Les prisonniers de l’Anthroposophie

Devant ce qui se présente comme une nouvelle religion et une manière très spécifique de vivre – l’Anthroposophie – on pourrait être tenté de penser que chacun fait ce qu’il veut de sa vie, que chacun à le droit de croire à ce qui lui plait, du moment que la personne est satisfaite du système de pensée auquel elle adhère, et heureuse de la vie qu’elle mène. Certes, le reproche de tromper les autres hommes perdurerait, puisque le propre de cette dérive sectaire est de toujours se présenter masquée, ce qui la distingue d’une religion proprement dite. Mais du moment que la personne a pu effectuer librement son choix d’adhérer à l’Anthoposophie et semble y trouver son compte, que peut-on lui reprocher ? Un adulte n’a-t-il pas le droit de s’aliéner lui-même ? N’est-il pas responsable de ses propres choix ?

Et pourtant, la réponse à cette question, d’un point de vue psychologique, n’est pas si simple. Car bien souvent, même lorsqu’elle se croit heureuse et libre, la personne prise dans une dérive sectaire souffre au plus profond d’elle-même, sans le savoir. Elle n’a pas la possibilité d’en prendre conscience, car ébranler et faire s’effondrer l’édifice intellectuel et psychologique qui la retient prisonnière est une immense entreprise, qui demande un profond courage. Ce dernier, la plupart des hommes ne l’ont pas. Ou bien, lorsqu’il leur arrive de percevoir certaines vérités, l’effort à accomplir pour aller jusqu’au bout du chemin où elles mènent est tel qu’ils préfèrent s’arrêter au bord de la route, et oublier le malaise qui les avait réveillé.

Je voudrais dans cet article tenter de décrire un phénomène que j’ai souvent rencontré au cours de mes trente années de fréquentation de ce milieu. Il s’agit d’une impression subtile qui ne se révèle qu’aujourd’hui, avec le recul et l’éloignement. En effet, près de quatre années me séparent désormais des anthroposophes et de leur milieu. Chaque jour, mon esprit s’éclaircit et s’affermit davantage, apportant une compréhension approfondie, dont mes travaux tentent de témoigner.

Le phénomène dont je veux parler aujourd’hui est l’impression d’avoir souvent rencontré chez les anthroposophes, même chez les personnes les plus convaincues, les plus engagées, les plus immergées, une sorte de souffrance. Une souffrance sourde, profonde, diffuse, dont ils n’avaient pas nécessairement conscience, mais qui se manifestait clairement à certaines occasion. Il s’agissait de la souffrance de leur enfermement social et mental. Pour me faire mieux comprendre, je vais tenter de décrire quelques situations :

J’ai fréquenté durant de nombreuses années une famille d’anthroposophes, dont les deux parents étaient professeurs dans une école Steiner-Waldorf de région parisienne. L’un, Franz Klockenbring, était à ce point impliqué qu’il était même le fondateur de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf en France. Pendant des années, je suis venu leur rendre visite, après la fin de ma scolarité. J’étais toujours bien accueilli chez eux et, quand j’ai commencé mes études de Philosophie, j’ai pu remarquer que leur bonne appréciation de ma personne s’accompagnait d’une sorte de désir d’ouverture au monde, que mes visites leur apportaient. Ils me questionnaient sur mes lectures, sur les films ou sur les spectacles que j’étais allé voir, un peu comme on interrogerait un explorateur revenant d’un pays étranger. Ils étaient à la fois fascinés et craintifs, comme si je leur décrivais les facettes d’un monde qu’ils avaient quitté depuis des décennies, ou dont ils n’avaient entendu parlé qu’à travers des récits. Je peux le dire aujourd’hui : quelque chose en eux brûlait de désir d’aller voir par eux-mêmes et d’oser l’aventure de quitter le milieu anthroposophique, où les relations humaines étaient si profondément décevantes, pour rencontrer la vie culturelle d’aujourd’hui, et des gens normaux. Mais, le plus souvent, la terreur l’emportait, un peu comme si on avait proposé à des bonnes-sœurs de sortir de leur couvent, après des années de séquestration volontaire. Lorsqu’un jour le mari est tombé gravement malade et a du être opéré pour une tumeur au cerveau, je l’ai vu revenir de l’hôpital non seulement bouleversé par l’opération, mais surtout très ému d’avoir eu affaire au personnel hospitalier : le simple fait d’avoir pu être en contact durant quelques jours avec d’autres personnes et d’autres comportements que ceux du milieu anthroposophique l’avait chamboulé au plus profond de lui-même. Il ne cessait de répéter : « Maintenant, je veux développer mon côté social ! ». Malheureusement pour lui, la maladie devait l’emporter progressivement. Et si ce n’avait pas été le cas, s’il avait survécu, je crois bien que jamais il n’aurait pu réaliser ce vœux, qui venait du plus profond de son être, car cela lui aurait demandé de rompre non seulement avec le milieu des anthroposophes, mais également avec la doctrine de Steiner, qui étaient depuis toujours ses seuls horizons.

