angles coupés typiques de l’architecture anthroposophique. De même pour les dossiers des chaises. Le tableau possède deux battants qui se replient, à la manière d’un triptyque ou d’un retable. La comparaison avec un retable se confirme par le fait que le professeur de classe dessine chaque semaine au tableau (avec un art et un soin qui forcent d’ailleurs l’admiration), sur chacune de ses faces, des dessins devant lesquels les enfants vont être placés en situation psychique de vénération. Au-dessus du tableau est suspendue une reproduction d’une Madone de Raphaël. Il s’agit du portrait de la Madone que Rudolf Steiner a recommandé de mettre en évidence dans toutes les salles des Jardins d’enfants Steiner-Waldorf. Les fenêtres ont des voilages rouges ou mauves filtrant la lumière, comme le feraient les vitraux dans une église. Une « table des saisons » est disposée dans un angle à proximité du tableau, avec une petite bougie posée en son centre. Chaque matin, à tour de rôle, un enfant s’approche timidement, une petite bougie à la main, et vient allumer celle de la « table des saisons », tandis que le reste de la classe entonne un chant religieux. Comme une sorte de procession cérémonielle consacrée à la Nature. Je me demande alors : dans les écoles Steiner-Waldorf, la salle de classe n’est-elle pas en réalité une chapelle ?! Le professeur n’est-il pas un prêtre qui ne dit simplement pas son nom ? Quand les enfants apprennent, ne sont-ils pas en fait en prière ?


Autre chose me frappe : les angles des tableaux noirs ! Ils reproduisent vaguement le schéma de la façade Ouest du Goetheanum, le centre spirituel et administratif de la Société Anthroposophique Universelle, le Vatican des anthroposophes. Il en est de même pour des dossiers des chaises, des entêtes administratifs ou de certains murs de cette école. Même les feuilles de papier sur lesquelles les enfants peignent ont été découpées de manière à suggérer ces angles très particuliers ! (Voir attentivement une des photos ci-dessous). Ainsi, par une imprégnation esthétique quotidienne, les enfants sont habitués à vivre en permanence avec une forme qui est celle du lieu sacré de l’anthroposophie. Est-ce dans ce but que, partout dans le monde, les écoles Steiner-Waldorf choisissent une telle esthétique pour leurs architectures et leurs décorums ?

Je pose alors des questions sur les « paroles » que l’on fait dire aux enfants : ce sont bien évidement celles de Rudolf Steiner, exactement les mêmes que celles qui sont dites dans les écoles françaises ou allemandes. Je me renseigne sur les chants ou les comptines qu’on leur apprend. Là encore, ce sont exactement les mêmes ! Toutes les mélodies qui ont bercé ma scolarité à l’école Rudolf Steiner de Verrières-le-Buisson ont aussi été exportées directement d’Allemagne jusqu’au Brésil. Pas la moindre chanson d’origine locale, dans un pays où la musique a pourtant une grande importance et une véritable originalité. En agissant ainsi, peut-on dire que la pédagogie Steiner-Waldorf respecte la spécificité locale des pays dans lesquels elle s’implante ? N’exporte-t-elle pas plutôt tels quels ses chants, ses « parties rythmiques », ses coutumes, ses rituels, ses « Jeux de Noël et du Paradis », ses traditions, son décorum, etc ? N’utilise-t–elle pas sciemment partout les mêmes références et ne fait-elle pas toujours étudier les mêmes œuvres ? Cette uniformité et cette vassalité pédagogiques s’observent jusque dans certains détails : la directrice m’apprend que son école fait venir d’Allemagne à prix d’or les crayons de cire de la marque Stockmar ! N’est-il pas possible d’en conclure que nous sommes là en face d’un phénomène qui prend des allures d’entreprise planétaire insidieuse de colonisation culturelle et religieuse, peut-être plus importante sur le long terme que celle entreprise par les États aux XIXème et XXème siècles ? Que l’UNESCO ait avalisé une telle « pédagogie » au prétexte de son unité pédagogique transfrontalière a vraiment de quoi surprendre ! Je frémis à l’idée que, dans quelques siècles, si les consciences ne s’éveillent pas à temps, si la pauvreté de l’offre pédagogique concurrente ne vient pas contrebalancer celle des anthroposophes, le monde ne se retrouve envahi par cette monoculture d’origine allemande. Car je comprends aussi le choix de ces parents qui payent des sommes énormes pour scolariser leurs enfants dans ce genre d’école (plus de 300 Réals par mois sur 12 mois, sans la cantine, ce qui est tout simplement astronomique dans les conditions économiques du Brésil). En effet, les écoles publiques du Brésil, d’après les renseignements que j’ai pu obtenir, sont dans un tel état qu’on peut les comparer à des garderies améliorées d’où sortent des quantités d’analphabètes. Il suffit de voir avec quelle difficultés les serveurs écrivent votre commande ou vous rendent la monnaie dans les restaurants. Dans une telle situation, rien d’étonnant à ce que l’offre pédagogique des anthroposophes prospère (environ 150 écoles de pédagogie Steiner-Waldorf existeraient au Brésil).

