Quand Xavier de la Porte parle des écoles Waldorf sur France Culture

Xavier de la Porte est un ancien élève d’une école Steiner-Waldorf. Ce chroniqueur de France-Culture dans l’émission « Ce qui nous arrive sur la toile » ne s’en cache pas. Dans une récente chronique, il établit un parallèle entre le fait de soustraire les enfants, lors de leur parcours pédagogique, à la présence des nouvelles technologies, et leur succès ultérieurs dans le domaine de ces dernières lorsqu’ils deviendront adultes. Xavier de la Porte affirme ainsi :

« Dans les écoles Waldorf (suivent les principes pédagogiques du penseur allemand Rudolf Steiner  qui a fondé l’anthroposophie au tout début du 20ème siècle), on valorise le développement sensible, l’apprentissage par l’art, par le corps, mais surtout, on n’utilise pas l’ordinateur (et on conseille aux parents d’en éloigner les enfants, ainsi que de la télévision d’ailleurs). Or un quart des 160 écoles Waldorf que comptent les Etats-Unis sont situées dans le Nord de la Californie et elles sont pleines des enfants de cadres et ingénieurs des entreprises de high-tech qui les entourent. Les arguments avancés par ces parents sont troublants : le monde est plein d’informatique, d’ordinateurs et de machines, autant que l’école – et la maison – soient les lieux d’un rapport humain non médiatisé, qui favorise d’autres aptitudes que la technique et puis les enfants ne sont pas handicapés par ce retard car les outils numériques et les interfaces sont de plus en plus intuitifs, ce retard sera rattrapé en un rien de temps. »

On remarquera tout d’abord que cet argumentaire repose sur une oxymore, c’est-à-dire un procédé stylistique destiné à frapper les esprits faibles : si les parents des entreprises de la haute technologie informatique américaine envoient leurs enfants dans des écoles où il y a le moins possible d’outils informatiques lors des apprentissages, ce n’est pas pour les couper de la modernité mais au contraire pour favoriser leur insertion dans cette dernière. Ces propositions antithétiques qui semblent néanmoins se concilier en dépit de la logique provoquent une sorte de paradoxe de la pensée qui suscite nécessairement l’étonnement et l’admiration, un peu comme ces tours que les magiciens réalisent en donnant l’impression d’avoir suspendu les lois de la réalité.

Sur le fond du propos, ce que Xavier de la Porte ne dit pas – sans doute parce qu’il ne le sait pas – c’est que la raison profonde et réelle pour laquelle les enfants des écoles Steiner-Waldorf ne sont pas (ou le moins possible) mis en présence d’outils informatiques ne tient pas à un soucis d’ordre pédagogique tel qu’il le décrit, mais à un dogme religieux de l’Anthroposophie, la nouvelle religion fondée par Rudolf Steiner (qui n’est pas un « penseur », comme l’écrit Xavier de la Porte, ni un philosophe, ni un pédagogue, mais un ésotériste et un occultiste). En effet, ce n’est nullement en vue de favoriser le développement sensible et corporel de l’enfant que les pédagogues Steiner-Waldorf se refusent à ce que les jeunes enfants utilisent l’outil informatique, mais parce que, selon la doctrine anthroposophique qui sous-tend cette prétendue pédagogie, les ordinateurs sont des machines où s’incarnent des démons !

Il suffit de lire par exemple le livre de l’anthroposophe Francis-Paul Emberson intitulé De Jundi Shapur à Silicon Vallee, aux Éditions Les Trois Arches, pour se rendre compte que la doctrine ésotérique et mystique de Rudolf Steiner et de ses successeurs est persuadée que des entités démoniaques sont devenues dernièrement capables de s’incarner sur la Terre grâce à l’apparition de cette nouvelle génération de machines intelligentes. Plus précisément, il s’agirait des forces démoniaque de la Bête, associée au chiffre apocalyptique du 666, qui auraient permis l’avènement de cette nouvelle technologie. Francis-Paul Emberson, que j’ai personnellement entendu lorsqu’il donnait des conférences en France, notamment dans l’école Steiner-Waldorf de Verrières-le-Buisson, prétend même que c’est le démon « Soradt », qui avait pris possession d’Hitler, qui aurait favorisé l’avènement de la découverte de l’informatique. Comme il l’écrit dans son livre, c’est parce que les ingénieurs du programme de construction de la bombe atomique ont eu besoin des calculs effectué par un ordinateur que l’informatique est née. Adolf Hitler, possédé par le démon Soradt, aurait donc favorisé la naissance de l’informatique et de la bombe atomique, en obligeant les ingénieurs américains à prendre de vitesse le Troisième Reich.

Oui, nous sommes-là en plein scénario historico-ésotérique digne d’un roman de Dan Brown ! Mais il faut savoir que ce sont de telles croyances qui animent les esprits des « pédagogues » des école Steiner-Waldorf. Aussi, lorsque ceux-ci refusent de mettre en contact les enfants scolarisés dans leurs écoles avec l’outil informatique, il s’agit surtout de les préserver du démon !

