La violence dans les écoles Steiner-Waldorf

Une récente affaire judiciaire à mis à jour la question de la violence sectaire au sein des écoles Steiner-Waldorf. Une mère de famille suisse a en effet décidé de porter plainte, après avoir découvert que la Maîtresse de son enfant aurait trainé cette dernière par les cheveux jusque dans les toilettes pour lui laver la bouche avec du savon. Les responsables de l’établissement se sont aussitôt expliqué en déplorant l’incident et en affirmant haut et fort que cette violence était purement accidentelle et qu’elle ne faisait absolument pas partie ni de leurs valeurs ni de leurs méthodes. Cependant, si la direction de cette école Steiner-Waldorf suisse avait été parfaitement honnête, sans doute aurait-elle du préciser qu’exiger que les enfants qui disent des grossièretés se lavent la bouche avec du savon fait partie du corpus de conseils que Rudolf Steiner, le fondateur de cette « pédagogie », a donné à ses disciples pédagogues. En effet, cette action est sensée, selon la doctrine anthroposophique, purifier le « corps astral » des enfants, lieu des mauvaises pensées et source des comportements socialement inappropriés, comme le mensonge, ou les gros-mots. Ainsi, j’ai moi-même connu une jardinière d’enfants qui, au sein d’une école Steiner-Waldorf où j’ai travaillé, demandait systématiquement à ses élèves qui avaient prononcé un juron d’aller se laver immédiatement la bouche au savon. Certes, cette enseignante avait la prudence de ne pas y traîner ses élèves de force, comme l’a fait son homologue suisse. Mais peut-on pour autant considérer que l’acte en lui-même serait de ce fait déchargé de toute violence, notamment sur le plan psychologique ? Rien n’est moins sûr.

Au delà de cette affaire spécifique, sur laquelle la justice suisse aura sans doute à se prononcer, je pense qu’il est nécessaire de s’interroger plus profondément sur la question de la violence dans les écoles Steiner-Waldorf. S’agit-il effectivement d’un phénomène fortuit, ou bien est-elle consubstantielle à cette méthode d’enseignement ? La réponse semble d’autant plus épineuse que le premier aspect qu’offre ces écoles à ceux qui les rencontre de l’extérieur n’est nullement celui d’institutions marquées par un carcan autoritaire et disciplinaire susceptible d’imposer des formes de coercitions, de brimades et de punitions pouvant prendre un caractère violent, comme ce fut le cas par exemple dans certains pensionnats anglo-saxons. Au contraire, ces écoles donnent volontiers l’image de lieux un peu bohêmes, ludiques, « baba-cools », etc, où la violence serait exclue. Mais est-ce effectivement le cas ? N’y a-t-elle pas bien plutôt pris des formes plus subtiles et moins repérables, ne se manifestant que très occasionnellement comme cela s’est produit dernièrement en Suisse, mais imprégnant néanmoins en permanence cette méthode qui se prétend innovante ?

Pour ma part, je crois que la violence fait partie intégrante de la méthode Steiner-Waldorf. Elle est présente à tout les niveaux et concerne tous les acteurs de ces institutions liées à l’Anthroposophie, des enfants aux professeurs. Cependant, la repérer n’est pas facile quand on ne l’a pas vécue de l’intérieur, car elle y prend surtout des formes psychologiques ne se manifestant qu’occasionnellement et ponctuellement de façon physique. Quoique la violence physique existe bel et bien dans les écoles Steiner-Waldorf, il faut prendre garde quand elle apparait au grand jour à ne pas seulement la considérer en elle-même, mais comme symptôme d’une violence psychique diffuse et permanente. Je vais tenter dans cette article d’expliquer cette dernière.

Les lecteurs de mon article intitulé L’endoctrinement des élèves à l’anthroposophie dans les écoles Steiner-Waldorf se souviendront sans doute d’un passage, situé dans la dernière partie de l’article, où je décris comment avaient lieux dans l’école où j’ai été scolarisé des passages à tabac systématiques de certains élèves par les autres, sous les yeux du professeur qui n’intervenait pas. Roger Rawlings, sur son site WaldorfWatch, a recueilli de nombreux témoignages confirmant que ce que j’avais décrit n’était pas, loin s’en faut, un phénomène isolé. En, voici quelques extraits :

« Nos enfants ont fréquenté une école Waldorf où l’utilisation illégitime de la force physique par les enseignants était une pratique ordinaire, pouvant même prendre des formes assez violentes. La pratique du harcèlement était également répandue parmi les enfants. Les enfants de couleurs, ou ceux qui n’avaient pas une origine européenne, en étaient les premières victimes. Le simple fait d’interroger cet état de fait mettait en rage les enseignants… »

 