Je regarde les dessins et les peintures accrochés aux murs et dans les cahiers des élèves. Je comprends alors quelque chose qui m’avait jusqu’alors toujours échappé. Lorsque les parents regardent de tels dessins colorés qui emplissent les cahiers que leurs enfants ramènent à la maison, ou qui sont exposés lors des expositions pédagogiques, ils s’extasient devant ce qu’ils pensent être la créativité de leur progéniture. Pourtant, je ne suis pas sûr qu’il y ait là une expression personnelle véritable ! En effet, les enfants n’ont fait que recopier le dessin que leur professeur a réalisé avec soin au tableau, en suivant le schéma indiqué et en respectant scrupuleusement les consignes esthétiques données. Une certaine latitude d’improvisation personnelle existe, mais elle est strictement encadrée par un ensemble qui correspond à l’esthétique picturale des anthroposophes. Comme les parents n’ont pas connaissance de la manière dont ces dessins ont été réalisés, ils prennent pour de la créativité quelque chose qui ne l’est pas. En effet, qu’est-ce que la créativité authentique ? Tout ceux qui ont été un jour animé d’une passion artistique, comme le théâtre ou la musique, le savent bien : il s’agit de la découverte de quelque chose que l’on ressent comme étant absolument personnel, qui met en jeu de manière vitale ce que que nous sommes. La créativité est personnelle parce qu’elle engage notre volonté, notre destin. Rien de tel dans ce que je vois ici. Certes, les enfants qui suivent la pédagogie Steiner-Waldorf ont la chance de toucher à tout, de pratiquer tout les arts. Mais cela ne fait que les effleurer, car il ne s’agit en réalité que d’imitation. Ce qu’ils font ne sort pas véritablement d’eux-mêmes. C’est la raison pour laquelle tout les dessins sont si semblables les uns aux autres. Ne leur fait-on pas croire qu’ils sont des créateurs alors qu’ils ne sont en réalité que des copistes ? Et comme ce travail leur donne l’impression qu’ils ont produit quelque chose par eux-mêmes, cela  ne gonfle-t-il pas leurs egos d’une manière qui ne correspond pas à la réalité ?