Qu’une réflexion sur la pertinence d’un rapport au monde et aux autres moins médiatisé par l’outil informatique soit intéressante du point de vue pédagogique, je n’en disconviens pas. Sans doute y aurait-il en effet des avantages à ce que le contact avec des matériaux plus « naturels » et des relations plus « directes » soient mis en avant dans le cadre d’une pédagogie s’adressant en particulier aux petits enfants. Mais je trouve en revanche malhonnête de ne pas dire que ce sont des croyances religieuses et ésotériques qui motivent ce choix des écoles Steiner-Waldorf, et non les principes pédagogiques qui sont mis en avant par ces dernières ! Cela, Xavier de la Porte aurait du le savoir et le faire connaître à ses auditeurs, plutôt que de relayer sans discernement des propos qui sont en réalité des arguments de propagande de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf !

Que ces croyances religieuses anthroposophiques soient vraies ou fausses n’est pas la question. Peut-être y-a-t-il effectivement des entités démoniaques nichées dans les processeurs de nos ordinateurs, comme le croient les anthroposophes. Ou peut-être pas. Mais ce qui est la moindre des choses, c’est de dire aux parents qui mettent leurs enfants dans ces écoles les vraies raisons de ces pratiques et de ces choix. Et non de les masquer derrière un argumentaire de façade aux allures pseudo-pédagogiques, dont Xavier de la Porte s’est ici fait le relais, sans la prudence qui aurait du être la sienne dans le cadre d’une radio de service public.

Je l’invite en particulier à se demander quel effet peut produire sur des élèves le fait d’être en contact avec des professeurs qui considèrent vraiment que des entités démoniaques sataniques (« ahrimaniennes », comme le disent les anthroposophes) sont présentes jusque dans les machines à calculer qu’ils peuvent être amenés à utiliser en classe. Point n’est besoin qu’un seul mot soit dit pour lire dans le regard d’un tel enseignant ce qu’il pense et ce qu’il ressent lorsqu’un élève sort sa calculette de son cartable. Le regard d’un exorciste en présence d’un possédé ne serait pas moins expressif. Je peux vous assurer, en tant qu’ancien élève, que ce n’est pas l’amour du « naturel » qui est ainsi transmis, mais surtout la peur. Peur de l’informatique, peur de la modernité, peur du monde extérieur et de sa société où les ordinateurs sont présents, etc. Que le retard en matière de maniement de l’outil informatique puisse être comblé plus tard par les élèves Steiner-Waldorf n’est au fond pas ce qui importe. En effet, ce retard ne perdurera probablement pas. Mais ce qui est réellement important, c’est que les pédagogues de ces écoles auront transmis à leurs élèves – ou du moins à une partie d’entre eux – une sorte de défiance « new-age » à l’égard de la modernité.

Certes, si Xavier de la Porte s’était rendu dans une école Steiner-Waldorf, comme par exemple celle de la ville de Verrières-le-Buisson, on l’aurait accueilli en lui faisant visiter une salle informatique parfaitement équipée, grâce aux subventions de la collectivité que cette institution perçoit. Et il n’y aurait probablement pas manqué de pédagogue anthroposophe pour lui affirmer sans vergogne que la qualité de cet équipement est bien la preuve que la pédagogie Waldorf se veut à la pointe des exigences requises de nos jours en matière de formation des élèves à l’outil informatique. Mais si Xavier de la Porte investiguait davantage, il se rendrait compte qu’en réalité, cette salle informatique dernier cri n’est que très peu investie et utilisée par les pédagogues et les élèves. D’après mes renseignements, pour satisfaire aux exigences de l’Éducation Nationale, un certain nombre d’heures de pratique encadrée de l’informatique sont bel et bien programmées au cours de la scolarité. Mais celles-ci sont regroupées en un seul bloc, comme s’il fallait se débarrasser d’une corvée imposée. Et surtout, elles sont assumées bien souvent par des professeurs au sujet desquels il serait légitime de s’interroger sur les compétences dans ce domaine d’une part, et sur leur amour d’enseigner cette pratique de l’autre. Car le jeu avec les apparences et la constitution de façades va jusque-là dans une école Steiner-Waldorf ! On fait tout pour donner l’illusion de satisfaire le cahier des charges, tandis que le véritable objectif est de maintenir autant que possible en l’état une « pédagogie » telle qu’elle a été inaugurée en 1919 par le Maître, lorsqu’il recevait ses « révélations des Dieux ». Jeter de la poudre aux yeux de ceux dont le regard est crédule ne pose aucun problème de conscience à ceux qui dirigent ces institutions, puisqu’il s’agit de protéger un modèle sacré sensé rester immuable.