Lorsque je suis devenu professeur dans une école Steiner-Waldorf de région parisienne et que j’enseignais parallèlement à l’Éducation Nationale, de nombreux collègues venaient spontanément me trouver en me demandant des informations ou des conseils. « Grégoire, toi qui travaille aussi à l’Éducation Nationale, tu vas pouvoir me dire si… ». On m’interrogeais sur tout, à propos de tout, comme si j’étais sensé tout savoir de cet autre monde auquel ils n’avaient pas accès. Là encore, je suscitais sans le vouloir une forme de fascination. Pourtant, objectivement, je n’étais qu’un jeune professeur qui ne connaissais pas grand chose du métier ni de son institution. Mais, aux yeux des pédagogues anthroposophes, c’était un peu comme si je venais d’une autre planète. Ils étaient comme émerveillés d’avance par tout ce que je pouvais leur apprendre, et m’écoutaient avec déférence, même si les informations que je leur fournissais n’avaient au fond pas grand intérêt. Car ce qui les intéressaient vraiment étaient d’avoir, à travers ma personne, une sorte de fenêtre sur l’extérieur. En s’ouvrant, celle-ci leur apportait « l’air » et « la lumière » qui faisaient défaut à leur monde. Parfois, mes « informations » eurent cependant des effets concrets. Par exemple, j’appris un jour à une enseignante de Français qu’il existait un Plan Académique de Formation, auquel elle avait le droit de s’inscrire. Ainsi, cette personne a pu suivre durant des années des séminaires dont elle me disait elle-même qu’ils constituaient son oxygène, tandis que sa décision avait suscitée une vague de haine et de reproches parmi ses collègues, qui percevaient celle-ci comme une sorte de trahison.

Ce désir d’information au sujet de l’Éducation Nationale par les professeurs Steiner-Waldorf se conjuguait avec le même désir pour tout ce qui concernait ce que je pouvais leur dire de la vie social et culturelle contemporaine. Les anthroposophes étaient comme fascinés par le fait que j’allais au cinéma ou au théâtre, ou à des expositions. Ils me posaient des questions sur ce que j’avais vu, avec un ton qui oscillait toujours entre l’émerveillement et l’effroi. Ils s’intéressaient à ce que je pouvais leur raconter, mais en même temps tentaient toujours, dans un second temps, de ramener les choses que je leur apprenais à des symptômes de décadence de notre civilisation, comme pour se donner bonne conscience d’être coupés de la vie contemporaine.

Même la Présidente de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf disait, lorsqu’elle était ma formatrice à l’Institut Rudolf Steiner de Chatou, qu’elle s’obligeait à sortir chaque week-end pour aller voir une exposition ou une pièce de théâtre : ce commandement qu’elle s’était imposé à elle-même prenait dans sa voix la forme d’un impératif vital, comme s’il s’agissait pour elle, à travers cet acte hebdomadaire, d’enrayer un processus avancé de nécrose de l’âme.

Antoine Dodrimont, le Président de la Société Anthroposophique en France, était également friant de ce que ma personne pouvait lui apporter comme informations de ce genre. Avec le recul, je crois qu’il ne s’agissait pas seulement pour lui d’utiliser mes compétences, ni de tenter de me maintenir dans l’univers des anthroposophes par de fausses manifestations de sympathie : il était réellement avide d’avoir accès à travers moi à certains aspects de la vie de notre temps !

Bien souvent, ce sont sur des questions médicales que j’ai pu observer le phénomène que je cherche ici à décrire. En effet, tant que tout va à peu près bien sur le plan de leur santé, les anthroposophes ne cessent de vanter les mérites de leur médecine anthroposophique, les prouesses réalisées par les produits Weleda, ou encore les compétences de leur médecin anthroposophe, lequel est pour eux une sorte de mentor. Mais quand surviennent des maladies graves, ou chroniques, ils commencent parfois à se poser des questions. Certains vont même jusqu’à des états de paniques en se rendant compte que les remèdes qu’on leur propose n’ont bien souvent aucun effet réel. Ainsi, cet vieille anthroposophe, pilier depuis un demi-siècle de la Société Anthroposophique en France, qui était venu me trouver un jour, en total désarrois, parce qu’elle avait pris conscience qu’elle allait devenir sourde et que les gouttes homéopathiques qu’on lui avait administré depuis des mois étaient aussi efficaces que de la poudre de perlimpinpin.

Je pense également à mon ancienne compagne, qui avait passé toute son enfance dans une famille anthroposophe, et qui ne cessait de me répéter avec colère quand nous étions ensemble : « Tu te rends compte que jusqu’à mes 16 ans, j’ai cru que la Réincarnation était une évidence à laquelle tout le monde croyait ! ». Cela ne l’a pourtant pas empêché, quelques années plus tard, d’aller jusqu’à se salir moralement en témoignant contre moi lors du procès que m’a intenté la Fédération des écoles Steiner-Waldorf, parce qu’elle n’est finalement pas parvenue à aller jusqu’au bout de la prise de conscience qu’elle avait amorcée.

Je pourrais multiplier ce genre d’exemples. Ils auraient tous pour fonction d’illustrer une réalité toute simple : celle des êtres intérieurs des anthroposophes, qui sentent parfois confusément l’enfermement et la servitude dans lesquels l’Anthroposophie les tient, mais qui n’ont pas la force de s’en libérer, ou seulement partiellement. D’une certaine façon, c’est aussi pour eux que j’écris, même si je sais bien l’efficacité du dispositif que la Fédération des écoles Steiner-Waldorf a tissé pour que mes mots ne puissent atteindre leurs êtres profonds, répandant des rumeurs destinées à prévenir l’effet que pouvait avoir le dévoilement d’une vérité qui pourtant leur ferait tant de bien.

 

 

 

 

 

 

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A propos gperra

Professeur de Philosophie
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2 commentaires pour Les prisonniers de l’Anthroposophie

  1. gperra dit :

    A reblogué ceci sur Blog de Grégoire Perra.

  2. Helen dit :

    A reblogué ceci sur Stop Steiner in Stroudet a ajouté:
    Prisoners of anthroposophy
    Gregoire Perra writes about the way adherents to anthroposophy are trapped within their belief system; The outside world is portrayed as wicked and degenerate. Even such simple pleasures as going to the theatre or cinema, listening to music or going to a dance are viewed as decadent, and frowned upon within the movement. The result is an alienation from the world outside the Steiner environment where they live or work.

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