Je croise alors la professeur d’eurythmie de l’école. Il était à peine utile qu’on m’indique sa profession : son corps décharné, sa démarche sautillante et ses vêtements saturés de voilages m’avaient déjà renseignés. Je croise une professeur de classe et une petite discussion s’engage. Je lui demande si elle est anthroposophe. Elle me réponds que non, qu’elle ne se sent pas digne de se désigner elle-même ainsi. Un peu interloqué, je lui demande pourquoi, puisque selon moi être anthroposophe n’est pas une marque honorifique, mais signifie étudier l’anthroposophie ou bien appartenir à la Société Anthroposophique. Elle m’explique que, pour elle, ce n’est pas cela, qu’être anthroposophe, c’est être devenu un sage et occuper une position hiérarchique importante (sic). Elle me dit qu’elle espère devenir un jour une anthroposophe, mais qu’elle n’y parviendra sans doute qu’à la fin de sa vie. Je comprends alors grâce à elle quelque chose qui, en Europe, n’est pas formulé aussi clairement. En effet, être un anthroposophe dans une école Steiner-Waldorf semble bien être un subtile mélange de position hiérarchique supérieure non officielle et de figure de sage. C’est pourquoi ce sont eux qui, ouvertement ou en sous-mains, dirigent la plupart du temps ces écoles, même lorsque celles-ci prétendent avoir mis en place des procédures démocratiques d’élections pour pourvoir les instances dirigeantes de leurs institutions. En réalité, qu’ils y siègent ou non, ce sont toujours les anthroposophes qui dirigent ces structures et tirent les ficelles. Au Brésil, cela est dit ouvertement.

C’est maintenant l’heure où les élèves rentrent dans leurs classes pour une heure de cours. Une queue bien ordonnée s’est formée à l’entrée de chacune d’entre elles, où le professeur se tient, comme un gardien. Au moment d’entrer, chaque enfant doit lui serrer la main, lui dire bonjour et s’entendre retourner cette salutation accompagnée de son prénom, tout en le regardant droit dans les yeux un moment assez long, tandis que l’enseignant retient sa main dans la sienne, dans une étreinte qui est une forme de palpation. Cette pratique a cours dans toutes les écoles Steiner-Waldorf de par le monde et je me souviens avoir dû m’y plier lorsque j’étais moi-même élève. En l’observant aujourd’hui, je comprends mieux sa signification véritable. Les pédagogues anthroposophes prétendent qu’il s’agit simplement d’un moyen pédagogique pour que l’enfant soit bien conscient de lui-même au moment de passer le seuil de la classe avant le cours, ainsi qu’un procédé permettant de percevoir individuellement chaque jour l’état de chaque élève. Je pense qu’il s’agit d’autre chose. Cette poignée de main appuyée accompagnée d’un échange de regards prolongé, répétée régulièrement chaque matin pendant des années, me semble constituer un moment de séduction et de vénération. L’enfant n’est-il pas ainsi placé dans un contact direct et finalement d’une violente intimité imposée avec un adulte qui se présente ainsi à lui implicitement comme un maître spirituel ? En effet, la position de domination physique d’un être plus grand que lui ne produit-elle pas nécessairement une sensation de vénération et de soumission ? D’autre part, l’échange prolongé des regards ne suggère-t-il pas immanquablement l’intimité partagée ? En tant qu’adultes, quand avons-nous de tels échanges de regards prolongés, sinon dans des situations de séduction ? Certains anthroposophes vous serrent toujours la main de cette manière étrange et parfois presque embarrassante. De plus, ne s’agit-il pas d’une façon de stimuler artificiellement les egos des enfants ? Un peu plus tard, un enfant ayant entendu que j’étais français, ayant lui-même de la famille française, viendra me parler et se camper devant moi avec la même assurance que celle qu’il doit développer pour soutenir le regard de son professeur. On m’avait toujours expliqué qu’il fallait voir dans ce genre de manifestation spontanée la marque d’une confiance en soi que la pédagogie Steiner-Waldorf permet aux élèves d’acquérir. Je perçois surtout dans le regard de cet enfant la volonté presque maladive de m’hypnotiser tout en me parlant. Ayant été séduit, ne cherche-t-il pas naturellement à séduire à son tour ? Ce petit rituel m’en rappelle un autre : celui du « câlin rassurant » que les professeurs de classe et les accompagnateurs viennent systématiquement faire dans le lit de chaque élève lors des premiers voyages de classe. Il me fait en outre penser au rituel d’ouverture des Leçons Ésotériques des anthroposophes, où avant d’entrer dans la salle du culte secret, il faut passer le seuil en présentant sa carte bleue de membre de l’École de Science de l’Esprit tout en regardant avec respect la personne qui, placée dans l’embrasure de la porte, nous fixe avec sévérité.

