L’enseignement des pseudo-sciences dans les écoles Steiner-Waldorf

L’anthroposophie de Rudolf Steiner se définit comme une « Science de l’Esprit ». Une grande partie de cette démarche s’est constituée en opposition aux sciences de la nature. Bien sûr, le discours de Rudolf Steiner et des anthroposophes n’est pas celui d’une opposition frontale aux sciences modernes. Ils diront au contraire que Rudolf Steiner se caractérisait surtout par son esprit scientifique, qu’il aurait acquis lors de sa formation d’ingénieur. Ils mettront l’accent sur les travaux « épistémologiques » du fondateur de l’Anthroposophie, tout comme Steiner lui-même ne cessait de clamer à quel point il maîtrisait la Critique de la Raison Pure du philosophe Emmanuel Kant, qu’il aurait lu et relu de manière approfondie dès l’âge de 16 ans (comme s’il était possible de comprendre quoi que ce soit à cet ouvrage sans un bagage philosophique conséquent au préalable). Cependant, il s’agissait bel et bien, chez Steiner, de tenter de contrer la science moderne en se revendiquant d’une scientificité supérieure qui lui aurait permis de la dépasser. C’est pourquoi l’Anthroposophie se sent très proche du courant des diverses pseudo-sciences : comme lui, cette doctrine affirme ne pas nier les acquis de la science moderne, mais les subsumer à l’aide de nouveaux paradigmes. Dans l’école Steiner-Waldorf où j’étais scolarisé, cela donnait lieu à un enseignement scientifique truffé d’allusions à de multiples pseudo-sciences, dont les thèses étaient souvent très proches des idées de l’Anthroposophie concernant la Nature, la Vie, le Cosmos, etc. Chaque fois, ces idées pseudo-scientifiques étaient abordées de manière suffisamment allusive pour que cela n’éveille pas trop l’attention. On nous parlait par exemple de l’influence des planètes, de celle du Zodiac, du lien entre les astres errants et les métaux, des races atlantéennes, etc. Mais cela avait toujours lieu au sein de cours de sciences apparemment normaux, sous formes de petites incursions, d’allusions, ou de références à des théories de personnes présentées comme des chercheurs originaux. Jamais ces idées pseudo-scientifiques n’étaient énoncées comme des vérités, mais plutôt comme des hypothèses dignes d’intérêt, à considérer comme tout aussi valables que des hypothèses scientifiques classiques. Au bout du compte, il nous était absolument impossible, en tant qu’adolescents, de distinguer les deux types de démarches. Nous confondions complètement sciences et pseudo-sciences.

