Le travail bénévole des professeurs dans les écoles Steiner-Waldorf

Le travail « bénévole » des professeurs dans les écoles Steiner-Waldorf

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Dans mon témoignage paru sur le site de l’UNADFI, j’évoque brièvement la question du travail bénévole des professeurs Steiner-Waldorf, en plus de leurs heures d’enseignement rémunérées. Le présent article a pour fonction de compléter cette évocation par des données précises. Ces heures effectuées bénévolement concernent plusieurs domaines d’activité :

– les réunions pédagogiques

– les cours

– les activités d’entretien de l’école, le ménage effectué avec les élèves, la surveillance des cantines et des  récréations

– les remplacements des collègues absents

– la méditation

1) Concernant les réunions :

Le professeur Steiner-Waldorf doit travailler bénévolement en participant chaque semaine à deux ou trois réunions. Nous pouvons comptabiliser pour chaque professeur une réunion de son « Collège de niveau », une autre réunion du « Grand Collège ». Ces deux réunions ont généralement lieu le jeudi soir, Rudolf Steiner ayant déclaré dans les « Conseils » que le « jour de Jupiter » était particulièrement favorable en raison des influences cosmiques qu’il exerce. S’il est membre du « Collège de Direction », ou « Collège Interne », le professeur Steiner-Waldorf aura au moins une réunion supplémentaire le lundi soir. En outre, chaque enseignant doit intégrer une ou deux commissions, qui se réunissent une fois par mois généralement, avec des pics d’activités pouvant aller jusqu’à deux réunions hebdomadaires à certaines périodes de l’année, comme c’est le cas pour la « Commission Kermesse » vers le mois de novembre. Lorsqu’on ne s’y est pas inscrit de soi-même, on est souvent désigné d’office dans ces commissions. Il faut aussi ajouter la participation à des séminaires, généralement une fois par an, comme les « Rencontres nationales », qui durent une semaine. Les « Rencontres internationales » ont lieu quant à elles tous les quatre ans à Dornach (en Suisse) et ce séminaire a lieu sur une semaine complète (pendant les vacances de Pâques).

Les deux réunions pédagogiques représentent un minimum 4 heures par semaine. Plus une heure hebdomadaire (lissée sur l’année) de participation aux travaux d’une ou deux commissions. A quoi doivent s’ajouter les heures de réunions avec les parents et celles des conseils de classe lorsque ceux-ci ont lieu une fois par trimestre, ce qui peut représenter entre 8 et 10 heures par semaine à ces moments-là de l’année, soit environ une heure supplémentaire hebdomadaire lissée sur l’année. Il faut encore ajouter les heures de réunions des collèges de rentrée et de bilan de fin d’année, accompagnées des heures de préparation ou de rangement des classes, qui représentent en tout au minimum six journées complètes sur l’année, soit 36 heures au minimum sur l’année correspondant, là encore, à une heure hebdomadaire. Plus encore 2 heures de réunions supplémentaires si l’on appartient au Collège de Direction, quand ce n’est pas beaucoup plus.

Nous arrivons donc à un total de 6 à 8 heures minimum de réunions bénévoles par semaine, réparties sur l’année.

2) Concernant les activités d’entretien de l’école, le ménage effectué avec les élèves, la surveillance des cantines et des  récréations :

Les activités d’entretien de l’école consistent à encadrer les élèves dans leurs travaux d’entretien du parc et des locaux. Celles-ci ont bien souvent lieu de manière hebdomadaire chaque vendredi, à raison d’une heure. A cela s’ajoute le fait que, chaque soir, le professeur responsable doit encadrer le ménage effectué par les élèves dans les classes. A ces heures s’ajoutent les surveillance des cantines (quatre fois par semaine) et celles des récréations (deux fois par semaine).

Récapitulons :

– Le ménage des classes et du parc avec les élèves : 1 heure par semaine.

– La surveillance des cantines : 3 heures par semaine (soit disant compensées par le fait que le professeur ne paye pas son repas, mais dans quelles conditions mange-t-il ?!).

– La surveillance des récréations : 1 heure par semaine (deux fois une demi-heure).

Nous arrivons donc à un total de : 5 heures par semaine bénévoles.

3) Concernant les heures de cours bénévolement effectuées :

Celles-ci peuvent être variables. Bien souvent, les professeurs des établissements sous contrat effectuent de nombreuses heures de cours bénévoles en plus des heures déclarées à l’Éducation Nationale, par soucis de dispenser aux élèves toutes les activités pédagogiques prévues par Rudolf Steiner. Pour ma part, j’avais effectué trois heures de cours hebdomadaires sur une année, en vue de préparer les élèves à l’option Théâtre du Baccalauréat, comme en atteste le document officiel ci-dessous émanant de l’école Perceval de Chatou.

lettre Chatou 2007

Lors de la préparation des « Chefs d’œuvres » de « 12ème classe », je me souviens avoir passé deux semaines entières à l’école, de 9h du matin à minuit, dormant parfois à l’infirmerie plutôt que de rentrer chez moi. « Quand on a la chance de travailler dans notre école, on ne compte pas ses heures ! Sinon on va travailler comme caissière chez Monoprix ! » disait un jour Benoît Journiac, fameux pédagogue (très) anthroposophe, en pleine réunion du « Grand Collège », lorsque certains professeurs se plaignaient de leur état d’épuisement.