Il est bientôt l’heure du déjeuner. Les enfants mangent dans les classes. Leur repas est strictement biologique et végétarien. La directrice doit alors régler un problème avec une collègue et me propose de séjourner dans son bureau. Je l’y attend une bonne demi-heure. C’est alors que je ressens quelque chose d’étrange sur lequel il est difficile de mettre un nom. Il s’agit d’une sorte de phénomène énergétique, de sensation spirituelle. Je l’identifie rapidement car je l’ai déjà ressenti à certaines occasions dans les écoles Steiner-Waldorf où j’ai travaillé. Il s’agit de quelque chose comme l’impression de se faire vider de ses forces, d’être aspiré vitalement tout entier vers les profondeurs. Quelque chose en moi se sent mal. La comédie a assez duré et je me dis qu’il est temps que je quitte d’urgence ce lieu. Je ressens presque le besoin de prendre la fuite. Si d’anciens collègues ou des professeurs de pédagogie Steiner-Waldorf qui ont pris un peu de recul me lisent, peut-être reconnaîtrons-t-ils cette étrange sensation. Ne l’ont-il pas ressentie, dans ces interminables collèges hebdomadaires ou l’on discute parfois sans fin de vétilles, où l’on s’étripe souvent les uns les autres, tantôt ouvertement, tantôt par le biais d’insinuations aussi perfides que malveillantes ? Ou dans ces moments de silence emplis par le vide et l’épuisement qui soudain font irruption lors de ces réunions ? Ne l’ont-ils pas un jour perçue dans ce vide mortifère qui soudain creuse les êtres et les laisse intérieurement exsangues ? Je me pose alors la question : quel est l’être spirituel qui est derrière une telle manifestation psychique ? Y répondre sans se perdre dans des élucubrations métaphysiques dignes des anthroposophes n’est pas facile. Mais je commence néanmoins à comprendre quelque chose, à mettre des mots sur une nuance que j’avais jusqu’alors des difficultés à formuler. Derrière la pédagogie Steiner-Waldorf ne se cache pas quelque chose de directement ou simplement religieux, même si la religiosité anthroposophique imprime effectivement chaque faits et gestes de l’enseignant, chaque matière enseignée, chaque pratique, etc. Une religion est plus claire et n’a pas cette volonté de rester dissimulée, de se tapir dans l’ombre. Une raison plus profonde que de simples nécessités stratégiques pousse ce qui anime cette « pédagogie » à rester secret. Il ne s’agit pas d’une religion, mais d’un pouvoir qui ne peut vivre que si son existence reste ignorée, même de ceux qui le mettent en pratique. En effet, au cours de cette visite, je suis frappé de voir à quel point la majorité des pédagogues de cette école ignorent ce qu’ils font vraiment et rentrent dans des pratiques dont ils ne soupçonnent que très peu les tenants et les aboutissants. Des pratiques sur lesquelles ils ne se sont pas vraiment interrogés et ne se questionneront sans doute jamais profondément. Seule la directrice semble avoir sourdement conscience qu’elle ne fait pas que pratiquer une pédagogie, mais qu’elle est au service de quelque chose, d’un être. Elle me fait penser au personnage d’Ara, la Dévorée, dans le roman d’Ursula Le Guin intitulé Terremer, cette prêtresse des tombeaux d’Atuan au service des puissances souterraines qui prennent lentement possession de son esprit chaque fois qu’elle descend dans les cryptes dont elle est la gardienne. Et je crois que c’est cet être qui me fait ici sentir son pouvoir en tentant d’aspirer mes forces.