Ce qui est troublant, c’est que ce chroniqueur de France Culture semble bien avoir conscience que quelque chose clochait dans la scolarité Steiner-Waldorf qu’il a effectuée :

« Et, si vous me le permettez Marc je vais parler de moi (ce que je déteste faire, mais parfois cela s’impose), je suis même l’exemple vivant que ce lien n’est pas mécanique. Car j’ai passé ma petite-enfance – cette période si décisive de l’apprentissage – dans une école Waldorf, et aux dernières nouvelles, je ne suis toujours pas milliardaire de l’Internet. La raison est peut-être que j’ai échoué. Oui, je suis un échec de la pédagogie Steiner. (…). Incapable de dessiner, n’ayant aucune oreille musicale, aucune inventivité artistique, aucune créativité, étant nul en eurythmie (c’est un mode d’apprentissage par le corps), détestant l’autonomie, j’ai dû redoubler la grande section de maternelle de cette petite école merveilleuse avant d’être exfiltré dans le système scolaire traditionnel et de m’épanouir dans l’apprentissage des règles et l’exécution d’exercices rébarbatifs. »

On aura bien compris que cette critique en demi-teinte est une forme déguisée d’apologie. Pourtant, il serait bon pour Xavier de la Porte qu’il comprenne qu’il n’était pas nécessairement « incapable de dessiner », comme il le dit, mais surtout incapable de se plier au style de dessins qui est imposé aux élèves de ces écoles Steiner-Waldorf, c’est-à-dire les codes graphiques des anthroposophes. De même pour l’Eurythmie, qui n’est pas, comme il le prétend « un mode d’apprentissage par le corps », mais un moyen insidieux d’enseigner l’anthroposophie aux élèves. En effet, l’Eurythmie est par exemple utilisée, en dernière année de la scolarité Steiner-Waldorf, pour apprendre les signes du Zodiac : il s’agit donc ouvertement d’un enseignement de l’astrologie de Rudolf Steiner (lien). Que Xavier de la Porte n’ait pas pu supporter ces méthodes d’endoctrinement et ait du être redirigé par ses parents vers le système traditionnel où il a pu s’épanouir scolairement et intellectuellement est sans doute le signe d’une personnalité saine et affirmée, qui a su résister en son temps à ce qu’on voulait imprimer en lui. Malheureusement, la prise de conscience de ce qui s’est réellement passé ne semble pas encore avoir eu lieu pour Xavier de la Porte. Quelque chose en lui a sans doute pu refuser, lorsqu’il était dans le cadre de son école Waldorf, l’endoctrinement auquel il était soumis. Cependant, il subsiste dans les strates de son inconscient une sorte de nostalgie de cet univers, d’attachement persistant. C’est typique hélas. En effet, les anthroposophes savent y faire pour créer dans le psychisme des enfants des nœuds affectifs qui perdureront toute leur vies (lien). Il vit donc dans une sorte d’ambivalence intérieure dont le papier de sa chronique porte la trace, faisant tout à la fois l’apologie et la critique (relative) des écoles Steiner-Waldorf.

Ils sont effectivement nombreux ces élèves des écoles Steiner-Waldorf qui sentent bien que l’univers dans lequel ils évoluent n’est pas normal. Et qui subissent des pressions inacceptables de la part de leurs professeurs pour plier à ce dernier : à ses codes, à ses rituels, à ses bizarreries, à son esthétique, à ses coutumes, etc (lien). Mais tous n’auront pas nécessairement des parents faisant preuve de la sagesse qu’ont eu ceux de Xavier de la Porte, en réintégrant leur fils dans le système scolaire classique. Surtout si les pédagogues anthroposophes sont parvenus à les séduire, comme ils savent si bien le faire. De plus, même ainsi extraits de ce monde en marge et en retrait de la société, de cette « autre planète pédagogique », il est fort probable que les enfants en question garderont de cette expérience l’impression d’un échec, d’une inaptitude de leur part, d’un manque d’ouverture qu’ils auraient à se reprocher, comme le laisse entendre pour lui-même Xavier de la Porte dans sa chronique. Or aucun enfant ne devrait se sentir coupable de n’avoir pu intégrer l’univers des anthroposophes, mais bien plutôt en être fier !

Le cas de Xavier de la Porte est intéressant, car il est caractéristique, selon moi, du marquage psychique que les pédagogues anthroposophes savent opérer sur les élèves qu’on leur confie, ainsi que j’ai pu le décrire dans mon article paru sur le site de l’UNADFI. Cependant, le mal qu’aura fait cette chronique consiste dans le fait qu’une nouvelle fois, les écoles Steiner-Waldorf auront été rangées sous le vocable de « pédagogies alternatives », au même titre que les écoles Freinet ou Montessori, alors qu’il s’agit en réalité d’institutions anthroposophiques pour enfants d’anthroposophes, qui devraient avoir l’honnêteté de ne s’adresser qu’à ces derniers et non de chercher à recruter en se dissimulant derrière des masques. Et de ne pas s’appeler « écoles », puisqu’elle ne le sont pas en réalité.

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