La mise à distance du temps et de la réalité dans les écoles Steiner-Waldorf et dans le milieu anthroposophique

Prendre du recul est un phénomène étrange où le temps et les mystérieuses ressources de la pensée humaine œuvrent de concert. Pour moi, qui a quitté le monde des écoles Steiner-Waldorf et de l’Anthroposophie il y a maintenant plus de 4 ans, certaines réalités de plus en plus subtiles commencent à m’apparaître, que j’aurais été incapable de percevoir auparavant. Je voudrais, dans cet article, décrire l’une d’entre elles.

Ce que je voudrais tenter de caractériser aujourd’hui, c’est la façon dont la vie et le temps ne parviennent pas à faire leur travail quand on est dans le milieu anthroposophique. J’ai déjà brièvement décrit cette impression dans le compte rendu de mon procès du 5 avril 2013, à l’issue duquel la Fédération des Ecoles Steiner-Waldorf a été déboutée de sa plainte en diffamation. Je décrivais en effet l’impression qu’ont produit sur moi les anthroposophes et les professeurs Steiner-Waldorf présents dans la salle d’audience, venus assister aux débats : celle d’êtres qui n’avaient pas changé, sur lesquels le temps n’avait pas opéré les transformations qu’il opère d’ordinaire sur les êtres humains. Je retrouvais en effet chez ces gens les mêmes attitudes, les mêmes défauts, les mêmes caractères, voire même, pour certains, les mêmes vêtements (!) qu’ils avaient toujours portés depuis que je les connaissais ! D’où provient un tel phénomène ?

Si l’on me demande aujourd’hui pour quelles raisons je pourrais en vouloir à cette dérive sectaire, ce n’est paradoxalement pas le processus d’endoctrinement qu’on y subi que je citerais en premier, ni même les pratiques de coercition subtiles qui transforment ses membres en des sortes d’esclaves spirituels dociles finissant par donner tout leur temps aux institutions anthroposophiques dans lesquelles ils sont insérés. Certes, il m’a été absolument nécessaire de caractériser et de dénoncer ces phénomènes. Mais ce que j’aurais envie de dénoncer le plus à l’heure actuelle, c’est le fait d’y avoir perdu mon temps ! D’y avoir donner en pure perte plusieurs années de ma vie. Ou, plus précisément, d’être passé à côté de nombreuses années de ma propre existence.

En effet, ce n’est pas tellement l’énergie que j’ai pu dépenser pour les écoles Steiner-Waldorf ni pour l’Anthroposophie que j’aurais à reprocher aujourd’hui à ces institutions. Au contraire, le fait d’y avoir été actif et dynamique est sans doute ce qui m’en a sauvé, car c’est ce qui m’a permis de ne pas m’y enliser. Ce que j’aurais à reprocher serait plutôt le fait que, lorsqu’on vit dans ce milieu et qu’on travaille pour ces structures, on passe à côté de sa propre vie. J’ai ainsi le sentiment d’avoir perdu mes « 20 ans » et mes « 30 ans ». C’est d’une certaine façon comme si je ne les avais pas vécus. Bien sûr, il s’est passé des choses pour moi lorsque j’étais dans ce milieu, à ces âges de ma vie. Mais c’est comme si je ne les avais pas vraiment vécus comme on doit normalement les vivre. Comme si la vie elle-même n’avait pu m’atteindre, à ces moments-là, que dans une très faible mesure.

Comment expliquer cela ? Ce phénomène m’apparaît de manière plus claire lorsque je compare ma vie professionnelle actuelle et celle que j’ai pu avoir quand je travaillais dans les écoles Steiner-Waldorf. En effet, lorsqu’aujourd’hui je participe à une réunion de travail, il en ressort toujours quelque chose. Des décisions sont prises, des mesures sont annoncées, des indications sont données, on perçoit ensuite les choses autrement, etc. Même dans le cadre de réunions laborieuses qui s’enlisent dans des débats stériles – ce qui peut arriver fréquemment – il en ressort toujours quelque chose. Ce n’était jamais le cas dans les écoles Steiner-Waldorf ! On y discutait en effet éternellement des mêmes sujets, sans avancer d’un pouce durant de nombreuses années. On y répétait toujours les mêmes choses. Même quand des problèmes nouveaux se présentaient, on les abordait toujours de la même manière. Quand des décisions étaient prises lors des « collèges », celles-ci étaient très souvent remises en cause lors des « collèges » suivants, ou par une autre instance, et tout était à recommencer. La métaphore de Pénélope défaisant la nuit ce qu’elle avait fait le jour serait parfaitement adéquate pour caractériser le caractère pervers de ce phénomène. Le temps et la réalité étaient comme mis à distance.

Ainsi, on est toujours très occupé dans une école Steiner-Waldorf. Mais on n’y travaille pas vraiment ! On y passe sa vie de réunions en réunions. Mais on y perds son temps. Le travail qu’on y réalise ne nous forme pas. Je veux dire par là qu’on y apprend très peu de ce que l’on fait. En à peine quelques années d’enseignement ou de formation dans un contexte scolaire normal, j’ai aujourd’hui la sensation d’avoir appris plus sur ma pratique enseignante qu’en une dizaine d’année dans des institutions Steiner-Waldorf, quelque imparfaites que puissent être les formations de l’Éducation Nationale. Cela vient tout simplement du fait que j’y suis en prise avec la réalité ! Ma pensée ne flotte plus dans les limbes de l’Anthroposophie. Elle se confronte au réel !  Et la réalité est la meilleure des formatrices, lorsqu’on tient compte d’elle. C’est elle qui nous transforme et fait de nous des êtres différents de ce que nous étions.

