Quand Mohammed Taleb parle de l’Anthroposophie et des écoles Steiner-Waldorf sur France Culture

Mohammed Taleb n’est pas un anthroposophe, mais un proche des anthroposophes et de l’Anthroposophie. Un très proche, un tout proche, qui prends parfois ses distances, mais qui sait rester dans les parages. Pour quelles raisons ? Par solidarité entre tous les ésotérismes, certainement. Par affinités intellectuelles aussi, bien qu’il s’inscrive plutôt dans le courant d’une mystique islamiste, dont il a fait la promotion durant de nombreuses années à travers des conférences et des séminaires qu’il tenait dans une librairie proche de Jussieu, à Paris.

Invité dans l’émission Les Racines du Ciel, ce dimanche 27 octobre 2013, sur France Culture, le voilà qui se lance dans un discours promotionnel de l’Anthroposophie. Comme il s’agit d’une personnalité capable d’un discours philosophique assez élaboré, il lui est possible de présenter Rudolf Steiner et sa doctrine comme une démarche épistémologique inspirée des travaux scientifiques de Goethe, notamment. Il est également dans ses cordes d’évoquer les différentes dimensions du personnage de Rudolf Steiner et leurs contradictions sans parler d’arrivisme ni d’opportunisme de gourou fondateur d’une dérive sectaire.

Pour autant, cette présentation de l’anthroposophie par Taleb devrait faire réagir les anthroposophes, s’ils étaient vraiment soucieux de la singularité de leur doctrine plus que de la promotion de leur milieu. Car intégrer ainsi la pensée de Steiner dans le cadre du « Réenchantement du monde », qui est le leitmotiv de Taleb, est en réalité une hérésie du point de la doctrine anthroposophique, comme j’avais eu l’occasion de l’écrire lorsque j’étais moi-même anthroposophe, dans un article intitulé L’Homme des Lumières et le Réenchantement du Monde. Mais bien souvent, les anthroposophes ont à ce point désappris à penser qu’ils ne s’aperçoivent même pas des contradictions criantes qui existent entre les différentes doctrines. Intégrer Steiner dans une sorte d’œcuménisme spiritualiste de bon aloi est certes très intéressant pour les dirigeants actuels de l’anthroposophie, soucieux de se trouver des alliés, tandis qu’en interne aucune spiritualité ni courant religieux autres que le leur ne trouve grâce aux yeux des anthroposophes, comme j’ai eu l’occasion de le décrire (lien).

Taleb prends cependant bien garde, dans cette émission, d’éviter d’évoquer trop longuement le milieu des anthroposophes, leurs cultes, leur absence de compréhension totale de la liberté de pensée et d’opinions, dont il a pourtant lui-même fait les frais à de nombreuses reprises en les fréquentant. En effet, j’ai connu Mohammed Taleb à l’occasion du Congrès Kolisko, qui avait lieu en juillet 2006 à l’UNESCO. Il y intervenait à la demande de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf afin de présenter Steiner et son œuvre dans le cadre de son dada, le « Réenchantement du Monde ». Cette caution extérieure d’une personnalité aussi savante était inestimable pour les anthroposophes et les pédagogues Steiner-Waldorf. Mais elle n’était pas sans poser de nombreux problèmes et comporter des risques, tant les anthroposophes s’irritent facilement dès qu’on prends des chemins intellectuels différents de ceux qu’ils arpentent depuis des années, comme des tigres dans leurs cages, laissant un sillon qui marque une sorte de parcours maladif d’êtres privés de liberté. Je me souviens à ce sujet de Mohammed Taleb, en pleines conférences de ce congrès, pestant ouvertement contre les anthroposophes et leur manque d’ouverture d’esprit. Cela lui avait d’ailleurs valu une sorte d’excommunication de la part des hautes instances de la Fédération des Ecoles Steiner-Waldorf et Taleb n’avait plus refait surface dans le petit monde des anthroposophes pendant de nombreuses années, après avoir bien sûr reçu la rémunération qui lui était due à l’issue de ce congrès.

Bien évidement, il ne lui est pas possible de nier complètement le caractère sectaire des anthroposophes et des écoles Steiner-Waldorf, comme il le dit lui-même au cours de l’émission. Mais son habilité intellectuelle consiste à dire que le sectarisme ne proviendrait pas de la doctrine de Steiner, mais du comportement sectaire des anthroposophes et des pédagogues Steiner-Waldorf eux-mêmes. Belle pirouette !

