Le Mantra de « l’Adieu aux Douzièmes » dans les écoles Steiner-Waldorf

Le Mantra de « l’Adieu aux Douzièmes » dans les écoles Steiner-Waldorf

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La fin de la scolarité dans une école Steiner-Waldorf est marquée par une impressionnante cérémonie : « l’Adieu aux douzièmes« . A première vue, il s’agit juste d’une sorte de moment collectif où les élèves d’une promotion qui est arrivée à la fin du dernier « cycle » sont rassemblés pour recevoir l’au-revoir de leurs professeurs. Parfois, cette cérémonie a lieu en présence de toute l’école rassemblée, parfois seulement avec les élèves concernés et le Collège de tous les professeurs, réuni pour l’occasion.

Je me souviens encore de cette cérémonie lorsque arriva le moment de partir de la Libre École Rudolf Steiner de Verrières-le-Buisson. Nous étions rassemblés dans la salle où se réunissent habituellement les professeurs. Ceux-ci formaient autour de nous un cercle. Au centre de la pièce, venant d’une ouverture de verre en forme de pyramide, tombais un faisceau de lumière. Un morceau de musique fut joué au violoncelle par une élève de ma classe, créant une atmosphère de tristesse et de recueillement. De nombreux élèves pleuraient à chaudes larmes. Certaines étaient inconsolables. Puis, sortant du cercle des professeurs, celle qui avait été notre « responsable de classe » pendant quatre années consécutives, Marie-Céline Gaillard, pris la parole. Oui, celle-là même qui a pris la décision funeste de m’intenter un procès pour avoir écrit mon témoignage intitulé L’endoctrinement des élèves à l’Anthroposophie dans les écoles Steiner-Waldorf ! Elle se mit alors à caractériser notre classe, dont un certain nombre d’élèves avaient effectué leur scolarité ensemble depuis le « Jardin d’Enfants ». Elle expliqua que la particularité de l’entité classe que nous formions était la profondeur. Profondeur dans la pensée et le sentiment.

Puis vint le moment solennel où nous fut remis à chacun une carte. Sur le devant de celle-ci, notre professeur de classe avait collé la carte postale d’une peinture, qui était censée représenter quelque chose de l’individualité véritable de chaque élève. Je reçus pour ma part une reproduction du Cavalier bleu de Kandinsky. Mon meilleur ami de l’époque reçu un pot de fleur peint par Odilon Redon. Ensuite fut lu un petit texte de Rudolf Steiner, qui avait été recopié sur chacune de nos cartes :

Paroles Adieu Douzième

Paroles Adieu Douzième 2

La traduction que nous avait donnée notre responsable de classe et qui figure sur ce document étant particulièrement indigente – comparable à ce que peut faire aujourd’hui un logiciel de traduction automatique – nous donnons ci-dessous une autre traduction, telle qu’elle circule aujourd’hui dans les écoles Steiner-Waldorf de France :

« Que se reflète sur les vastes chemins de la vie

Ce qui a pénétré le cœur au cours des années de jeunesse

Comme un sceau essentiel d’humanité.

Que s’exprime sa force au plus profond du souvenir

Ce que l’âme a pu trouver dans la vie du cœur

Pour découvrir les forces données par l’école de la vie

Avec l’aide directrice de l’Esprit. »

 Rudolf Steiner

Ces paroles furent prononcées avec une incommensurable solennité. Nous étions comme figés de stupeur, même si nous ne comprenions pas grand chose de ce qui nous avait été lu. Puis, à la fin de cette lecture, le nom de Rudolf Steiner fut prononcé, avec cet accent à la fois sérieux et onctueux qu’empruntent les anthroposophes quand ils profèrent le nom de leur Maître, en roulant les « r » et en allongeant autant que possible la voyelle « u », que les allemands prononcent « ou », sans oublier de faire claquer le « t », pour enfin faire retomber la tension sur le « er » final. Ces intonations, je devais par la suite les entendre tant de fois, à l’identique, lorsque je deviendrais moi-même anthroposophe.

Le fait de donner un tel texte aux élèves correspond selon moi à plusieurs objectifs pour les pédagogues anthroposophes :

– Tout d’abord, il s’agit de mettre entre les mains des élèves, pour la première fois de leur vie, un mantra anthroposophique. Un mantra est, chez les anthroposophes, une sorte de prière ou de méditation, qu’il faut relire régulièrement afin de se pénétrer de sa sagesse et des forces spirituelles qui y sont contenues. Le fait de ne pas en comprendre véritablement le sens n’a, pour les anthroposophes, aucune forme d’importance, d’où la médiocrité de bon nombre de leurs traductions de tels textes. Le fait que la version allemande soit donnée en vis-à-vis est également caractéristique des méthodes méditatives des anthroposophes, l’allemand étant pour eux une sorte de nouvelle langue sanskrite. Remettre ce texte aux élèves, c’est donc leur donner une méditation ésotérique des anthroposophes, sans toutefois leur en fournir le mode d’utilisation. Les plus curieux iront bien, un jour, se renseigner à son sujet, et chercher là où ils pourront le trouver, c’est-à-dire auprès des anthroposophes.