Au moment où je me décide à partir, quelles qu’en seraient les conséquences, la porte s’ouvre. La directrice me propose de venir déjeuner avec elle dans un restaurant végétarien macrobiotique qui se trouve à proximité. J’accepte et traverse avec elle les quelques rues qui séparent l’école de ce restaurant. Je croise une pharmacie Weleda. D’autres établissements appartenant au milieu anthroposophique ont colonisé ce quartier, à la manière classique dont les « villages Steiner » se répandent. Je me renseigne sur l’existence au Brésil de la Communauté des Chrétiens, ce culte chrétien institué par Rudolf Steiner et ses disciples. La directrice m’apprend qu’il y a encore peu de temps, les offices étaient célébrés au sein même de son établissement. Au cours de notre conversation, je me rends compte qu’il est temps de mettre un terme à cette rencontre. Quelque chose dans son attitude montre qu’elle n’est plus aussi ouverte qu’auparavant, qu’une défiance qu’elle même ne s’explique probablement pas est venue troubler son esprit. Je suis trop spontané dans mes gestes, mes regards, ma manière de parler. Un pur anthroposophe ne se permettrait jamais une telle attitude et en serait par ailleurs parfaitement incapable. Certes, je sais encore parler le langage d’un anthroposophe et d’un pédagogue Waldorf. Je sais encore imiter leurs attitudes, leurs mimiques sentencieuses, leurs gestes « eurythmiques », leurs voix doucereuses. Mais elle doit sentir qu’au-delà des mots quelque chose ne colle pas tout-à-fait. Énergétiquement, corporellement, je ne suis pas sur la même longueur d’onde et une partie d’elle-même commence à le suspecter.

Au cours du repas, je l’observe et me questionne sur son attitude, puis sur le rapport entre l’anthroposophie et la religion. Quelque chose m’interroge. Tous les croyants que j’ai rencontré, quelque soit la religion qui était la leur, avaient toujours au fond d’eux-mêmes un doute. Que ce dernier soit conscient ou inconscient, admis ou rejeté, peu importe. Il était là. Le plus farouche religieux ne peut écarter le doute. Il sauve notre humanité. Chez elle, je n’en perçois aucune trace. Elle se pense entièrement elle-même dans la vérité de l’anthroposophie, se vit et se conçoit dans cette « vérité » sans qu’une once de doute caché ne vienne troubler cette certitude. J’en viens également à me demander si elle connaît les affirmations de Serge O. Prokofieff, l’un des très hauts dirigeants de la Société Anthroposophique Universelle, qui dans les notes de son ouvrage intitulé Les sources spirituelles de l’Europe de l’Est et les futurs mystères du Saint Graal, parle des peuples de l’Amérique Latine. Sait-elle que, selon lui, ces derniers ne seraient qu’une solution de rechange déplorable, un « malheur pour l’humanité » (sic), si jamais les peuples slaves ne parvenaient pas à donner naissance à la sixième civilisation post-atlantéenne ?

Ce repas est en définitive le moment le plus pénible de cette matinée, non pas en raison de l’attitude ma convive, mais à cause de la qualité des plats qu’on nous sert : des assiettes sans goûts et sans couleurs remplies de riz, de graines et de légumes délavés qui ressemblent à des algues bouillies, accompagné d’un jus de fruit pressé sans saveur. J’ai l’impression de manger la nourriture des canaris qu’on vend parfois sur les marchés populaires brésiliens. Alors que, pendant trois semaines, tout ce que j’ai pu goûter au Brésil m’a stupéfait par ses couleurs et ses saveurs, il faut que je vienne manger dans le quartier des anthroposophes pour devoir ingurgiter quelque chose d’aussi incroyablement insipide. Et cher de surcroît : pas moins de trente Réals le repas ! Jamais ne n’avais encore dépensé une telle somme dans ce pays pour un restaurant, ni n’étais resté à ce point sur ma faim.

– « Délicieux, n’est-ce pas ? », me dit-elle en me regardant droit dans les yeux avec un sourire angélique. Surtout, ne pas éclater de rire !

– « Un régal ! » lui-répondis-je poliment.

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Visite d’une école Steiner Waldorf au Brésil de Grégoire Perra est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.
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