Et bien non ! Je peux le dire pour avoir fréquenter durant de nombreuses années la pensée de Steiner et en connaître au moins autant que Mohammed Taleb à ce sujet : c’est bel et bien la doctrine de Rudolf Steiner qui comporte un caractère enfermant, endoctrinant et aliénant pour la pensée (lien). Et c’est bien cette aliénation des esprits qui est mise à l’œuvre dans les écoles Steiner-Waldorf, de manière subtile et insidieuse, comme j’ai pu le décrire dans mon témoignage paru sur le site de l’UNADFI (lien). Car il ne s’agit nullement d’une vision différente de l’être humain et de l’enfant, ni d’une question de méthode pédagogique, mais de recettes conçues comme des dogmes religieux qu’on applique à l’identique depuis près d’une centaine d’années maintenant, d’une tradition anthroposophique dans laquelle on fait vivre les enfants sans le leur dire ni en informer les parents, dans un total mépris de la liberté de leurs consciences, en recouvrant le tout d’un discours pseudo-humaniste et pseudo-éducatif innovant dont Taleb a donné une belle démonstration au cours de cette émission.

Il semble donc qu’aujourd’hui, la période de quarantaine vis-à-vis du milieu anthroposophique et de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf, qui s’était esquissée à l’issue du Congrès Kolisko de 2006, ait pris fin pour Taleb, qui a sans doute compris qu’il y avait un créneau à saisir à présenter l’Anthroposophie publiquement, jusqu’à prendre la défense des écoles Steiner-Waldorf, comme il l’a fait dans cette émission, balayant d’une façon à mon sens intellectuellement malhonnête les critiques, qu’il connaît, de cette soit-disant pédagogie. La glace qui le séparait de la Fédération paraît donc bel et bien rompue. Certes, sa façon de présenter Steiner ferait sans doute bondir un anthroposophe pur et dur, lequel n’accepte aucune critique ni relativisation des propos du Maître. Mais sans ce recul, Taleb serait-il parvenu à sauver in-extrémiste les propos racistes de Steiner, par exemple, comme il l’a fait dans cette émission ? Ou oser affirmer que les écoles Steiner-Waldorf ne sont pas religieuses, mais simplement le lieu de la mise en place d’un « développement personnel » des élèves ?

La question qui s’est posé à mon esprit en écoutant cette émission fut la suivante : Mohammed Taleb est-il sincère lorsqu’il parle ainsi positivement de l’Anthroposophie, après avoir lui-même pourtant bien connu les travers du milieu anthroposophique et la psychorigidité (c’est un euphémisme) de ce petit monde ? Peut-il également être sincère et doté d’une probité intellectuelle suffisante en défendant les écoles Steiner-Waldorf, tandis qu’il a été lui-même rémunéré par la Fédération des écoles Steiner-Waldorf, ne serait-ce qu’une seule fois ? Et puis je me suis souvenu du personnage que j’allais écouter à la librairie Isthar, près de Jussieu (ou pour avoir lu son livre Science et Archétypes), lorsqu’il donnait ses séminaires : un être fondamentalement bavard ! Un individu capable de parler de tout, sur tout, avec une puissance de séduction qui donne l’impression qu’il connaît à fond son sujet, alors qu’en fait il se complaît dans des feux d’artifices de l’intelligence, sans véritable consistance. Et surtout sans véritable quête de vérité. Mohammed Taleb sait en mettre plein la vue ! Mais ceux qui savent penser finissent toujours par s’apercevoir qu’il ne donne au fond rien à voir.

Ainsi, peu importe la manière dont il présente aujourd’hui positivement l’Anthroposophie et les écoles Steiner-Waldorf, ou celle dont il présentera demain une autre doctrine spiritualiste qui lui vaudra une nouvelle invitation dans Les Racines du Ciel, une émission peu regardante au sujet du caractère sectaire des mouvements liés aux doctrines ésotériques qu’elle présente et dans lesquelles elle fourvoie malheureusement de nombreux auditeurs. Mais même dans le cadre d’une émission aussi complaisante, on peut tout de même trouver problématique d’aller jusqu’à inviter avec autant d’insistance les auditeurs à se rendre aux différents séminaires et conférences de la Société Anthroposophique en France, sans la moindre mise en garde. Toutefois, je ne n’irais pas, quant à moi, jusqu’à intenter une procédure judiciaire contre France-Culture parce qu’elle fait la promotion de cette doctrine douteuse et de son institution représentative. Je respecte trop la liberté d’opinion et celle de la presse pour cela. Tandis que la Fédération des écoles Steiner-Waldorf ne s’est pas privée, elle, d’intenter, le 5 avril 2013, un procès foireux à ceux qui, comme moi et l’UNADFI, avaient osé formuler des critiques à l’égard de leur soit-disant pédagogie, montrant le véritable respect qu’elle a pour une presse qu’elle sait cependant utiliser, comme elle l’a fait aujourd’hui.