4) Concernant les remplacements des professeurs absents :

On peut estimer que cette charge supplémentaire représente entre trois et quatre heures par semaine. Ces heures ne sont pas nécessairement effectuées, mais chaque professeur, sur le créneau sur lequel il est inscrit, doit être disponible pour effectuer le remplacement, ce qui signifie qu’il ne peut quitter l’école et vaquer à ses occupations personnelles. Comme la surcharge de travail engendre une mauvaise santé générale du corps enseignant dans les écoles Steiner-Waldorf, et par voie de conséquence des absences nombreuses, il est fréquent que les créneaux des remplacements auxquels sont inscrits les professeurs doivent être effectués. Cela peut donc représenter, pour un enseignant, entre deux à quatre heures hebdomadaires de cours ou de surveillance, qu’il doit effectuer bénévolement.

Comme ce genre de disposition est parfois très mal perçu par le corps enseignant, il avait été envisagé par une école Steiner-Waldorf de la région parisienne d’inclure ces heures de disponibilité des enseignants pour remplacer les collègues absents dans les paramètres du logiciel qui permet d’établir les emplois du temps, afin de les rendre obligatoires, la pression des collègues ne suffisant plus pour faire plier les récalcitrants. Mais devant le tollé provoqué par cette disposition, l’école avait dû reculer et se contenter des bonnes vieilles méthodes.

Bien évidement, ce mode de fonctionnement a de graves répercussions potentielles sur la sécurité des enfants, puisqu’il peut arriver qu’un seul professeur doivent surveiller près de 60 à 90 enfants dès lors que deux ou trois de ses collègues sont absents. Et comme la résistance aux pressions devient de plus en plus importante, il peut arriver qu’il y ait, pour les surveillance des récréations, des trous où personne ne surveille. Une ancienne maman de l’école me racontait ainsi dernièrement que son fils s’était fracturé l’orteil en cours de récréation, mais qu’il avait dû hurler pendant près de vingt minutes sur le terrain de football, car aucun adulte n’était présent dans la cour aux moments des faits. Ce n’est que lorsque qu’un enfant alla chercher un professeur au réfectoire que le blessé pu recevoir enfin de l’aide.

On pourrait se demander : mais pourquoi diable les écoles Steiner-Waldorf ne font-elles pas l’effort financier d’embaucher une ou deux personnes extérieures pour surveiller les récréations, les cantines et les salles de permanence, comme cela se fait ordinairement dans les établissements traditionnels ?! Il y a deux raisons à cela. La première est financière et n’est qu’un prétexte. La deuxième est que la volonté de cette pédagogie est de faire en sorte que les professeurs Steiner-Waldorf vivent en permanence avec leurs élèves, comme une sorte de famille. « On connaît mieux les élèves et ils nous voient autrement quand on mange tous les jours avec eux et qu’on surveille leurs récréations ! » affirment-ainsi les responsables de ces écoles. En réalité, je pense qu’il s’agit d’un moyen pour que l’emprise sectaire de l’école ne se relâche pas un seul instant, ni sur les élèves, ni sur les enseignants.

Ce qui représente un total de : 3 heures bénévoles par semaine.

5) Concernant le temps de méditation du professeur Steiner-Waldorf :

Cette activité est normalement incluse dans le travail du professeur Steiner-Waldorf tel que le conçoit Rudolf Steiner. Elle est donc d’une certaine façon obligatoire. Si un professeur d’une école Steiner-Waldorf avoue à ses collègues qu’il ne médite pas, il subira des pressions de leur part et de celle de sa direction, jusqu’à ce qu’il obtempère ou fasse semblant d’obtempérer. En effet, le professeur est censé penser à chaque élève en le visualisant mentalement chaque soir, et réciter un mantra pédagogique spécifique chaque matin. On peut donc estimer à une heure quotidienne ce travail méditatif bénévole effectué par l’enseignant Steiner-Waldorf.

Ce qui représente un total de : 1 heure par semaine.

En conclusion :

Mettons à présent bout à bout les différentes heures « bénévoles » effectuées par les professeurs Steiner-Waldorf au service de leur institution :

– les réunions pédagogiques : 6 à 8 heures par semaine.

– les cours donnés bénévolement : entre 0 et 3 heures par semaine.

– les activités d’entretien de l’école, le ménage effectué avec les élèves, la surveillance des cantines et des  récréations : 5 heures par semaine

– les remplacements des collègues absents : 3 heures par semaine.

– la méditation : 1 heure par semaine.

