Le « Connais-toi toi-même » des anthroposophes et la véritable connaissance de soi

« Connais-toi toi-même ! Ainsi résonne le Verbe cosmique ! » est l’une des phrases que l’on entend régulièrement lors des « leçons » de l’École de Science de l’Esprit de la Société Anthroposophique. Je me souviens encore du ton solennel et grandiloquent avec laquelle elle était prononcée. Le « lecteur » (sorte d’officiant lisant certaines conférences de Steiner comme un prêtre dirait la messe) semblait trembler de pompe et d’émotion derrière son pupitre de bois sculpté. La dernière fois que j’ai du l’entendre, ce devait être en février 2009, peu avant de donner ma démission de la Société Anthroposophique. J’étais dans la salle d’Eurythmie de l’école Steiner-Waldorf de Verrières-le-Buisson, qui sert un dimanche soir par mois à ces cérémonies cultuelles secrètes des anthroposophes membres de cette « École de Science de l’Esprit ».

Aujourd’hui, j’ai cheminé dans ma vie. J’ai avancé. J’ai vécu d’autres choses. J’ai voyagé. J’ai aimé. J’ai gagné le procès que m’avait intenté la Fédération des Écoles Steiner-Waldorf. Je ne suis plus le même être qu’alors. Et je voudrais tenter d’exprimer modestement dans cet article ce que les circonstances de ma vie m’ont appris au sujet de ce que signifiait réellement se connaître soi-même. Et en quoi il s’agit d’une chose bien différente de celle qu’en ont fait les anthroposophes dans le cadre de leurs pratiques rituelles, initiatiques et méditatives. Que signifie en effet vraiment ce « Connais-toi toi-même » que j’ai entendu durant des années, prononcé comme une formule magique et mantrique, comme une incantation religieuse, comme une parole sacramentelle par les « lecteurs » de l’ École de Science de l’Esprit » ?

Mais commençons tout d’abord par définir ce que signifie « Connais-toi toi-même ! » chez les anthroposophes. Il ne s’agit ni d’introspection ni de psychologie, ni surtout de psychanalyse, disciplines vouées à l’anathème dans les écrits de Rudolf Steiner. Pour l’Anthroposophie, la connaissance de soi signifie la connaissance générale de ce que l’anthroposophie se propose de dire sur l’entité humaine. Autrement dit, une grosse partie de la littérature de Rudolf Steiner. Par exemple, la nature tripartite « corps/âme/esprit », la constitution des tempéraments (« flegmatique », « colérique, « sanguin », « mélancolique »), ses différents composants de l’homme, comme le « corps éthérique », « corps astral », « moi », « Soi-esprit, « Esprit de vie », l’Homme-esprit » etc. Bref, des généralités sur l’homme et sur le cosmos. C’est ainsi que l’anthroposophie se pose elle-même en tant que « sagesse de l’homme ». A cette connaissance abstraite de soi-même en tant qu’être humain en général s’associe, pour les anthroposophes, un travail de l’ordre du développement personnel, sous la forme de ce qu’ils appellent des « exercices » et des « méditations ». Il y en a des quantités ! J’ai pratiqué assidûment beaucoup d’entre eux, avec un zèle étonnant quand j’y repense aujourd’hui. Il y a des exercices de travail sur la volonté, sur la pensée, sur les sentiments, sur les tempéraments, sur les désirs, sur la relation à l’autre, sur notre capacité d’observation, sur la perception de notre propre corps, sur nos souvenirs, sur des phénomènes naturels, etc. J’en ai publié un certain nombre sur mon blog, afin que le lecteur puisse s’en faire une idée. Ils sont tellement nombreux qu’aucun être humain ne pourrait les pratiquer tous. Et si l’anthroposophe réponds aux exigences minimales de Rudolf Steiner concernant les méditations, il se retrouve au moins à effectuer la « méditation de la Rose-Croix » le matin, celle de la « Pierre de Fondation » et les « 6 exercices » dans le courant de la journée, sans oublier une « invocation à  Michaël », ou une « prière à son ange », qui précèdent presque obligatoirement la « rétrospection de la journée » juste avant de s’endormir, temps pendant lequel l’anthroposophe doit se remémorer à rebours tous les événement de sa journée écoulée. A ces méditations communes s’ajouteront bien entendu les méditations liées à notre profession, comme celles que Steiner recommande pour le « travail intérieur » des professeurs Steiner-Waldorf. Et si ‘on est membre de la fameuse « École de Science de l’Esprit », il faudra pratiquer en outre inlassablement les mantras de la « Classe », ainsi que l’on s’y est engagé en intégrant cette institution. Ainsi, à une connaissance générale (théorique) de l’entité humaine semble s’adjoindre une connaissance particulière (pratique) de notre propre personne.