« J’ai eu connaissance de plusieurs cas d’enfants ayant été frappés et injuriés par des enseignants Waldorf. Ces comportements étaient pratiqués en toute impunité. Ceux qui osaient demander des comptes à ce sujet se voyaient répondre avec condescendance qu’il ne comprenaient rien au karma. En réalité, l’école n’ayant pas la possibilité de recruter d’autres enseignants, l’institution gardaient les plus sauvages. Malgré leur incompétence, ces derniers croyaient qu’ils étaient prédestinés à être les professeurs des enfants dont ils avaient la charge, conformément à ce que leur répétait les autres professeurs plus expérimentés, et à ce qu’il avait lu dans les écrits de Steiner. »

 

« Lors d’une journée Portes Ouvertes à laquelle nous avons assisté à l’école [Waldorf], mon fils a été violemment bousculé au cours d’un jeu collectif. Certes, ce genre d’incident n’a rien d’inhabituel en milieu scolaire. Cependant, tandis que je réconfortais mon enfant, j’ai été frappé par le fait que l’enseignante qui avait assisté à la scène ne manifestait aucune réaction et ne semblait même pas avoir conscience de ce qui venait de se produire. Elle continuait à coudre en silence. Je restais assise là, stupéfaite par ce comportement. Cette volonté d’ignorer délibérément l’incident avait quelque chose de plus violent que l’incident lui-même. Constatant ma stupéfaction et mon indignation à l’égard de l’insouciance de cette enseignante, un parent est venu m’expliquer que les enfants « travaillaient sur leur karma. » https://sites.google.com/site/waldorfwatch/slaps

Les exemples de ce type de violence – et de non-interventionnisme des pédagogues Steiner-Waldorf face à la violence – foisonnent ! On ne peut donc les considérer comme des cas isolés. Pour autant, les dirigeants des institutions Steiner-Waldorf savent faire en sorte qu’ils n’éclatent que très rarement au grand jour, ce qui leur permet d’arguer le cas échéant de leur caractère exceptionnel, alors qu’en réalité il n’en est rien.

Comment s’y prennent-ils pour étouffer ainsi ces affaires avant même que la société civile n’en prenne connaissance ? J’ai eu connaissance d’un fait qui permet de jeter quelques lumières sur cette question. Dans une école Steiner-Waldorf, un jeune garçon a été l’objet, durant de nombreuses années, de la part des camarades de sa classe, de graves humiliations et de sévices. Le meneur se trouvait être le fils du professeur-principal qui avait en charge la classe. Ces humiliations avait pris un caractère ouvertement sexuel, l’enfant en question ayant été obligé de mimer des fellations faites à ses propres camarades. Des photos avaient été prises. Un jour, après un voyage de classe, n’en pouvant plus, l’enfant avait fini par craquer et avoua tout à sa mère. Indignée, celle-ci en fit part aux responsables de l’école et menaça de porter plainte. Elle fut aussitôt reçue à de nombreuses reprises par les dirigeants, qui lui assurèrent qu’ils avaient bien compris la gravité de ce qui s’était passé. Ils lui promirent les yeux dans les yeux que l’école avait su tirer une leçon de cet épouvantable mésaventure et lui jurèrent que cela n’arriverait plus jamais. Ils la supplièrent enfin de ne pas donner suite à son intention de porter plainte, dans l’intérêt de la survie de l’école. Il y avait tant de sérieux, de sincérité apparente et de solennité dans les expressions de ces enseignants que la mère accepta. Elle retira néanmoins son fils de l’école, par prudence et par volonté de le sortir du contexte où il avait tant souffert pendant si longtemps. Quelques années plus tard, quand la mère de famille en question appris que des faits similaires s’étaient de nouveaux produits, elle regretta sa décision de l’époque, mais n’était plus en mesure de revenir dessus.

Ainsi, la force de persuasion des pédagogues anthroposophes sur les parents d’élèves est telle qu’ils parviennent bien souvent à endiguer les manifestations de la violence qui sévit dans leurs établissements avant que celles-ci ne parviennent aux oreilles de la société civile et des autorités compétentes. D’une école Steiner-Waldorf, rien ne sort, ou presque, malgré la vigilance exercée par les services adéquats.

Les conséquences psychologiques de ce genre de violences faites à l’encontre de certains élèves sont pourtant des plus graves. Car elles ne s’arrêtent pas une fois que les actes cessent. Pour avoir personnellement vécu des souffrances similaires (mais qui ne prirent pas un caractère sexuel)  infligées par mes camarades de ma classe durant les quatre premières années de ma scolarité à l’école de Verrières-le-Buisson, comme je le raconte dans Ma vie chez les anthroposophes, je peux témoigner du fait qu’il faut vivre tout le reste de son existence avec l’impact de ce que l’on a subi lors de ces quelques années de notre enfance. En effet, le fait d’avoir été maltraité par ses camarades et d’avoir été le souffre-douleur d’une classe sans intervention aucune des adultes responsables provoque, à ce moment crucial de la construction de soi-même, un certain nombre d’effets secondaires durables, que je peux détailler ainsi :

– une grande difficulté pour s’insérer socialement dans un groupe, quel qu’il soit ;

– une crainte constante d’éventuelles maltraitances, qu’il est nécessaire de contenir afin qu’elle ne prenne pas d’aspects paranoïaques ;

– une cassure profonde de la personnalité, qui affecte la confiance en soi ;

– une tendance au rempli sur soi et à la vie solitaire ;

– une défiance presque instinctive à l’égard du monde des adultes ;

– etc.