Nous en arrivons donc, pour ce qui est du strict minimum, à 15 heures de travail bénévole hebdomadaire. Il faudrait ajouter aussi les temps de préparation des fêtes de l’école. Nous arrivons donc à un temps plein d’enseignant bénévole par semaine, en plus du temps plein normal. Cette situation est tout simplement une aberration !

Sans parler du fait que de nombreux professeurs n’effectuent pas un temps plein rémunéré, mais sont embauchés à temps partiel dans les écoles Steiner-Waldorf, tout en devant néanmoins effectuer le temps plein bénévole que nous venons de calculer. On peut donc se demander : comment le professeur Steiner-Waldorf trouve-t-il encore le temps de préparer ses cours et corriger ses copies dans de telles conditions ? Et une autre question émerge également : la mauvaise opinion que Rudolf Steiner avait du syndicalisme n’est-elle pas au fond en rapport avec ce fonctionnement basé sur une grande part de travail bénévole ?

Certes, il y a bien des commissions du personnel dans les écoles Steiner-Waldorf, en cas de litige avec les employés. Mais il faut savoir que les membres qui y sont nommés sont des professeurs membres du Conseil de Direction et des parents membres du Conseil d’Administration. Ainsi, lorsqu’un employé d’une école Steiner-Waldorf est en conflit avec sa direction, il pourra être assisté à d’éventuels entretiens … par des membres de la Direction de son école ! Ainsi le salarié d’une école Steiner-Waldorf sera-t-il défendu par son patron en cas de litige avec son patron … !

Lorsque j’étais enseignant à l’école Steiner-Waldorf de Chatou, la mise en place de la « Sociocratie » comme mode d’organisation collégiale avait pointé ce problème des nombreuses tâches bénévoles que doivent réaliser les enseignants. En effet, de plus en plus nombreux étaient ceux qui rechignaient à sacrifier tout leur temps libre. On décida donc de lister ces activités afin de les fournir aux nouveaux professeurs embauchés, dans un souci de clarté. La question fut donc posé en réunion de savoir si cette liste serait indicative ou contractuelle. « Indicative, bien sûr ! » avait répondu la Direction, sachant très bien que, dans un cadre contractuel, l’école aurait été tenue de les rémunérer, comme l’exige le droit du travail. Mais on renonça bien vite à présenter une telle liste dès lors qu’on s’aperçut qu’elle faisait prendre leurs jambes à leurs cous  aux éventuelles recrues. A ma connaissance, une tentative similaire eut lieu à l’école de Rudolf Steiner de Verrières-le-Buisson à peu près à la même époque, dans le cadre de la « Démarche qualité », avec la mise en place d’une sorte de double statut, celui de « simple salarié », qui se contenterait d’effectuer les heures de cours pour lesquelles il est rémunéré, et celui, honorifique, de « collaborateur », qui accepterait toutes les tâches bénévoles réclamées par l’institution. Mais bien évidement, l’école n’alla pas jusqu’à procéder à l’officialisation de ces deux statuts différents.

En effet, faire effectuer une telle charge de travail bénévole à des salariés va à l’encontre de bon nombre de dispositions prévues par la législation du travail. Il est donc nécessaire pour les écoles que leurs pratiques internes ne s’ébruitent pas. Mais dans le même temps, elles sont dans l’obligation d’afficher un planning officiel en cas d’inspections. Comment résoudre cette contradiction ? Dans une école Steiner-Waldorf de région parisienne, la parade a consisté à afficher un emploi du temps officiel au secrétariat, tandis que l’emploi du temps réel était quant à lui affiché en salle des professeurs et dans le réfectoire des professeurs. La secrétaire de l’école a pour mission, lorsque des inspecteurs se présentent à l’accueil du secrétariat, de téléphoner rapidement en salle des professeurs et au réfectoire de ces derniers, afin que l’emploi du temps réel soit rapidement dissimulé aux regards. Cela a pu donner des situations de confusion extrême lorsque certains parents se sont référés à l’emploi du temps officiel, sans savoir qu’il n’était qu’un paravent.

La question qui se pose à la conclusion de cet article est de savoir si le terme de travail « bénévole » est encore approprié quand ce travail est au fond exigé par les besoins d’une institution et réclamé par les membres de la Direction ? Une autre question serait également : de quelles qualités pédagogiques et humaines dispose-t-on lorsqu’on travaille dans de telles conditions ? Par exemple, de quelle compassion pour ses semblables est-on encore capable lorsque l’on vit dans une situation d’épuisement et de surmenage quotidiens ? De quelle capacité d’honnêteté envers soi-même, qui est la condition de toute moralité, peut-on faire preuve quand notre emploi du temps ne nous laisse aucun espace de respiration ? Pas grand chose serait sans doute la réponse qui me viendrait à l’esprit lorsque je me remémore le comportement que les membres dirigeants des écoles Steiner-Waldorf pouvaient adopter envers leurs employés récalcitrants.

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