Quant à la fameuse « méditation sur le grain de blé » (en réalité un exercice de développement initiatique figurant dans le livre intitulé l’Initiation), qui a été lu avec une voix féminine si poétique au cours de l’émission, je peux dire :

– d’une part, qu’après trente années de fréquentation du milieu anthroposophique, je ne connais aucun anthroposophe qui l’ai pratiquée quotidiennement durant des années sur laquelle elle ait produit le moindre résultat ;

– d’autre part, que l’examen des cahiers des élèves des écoles Steiner-Waldorf montre que cette méditation ésotérique des anthroposophes est présentée aux élèves de ces institutions, comme le démontre le document que nous produisons sur notre blog (lien), et qu’il y a donc incontestablement endoctrinement des élèves à l’anthroposophie dans les écoles Steiner-Waldorf.

Enfin, au sujet de la « Recherche-action » de l’Université Paris VIII, Art et spiritualité dans la pédagogie Steiner-Waldorf, brandie triomphalement par Mohammed Taleb au cours de l’émission pour affirmer que des chercheurs universitaires ont validé scientifiquement certains principes de la pédagogie Steiner-Waldorf, peut-être serait-il utile de préciser que les questions qui figuraient sur les questionnaires des enquêteurs, qui avaient pour mission d’investiguer ces écoles, avaient été rédigées et validées… par la Fédération des écoles Steiner-Waldorf elle-même ! Je le sais pour avoir été en poste dans l’une de ces écoles au moment de cette recherche-action et avoir reçu les confidences de l’un des membres du bureau de la Fédération chargé d’élaborer le questionnaire. Certaines questions ont été validées, tandis que d’autres jugées trop dérangeantes ne l’étaient pas. Et j’ai également rencontré l’une des enquêtrices, au regard doux et béat, émerveillée d’avance par tout ce qu’elle voyait dans l’école qu’on lui faisait visiter. Quelle sérieux peut-on donc accorder à une prétendue enquête universitaire qui était en réalité commanditée et réfléchie en amont par les bénéficiaires de l’enquête, en concertation avec des universitaire spiritualistes largement acquis à l’avance à la cause de ces écoles, comme René Barbier, adepte de Krishnamurti ?!

Toutefois, même sans remettre en cause l’honnêteté de la démarche de cette « recherche-action » et la probité de ses procédures, ce sont ses conclusions qui sont à mon sens entachées. En effet, le rapport conclue que les élèves de ces écoles seraient simplement immergés dans un univers de symboles divers et variés, qui serait bénéfique à la structuration de leur esprit. Il ne faudrait pas y voir de lien avec l’enseignement d’une quelconque doctrine. Mais comment ne pas s’être rendu compte que l’univers symbolique en question est précisément celui des anthroposophes ?! Que toutes les références symboliques qui sont apportées aux élèves de ces écoles sont précisément celles de l’Anthroposophie ! Certes, elles ont l’air d’être celles de religions ou de civilisations diverses et variées (Inde, Perse, Égypte, Grèce, Rome, Christianisme, le roman de Perceval, le mythe de Faust, etc.). Mais il suffit de se plonger ne serait-ce qu’un minimum dans la lectures des ouvrages de l’Anthroposophie pour se rendre compte que ce sont toujours les références dont s’est emparé Rudolf Steiner pour constituer sa doctrine. Ce ne sont donc pas des symboles neutres dans lesquels les élèves des écoles Steiner-Waldorf sont immergés, mais ceux que Rudolf Steiner a pu intégrer dans son système de pensée et dont il a donné ses propres interprétations. Interprétations steineriennes qui seront par ailleurs communiquées aux élèves, sans toutefois leur en indiquer la source. Cela, Mohammed Taleb et la « recherche-action » de l’Université Paris VIII se gardent bien de le dire.

Personnellement, la prestation de Taleb m’a appris plusieurs choses importantes : la grande différence entre l’érudition et la vraie pensée, la distinction entre la jonglerie intellectuelle et l’authentique philosophie, sans parler du manque de rigueur intellectuelle des démarches qui s’engagent dans la voie du spiritualisme.

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A propos gperra

Professeur de Philosophie
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