Cette remarque faite au sujet de ma vie professionnelle, je pourrais également la faire pour ma vie privée. En effet, quand on vit dans le milieu anthroposophique, quand on a pour centres d’intérêt ce que le milieu anthroposophique peut proposer (son eurythmie, ses conférences, ses arts, ses loisirs, etc), notre vie personnelle finit par stagner irrévocablement. On y entend toujours les mêmes choses. On y fait toujours les mêmes activités, de la même façon. On y change pas. On y reste le même. En revanche, dès lors que j’ai intégré la vie normale avec ce que celle-ci avait à me proposer comme activités associatives, artistiques ou culturelles, j’ai eu l’impression que tout ce que j’y vivais finissait par m’y transformer ! Que j’y progressais, que je devenais quelqu’un d’autre. La plupart de mes amis, dont certains sont tout sauf enclins à la flatterie, m’ont dit en effet des choses comme : « Qu’est-ce que tu as changé en si peu de temps ! Et en bien ! ». Au delà du caractère agréable de telles remarques, je crois que je comprends aujourd’hui les causes de ce qu’ils ont perçu. Je sais en effet maintenant pourquoi je ne changeais que très peu lorsque j’étais dans le milieu anthroposophique : sans méconnaître nullement toute la difficulté qui existe à changer ses manières d’être et ses défauts pour un être humain, je sais que j’ai aujourd’hui la capacité de changer profondément encore, dès lors que je parviens à prendre conscience d’un blocage de ma personnalité, parce que j’ai la volonté et la lucidité qui me permettent de m’y confronter efficacement. Parce que je suis maintenant en chemin et que je veux considérer la vie comme le temps d’un voyage, non comme celui d’une éternelle répétition.

D’où provient cette complète mise à distance de la réalité et cette suspension du temps que l’on subit dans les écoles Steiner-Waldorf et dans le milieu anthroposophique ? Tout simplement de l’Anthroposophie elle-même ! En effet, celle-ci est une doctrine figée, complètement incapable d’évolution, en raison de son caractère dogmatique et sectaire. Aussi, celui qui entre dans le milieu de l’Anthroposophie entre nécessairement dans un domaine où le temps ne doit pas faire son œuvre, où il ne lui est pas autorisé d’agir, où tout est fait pour que la vie ne circule pas. Ainsi, les personnes restent-elles éternellement ce qu’elles y sont, dans une sorte d’état de sommeil intérieur permanent, un peu comme les personnages du château de la « Belle au bois dormant », victimes d’un sombre maléfice.

Certes, les anthroposophes et les pédagogues Steiner-Waldorf vous proposent toute une gamme d’exercices spirituels sensés provoquer des modifications profondes de la personnalité et favoriser un développement personnel. Il y a des méditations pour ceci, d’autres pour cela, etc. Certaines sont sensées aider à maîtriser le cours des pensées, d’autres renforcer la volonté, d’autres approfondir le calme intérieur, améliorer la mémoire, la présence d’esprit, apaiser les désirs, etc. Mais en réalité, pour les avoir assidûment pratiqués, je peux dire que tout ces exercices ne nous font pas progresser d’un iota, bien au contraire ! En effet, ces recommandations de Steiner reposent toutes sur le principe de ce que les psychologues appelleraient le renforcement du pôle de l’instance psychique de la « censure ». Les exercices anthroposophiques inhibent, coupent de soi-même, creusent la fracture entre le conscient et l’inconscient, renforcent tout les blocages de la personnalité, empêchent l’écoute de ce qui vient du plus profond de soi-même. Et de ce fait paralysent tout développement réel de la personnalité, alors même qu’ils prétendent la faire progresser.

Pourquoi ais-je besoin de témoigner, aujourd’hui encore, de ce qui se passe dans ces écoles Steiner-Waldorf et dans le milieu anthroposophique ? Pourquoi ais-je besoin d’y écrire ce que j’y ai vécu et observé ? Il ne s’agit absolument pas de haine ni de rancœur ! Il s’agit tout simplement pour moi de transformer, par l’écriture et la pensée, un non-vécu en expérience ! Je connais en effet d’anciens professeurs Steiner-Waldorf – dont certains ont pu passer plus de dix ans de leur vie dans une de ces institutions – qui, après avoir réalisé ce qu’il en était vraiment et avoir réussi à s’échapper, n’aspirent aujourd’hui plus qu’à oublier cette mauvaise expérience et passer à autre chose. Certes, on peut les comprendre ! Il faut savoir passer à autre chose et l’on peut avoir besoin de longs moments où certains sujets ne sont plus abordés ! Mais il faut selon moi qu’ils prennent garde également au fait que vouloir oublier ce passé qui est le leur est aussi le meilleur moyen pour que leur « non-vécu » devienne une sorte de non-vécu définitif. Alors, ils auront effectivement perdu de nombreuses années de leurs vies.

Notre propre vie est ce que nous avons de plus précieux. C’est la seule chose qui nous appartienne vraiment ! Nous en faire perdre des morceaux entiers, voire parfois même une grande partie, nous la voler, est une forme de crime !

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Professeur de Philosophie
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