Mais cette forme de connaissance de soi-même proposée par l’Anthroposophie est en réalité un mensonge. Peut-être le plus grave et le pire qui soit ! Car la connaissance de soi des anthroposophes est en réalité une perte de soi ! Qu’est-ce à dire ?

On pourrait avoir l’impression que les anthroposophes répondent effectivement à la maxime inlassablement répétée de leur « École de Science de l’Esprit ». N’effectuent-t-ils pas un travail permanent sur leur intériorité ? Ne cherchent-ils pas à connaître l’Homme ? Mais je crois pouvoir dire aujourd’hui que c’est précisément le contraire d’une connaissance de soi que l’on obtient en s’y prenant ainsi. Concrètement, ces pratiques quotidiennes exigent beaucoup de temps et d’énergie mentale ! Cela crispe considérablement le psychisme sur la réalisation de ces exercices et méditations, perçue comme un devoir. Et cela nous décale de notre propre existence et de ce que nous y vivons. Accaparés par l’objectif de réalisation de ces exercices et ces méditations, nous devenons comme distants vis-à-vis de notre propre existence et étrangers à nous-mêmes. Notre psychisme devient une sorte de laboratoire où nous réalisons des expériences de toutes sortes. Nos propres pensées sont considérées comme des matériaux que nous pouvons former et déformer à volonté. Ou auxquelles nous pouvons fixer des sujets de réflexions selon nos désirs, sans plus tenir compte de ce que la vie nous donne à penser. Nos sentiments eux-mêmes deviennent des sortes de substances que l’on manipule afin de provoquer certaines réactions. Voire même ceux des autres. Et quand, de surcroît, toute notre curiosité intellectuelle et tout notre temps libre de lecture sont absorbés par les multiples ouvrages et conférences de Rudolf Steiner ou de ses successeurs, il n’y a tout simplement plus aucun espace de notre existence où le « soi-même » peut effectivement respirer et exister librement.

Pourtant, se connaître soi-même au sens véritable, ce n’est ni se plonger dans des concepts généraux sur ce qu’est sensé être l’entité humaine, ni modifier artificiellement la configuration de son psychisme par toutes sortes d’exercices afin de tenter de le faire  correspondre à une sorte d’idéal ! Se connaître soi-même, c’est bien plutôt apprendre des choses toutes simples concernant ce qui se passe en nous, mais que nous avons souvent du mal à identifier, et vis-à-vis desquelles nous peinons à être conséquent. Par exemple, savoir que nous sommes amoureux, ou pas. Reconnaître un désir d’avoir un enfant lorsqu’il se présente. Ou pas. Pouvoir sentir et exprimer des choses aussi simples que le fait de se sentir bien ou mal en présence de telle ou telle personne ou vis-à-vis de telle ou telle situation. Savoir reconnaître ses torts. Une envie de déménager. Ou de voyager. De changer ses habitudes. De commencer une nouvelle activité. De modifier notre comportement. De changer de métier. Percevoir sa fatigue. Être en mesure de sentir nos désirs véritables et leurs directions. Les distinguer de ceux qui ne vivent que dans l’instant et n’ont pas de véritables racines. Trouver les mots de nos émotions. Savoir ce qui nous rends heureux ou malheureux. Sentir où nous voulons aller dans notre vie. Ne pas se manquer à soi-même. Etc. Est-ce tout ? Oui ! Et c’est largement suffisant ! Car s’il existe un monde suprasensible, divin ou spirituel, comme on dit, la saine attention à son propre être en est la porte.

Aujourd’hui, j’ai compris que c’est ce travail-là qui constitue en fait la véritable réponse au « Connais-toi toi-même ! », et non un quelconque travail ésotérique tel que je m’évertuais à l’effectuer quand je vivais encore chez les anthroposophes. Car le premier, libéré de toute tentation de spéculation métaphysique, m’ancre dans ma vie. Tandis que le second n’a jamais fait que m’éloigner de moi-même. Malheureusement, l’insincérité prolongée que nous développons vis-à-vis de nous-même n’est pas sans conséquences néfastes, même des années après. Rater les vraies messages de l’ « école de la vie » au profit des fallacieuses « leçons » de l’ « École de Science de l’Esprit » a eu sur moi des conséquences fâcheuses, contre lesquelles je dois aujourd’hui encore lutter. Apprendre à reconnaître ce qui se passe véritablement en moi-même, ne pas me mentir, ne pas me raconter d’histoires, ne pas « faire la sourde oreille », ne pas être trop « long à la détente », voilà qui est au fond bien plus important que tout les exercices, que tout les concepts et les méditations des anthroposophes que je pratiquais ! Voilà le véritable sens du « Connais-toi toi-même ! », cette pauvre petite phrase précieuse et belle comme un joyau discret que l’Anthoposophie a tenté d’arracher à la Philosophie pour la remettre dans le circuit de l’aliénation religieuse, alors qu’elle voulait devenir la devise de l’émancipation des individualités. Car si cette maxime contient une dimension divine, ou spirituelle, comme l’affirmaient les membres de « l’École de Science de l’Esprit », ce n’est certainement pas en raison du fait que cette parole serait prononcée par une entité cosmique supérieure (le « Verbe de l’Univers ») dans je ne sais quel monde suprasensible ! Mais tout simplement par ce que la sincérité et l’écoute de soi-même est le rapport le plus immédiat et le plus profond à la vie qui traverse nos existences et nous porte dans la bonne direction. C’est cela la vraie religion, l’authentique spiritualité. Laquelle signifie en même temps la mort de la religion telle qu’elle a existé depuis la nuit des temps.