Au regard des dégâts occasionnés sur quelques individus, il est donc important de comprendre que la violence dans les écoles Steiner-Waldorf n’est pas un phénomène fortuit et occasionnel, comme le proclament les responsables de ces institutions, mais quelque chose qui fait partie intégrante du système. Interrogeons-nous à présent sur ses causes. Pour ma part, je crois qu’il en existe de multiples :

– A mon sens, la première cause de la violence dans les écoles Steiner-Waldorf est l’Anthroposophie elle-même, en tant que doctrine. En effet, en devenant un anthroposophe, le pédagogue de ces écoles commence par se faire une forme de violence à lui-même. Il fait violence à son esprit ! Car cette doctrine nécessite d’une manière ou d’une autre de s’obliger de cesser de fonctionner avec sa raison et avec son bon sens dans ses relations au monde. Il s’agit de vivre en permanence avec, dans sa mémoire, un gigantesque et confus édifice intellectuel cosmologique qui prétend expliquer absolument tout sur tout, de manière dogmatique. Lorsque s’y ajoute la pratique assidue des méditations anthroposophiques, ainsi que l’exige Steiner, la violence faite à son esprit se double d’une violence faite à sa propre vie, d’où toute joie et toute spontanéité sont progressivement exclues.

– Ensuite, la violence des écoles Steiner-Waldorf a selon moi pour cause une violence de la vie sociale régnant au sein de la communauté enseignante,  obligée d’étudier chaque année en groupe les ouvrages incompréhensibles du Maître, devant s’organiser sous la forme d’une collégialité qui est une source permanente d’inefficacité et de conflits, pressurée jusqu’à l’épuisement afin de donner toute son énergie à l’école et rien qu’à l’école, etc. ;

– Alors, la violence qui affecte tout d’abord la communauté enseignante sous une forme mentale (liée aux effets délétères de la doctrine anthroposophique) et sociale (liée aux effets délétères du mode d’organisation de ces écoles préconisé par Rudolf Steiner), se manifeste ensuite aux niveaux des élèves. Il s’agit tout d’abord de la violence que peuvent exercer directement les professeurs Steiner-Waldorf sur leurs élèves en appliquant certaines des recommandations de Rudolf Steiner s’apparentant à des châtiments corporels justifiés par des considérations ésotériques : obliger les menteurs à se laver la bouche avec du savon, contraindre les voleurs à rester courbés en se tenant les orteils avec les mains, enfermer les retardataires dans des petites cages, exorciser les élèves que l’on soupçonne d’être possédés par des démons, etc. Les « Conseils » de Rudolf Steiner regorgent d’aberrations de ce genre, que l’on peut notamment retrouver sur le site de Roger Rawlings, puisque la Fédération des écoles Steiner-Waldorf n’a pas eu l’honnêteté de mettre en vente le deuxième tome, où ils sont majoritairement situés. Il s’agit ensuite de la violence que constitue la volonté des enseignants Steiner-Waldorf de ne pas intervenir dans les relations entre les élèves lorsqu’ils constatent des exactions (sous prétexte de ne pas altérer leur karma) alors que c’est le rôle de tout adulte de le faire. Il y a ici violence faite à l’image même de l’adulte. Il  s’agit enfin de la violence que constitue le fait même de vivre dans un contexte de manipulation mentale et d’endoctrinement.

Ainsi, je crois que c’est dans l’Anthroposophie elle-même, et non dans telle ou tel comportement d’un enseignant qui aurait « pété les plombs », ou dans telle ou telle institution qui aurait manqué à ses obligations de surveillance, qu’il faut chercher la cause de la violence dans les écoles Steiner-Waldorf.

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A propos gperra

Professeur de Philosophie
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3 commentaires pour La violence dans les écoles Steiner-Waldorf

  1. Helen dit :

    A reblogué ceci sur Stop Steiner in Stroudet a ajouté:
    Violence in Steiner schools
    Here Grègoire Perra writes about the causes and effects of the violence in these schools. It is a harrowing account. I provide my summary in a comment below.

  2. Fleur dit :

    Violence, laisser-faire et dissimulation au jardin d’enfant, c’est exactement mon vécu de l’école Steiner.
    Merci à vous de mettre au grand jour ce que ces personnes tentent de garder « entre les murs »

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