– D’autre part, quand on lit attentivement ce mantra, on s’aperçoit que son propos est d’inviter l’élève à pratiquer plus tard une sorte de réminiscence de sa scolarité. On lui dit en quelque sorte :

« Tu as vécu quelque chose pendant ta scolarité dont tu n’as pas encore pris conscience, mais qui est pour toi d’une extrême importance et que tu devras plus tard faire remonter de ton inconscient. Quelque chose, qui a été enfoui au plus profond de tes souvenirs et de tes sentiments d’enfant, devra refaire surface un jour. »

A quoi est-il fait ici allusion ? Tout simplement à l’anthroposophie elle-même, à la doctrine ésotérique de Rudolf Steiner et à l’atmosphère religieuse mystique qui imprègne les communautés du « Mouvement anthroposophique » et leurs activités. Ces deux éléments ont été en effet comme distillés et infusés dans l’intériorité des élèves tout au long de leur scolarité. J’ai tenté de décrire, dans mon article intitulé Une emprise et un endoctrinement presque indétectables, comment Rudolf Steiner avait une parfaite connaissance des mécanismes subtils qui unissent les souvenirs inconscients et les représentations conscientes. Et comment les pédagogues anthroposophes savent utiliser leur connaissance de ces processus psychiques pour implanter des idées anthroposophiques dans l’esprit des élèves à leur insu, afin de les faire resurgir plus tard lorsqu’ils deviendront adultes. J’ai nommé ce procédé les « fausses réminiscences ». Je crois que ce mantra, donné aux élèves quand ils quittent l’école, a pour fonction d’être une sorte de premier signal de démarrage du processus de réminiscence de l’anthroposophie, qui a été comme implantée dans leur inconscient. A ce moment de leur vie particulièrement douloureux et triste où ils quittent leur école bien-aimée, que Juana Finkelmeyer elle-même a appelée un « cocon », une enveloppe non pas protectrice, mais enfermante, où ils ont été comme coupés entièrement du « monde extérieur », les paroles de Rudolf Steiner leur suggèrent habilement :

« Vous êtes tristes aujourd’hui parce que vous quittez notre école, car vous sentez bien que le monde et la société sont des entités froides et hostiles dans lesquelles vous allez devoir faire votre vie. Mais vous pourrez trouver du réconfort si vous laissez remonter des profondeurs de vous-même certains souvenirs chaleureux et spirituels qui ont été déposés en vous tandis que vous étiez dans cette école. »

Ces souvenirs chaleureux et spirituels ne sont en fait rien d’autre que de l’anthroposophie ! Il peut s’agir d’éléments doctrinaux très précis, mais aussi tout simplement d’ambiances, comme celles très particulières qui entourent les « fêtes » dans les écoles Steiner-Waldorf. L’ambiance du « temps de l’Avant », celle de la « Saint-Michel », du « Feu de la Saint-Jean », etc. Or ces ambiances particulières, on ne peut les retrouver, une fois adulte, que dans les cercles des institutions anthroposophiques, comme la Société Anthroposophique, ou la Communauté des Chrétiens, ou dans les autres institutions du « Mouvement anthroposophique », qui mettent en place ces rituels anthroposophiques pour rythmer le calendrier de leurs activités.

On comprendra donc pourquoi il me semblait important que ce mantra donné aux élèves de « douzième classe » au moment de leur « Adieu à l’École » – qui n’était jusqu’à présent pas disponible publiquement – soit désormais connu. Je crois qu’il joue un rôle de premier déclencheur. Les hypnotiseurs ont en effet toujours un signal convenu avec celui qu’ils ont hypnotisé pour signifier le moment où ce dernier devra accomplir tel ou tel acte qui lui a été dicté pendant qu’il était sous hypnose. De même, les pédagogues anthroposophes disposent d’une sorte de signal psychique, ces « paroles d’adieu aux douzièmes », qui agissent comme une sorte de déclencheur initial du processus des « fausses réminiscences ». Pour la plupart des élèves, ce premier signal sera insuffisant. Mais il aura été donné.

A la fin de notre cérémonie d’Adieu, Marie-Céline Gaillard demanda à notre classe si nous voulions dire quelque chose. Personne n’osait ouvrir la bouche, tant nous étions saisis par l’émotion. Sentant cependant qu’il serait de bon ton de tenter de détendre l’atmosphère, je me risquais alors à une petite boutade :

« Oui, moi ! déclarais-je timidement. Heu… Sans rancune ! »

Tout le collège des professeurs et l’ensemble des élèves de ma classe éclatèrent de rire. Tel fut donc le dernier mot que je prononçais dans le cadre de ma scolarité à l’école Steiner-Waldorf de Verrières-le-Buisson. Son caractère « prophétique » ne pouvait cependant m’apparaître que près de trente ans plus tard, après avoir écrit et publié mon témoignage paru sur le site de l’UNADFI, et gagné le procès en diffamation que m’avait intenté la Fédération des écoles Steiner-Waldorf en France. Le destin a parfois beaucoup d’humour, même avec de tristes sires.

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