Bien qu’il ne soit sans doute jamais trop tard, j’aurais aimé le comprendre plus tôt. Certes, j’ai l’impression d’avoir beaucoup avancé sur cette question. Mais j’ai en même temps le sentiment de partir de tellement loin que je vis cela avec une sorte de handicap profond contre lequel je dois lutter. J’imagine que c’est ce que doivent ressentir aussi tout ceux qui ont échappé à une dérive sectaire après y avoir été plongé des années durant. Il leur faut retrouver – ou même découvrir – ce qu’est le vrai rapport à soi-même. C’est pourquoi il m’a semblé important de dire quelques mots de cette difficulté intime que je traverse aujourd’hui. Non par impudeur, ni pour me plaindre, mais pour avertir, mettre en garde, aider d’autres à comprendre. Parce que je pense qu’il est important qu’une personne qui a pu sortir de l’emprise exercée par une dérive sectaire s’essaye à s’exprimer sur de tels sujets, même s’il est difficile d’être clair avec ces questions subtiles. Peut-être ce dévoilement de mon vécu à ce moment de mon parcours sera-t-il susceptible d’aider quelqu’un d’autre, qui traversera un jour quelque chose de similaire ? Ou sera utile à ceux qui chercheront à comprendre l’anthroposophie pour ce quelle est vraiment, afin qu’ils puissent mettre le doigt sur un phénomène essentiel difficilement perceptible et qui la rend au fond bien plus dangereuse qu’il n’y paraît ? Je le souhaite de tout mon cœur.

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A propos gperra

Professeur de Philosophie
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4 commentaires pour Le « Connais-toi toi-même » des anthroposophes et la véritable connaissance de soi

    • Lelia dit :

      Bonjour
      C’est avec grand intérêt et beaucoup d’émotion que je lis vos textes.
      Mon fils est en 6 eme classe dans une école Steiner (il a commencé en 2ème). Jusqu’à présent le rejet du système scolaire actuel a été plus fort en moi que toutes les réticences que je pouvais avoir vis à vis de l’anthroposophie. Mon fils étant très heureux dans sa petite école j’ai choisi de prolonger cette aventure…
      Ça me semble bizarre de dire que j’en ai eu d’immenses satisfactions et en même temps que je vous rejoins totalement dans votre analyse critique.
      Le dévoilement de tout ce fatras occulte devait advenir et j’admire sincèrement votre courage et l’acuité de vos observations.
      ?? Je me pose bien des questions , mais pour aujourd’hui je tiens à vous remercier et vous souhaite tout le meilleur.
      Lelia

      • gperra dit :

        Moi aussi, chère Madame, j’ai été « heureux » dans mon école Steiner-Wadorf. Enfin, parfois. Mais ce « bonheur »-là a un prix. Pour certaines personnes, bien plus tard, ce prix peut être très élevé. Pour d’autres, il pourra sembler insignifiant. Mais qu’il y ait nécessairement un prix à payer pour avoir fait sa scolarité dans une école de l’ésotérisme new-age de Rudolf Steiner et de ses disciples est malheureusement incontournable… Que le « prix » potentiel et ses conséquences soit affiché clairement au départ est tout ce que je réclame de ces institutions…

  1. X dit :

    Bonjour,

    Je vous remercie pour cet article et tout vote blog. Je comprends mieux aujourd’hui pourquoi mon compagnon m’a quitté du jour au lendemain alors que j’étais enceinte. Je comprends mieux tout ce qu’il me reprochais. Lui étant ou voulant être un fervent anthroposophe, je comprends mieux l’éducation qu’il a reçu et les idéaux que l’on lui a transmis – venant d’une famille centrale dans ce monde en France – et qui font que rester avec moi eut été impossible pour lui. Grâce à votre article je comprends également ses difficultés à se connecter à ses sentiments et à soi-même. Grâce à d’autres de vos articles je comprends ses difficultés à exercer une pensée autonome.

    Votre travail et vos efforts me permettent de mieux comprendre tout cela , ce qui me permet également de pardonner et au final, j’espère, de pouvoir aller de l’avant. Cela n’a pas de prix.

    Je vous remercie pour votre travail et votre courage à jeter la lumière sur tant de zones d’ombres, de lever le voile de tant d’éléments maintenus dans le non-dit.

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