Sur mon blog, j’ai publié un certain nombre de mes cahiers de sciences d’ancien élève Steiner-Waldorf, que j’avais conservé religieusement. En les lisant attentivement, le lecteur pourra se faire une idée précise du processus d’endoctrinement utilisé pour familiariser les élèves à diverses théories pseudo-scientifiques proches de l’Anthroposophie. Par exemple, mon cahier de biologie Steiner-Waldorf de 11ème classe (Seconde de Lycée). A première vue, une partie très importante de l’enseignement dispensé semblait s’en tenir aux faits : descriptions des mécanismes de la cellule, fonctionnement de l’ADN, des Chromosomes, etc. Il semblait donc que nous soyons dans un cours de science des plus irréprochables. On verra même que le professeur en question prenait bien soin de bombarder ses élèves de mots savants – bien plus qu’il n’est en fait nécessaire à ce niveau de la scolarité – afin de donner à ses propos toutes les apparences de la scientificité. Mais dès lors que l’on regarde l’introduction et la conclusion, on s’aperçoit que le propos virait à des idées très proches de celles de l’Anthroposophie. Par exemple, la façon dont était envisagée la séparation de la Science et de la Religion après la Renaissance, et la « nécessité », selon le professeur Steiner-Waldorf, de surmonter cette fracture. En effet, l’Anthroposophie se définit elle-même comme une démarche de « réconciliation » de la Science et de la Religion. On verra aussi comment il est question de « forces » pour expliquer certains phénomènes biologiques, comme le vieillissement. En effet, c’est en termes de « forces » supérieures et invisibles que raisonnent les anthroposophes pour expliquer les phénomènes naturels. Le comble est cependant atteint dans la dernière partie, avec l’exposé de la théorie des champs morphogénétique de Rupert Sheldrake. Le pédagogue anthroposophe nous présentait cet auteur comme un véritable scientifique, alors qu’il s’agit en réalité d’une pseudo-science, connue comme telle. Mais cela ne l’empêchait pas de présenter sa théorie loufoque des « Créodes » comme une hypothèse scientifique des plus plausibles. Pourquoi faisait-il cela ? Tout simplement parce que cette théorie de « formes » échappant partiellement au temps et totalement à l’espace rejoignait la conception anthroposophique d’un « monde éthérique ». Le « monde étherique » désigne, chez les anthroposophes, le domaine des « forces formatrices suprasensibles », comme l’écrit Steiner dans son ouvrage intitulé Théosophie. Pour ne pas avoir à parler directement d’Anthroposophie aux élèves tout en leur assénant néanmoins des idées anthroposophiques, le professeur en question rusait donc en utilisant les théories pseudo-scientifiques voisines. Il était suffisamment prudent et faisait en sorte de les amener sous forme d’hypothèses, en réponse à des questions que la biologie moderne auraient laissées « en suspend ». Mais il ne faut pas s’y tromper : ce type de procédé était une méthode subtile d’endoctrinement à l’Anthroposophie. Normalement, les élèves Steiner-Waldorf ne doivent pas noter ce genre de choses dans leurs cahiers, afin de ne pas laisser de traces écrites de ce procédé. Mais j’étais un élève suffisamment zélé pour outrepasser cette consigne. Cela aura permis aujourd’hui, près de trente années après ce travail, de révéler l’un des aspect de la supercherie sectaire qui est au cœur de la pédagogie Steiner-Waldorf.

On observera le même procédé dans mon cahier Steiner-Waldorf d’embryologie (SVT), réalisé à partir du cours que j’avais suivi à l’école Steiner-Waldorf en l’année scolaire 1988-89, en 12ème classe (Première de Lycée). J’y avais retranscris fidèlement la plupart des propos de notre professeur. La première partie du cahier semble conforme à ce que doit être un cahier d’élève de cette matière. On y voit une description assez classique des phénomènes de la reproduction tels qu’on peut les observer en Biologie. Mais, si l’on a la patience d’examiner jusqu’au bout ce cahier, on s’apercevra que la deuxième partie montre clairement  un endoctrinement à des thèses mystiques et ésotériques de l’Anthroposophie. En effet, on voit que l’enseignant commençait à mentionner des noms de personnes, qu’il présentait comme des scientifiques reconnus, alors qu’il s’agissait en réalité de disciples de Rudolf Steiner. Ainsi, une large place était faite à un certain Karl Köenig, présenté comme un théoricien classique de la Biologie, alors qu’il s’agit en réalité d’un fondateur du mouvement des Camphills, ces instituts anthroposophiques d’accueil des enfants handicapés ! De même, le professeur évoquait longuement la théorie de Haeckel selon laquelle le devenir de l’embryon reproduirait les différentes étapes de l’évolution des espèces : on retrouve en fait cette idée dans les thèses ésotériques de Steiner, comme on s’en aperçoit en lisant sa Science de l’Occulte. Pour le fondateur de l’Anthroposophie, l’être humain est en effet à l’origine du règne animal, et non l’inverse. Puis mon professeur s’est lâché complètement, à la fin de la « période », en établissant un parallèle entre l’évolution de l’embryon et les sept jours de la Genèse ! Il finissait enfin par une mise en relation des douze signes du Zodiac avec les espèces qui se seraient succédées au cours de l’évolution, thèse qui est celle de Fritz Julius, un des disciples de Rudolf Steiner, dont les ouvrages sont publiés aux éditions Triades. Ce procédé d’endoctrinement, dont j’ai été une des victimes, est tout simplement écœurant ! En effet, il est facile, avec des adolescents qui n’ont pas les repères culturels adéquats, de donner de fausses références, de faire passer un disciple de Steiner pour un scientifique reconnu. Mais il s’agit de quelque chose de très grave ! Car on aura ainsi formaté l’esprit de l’adolescent de manière à constituer en lui un univers culturel dont tout les repères seront profondément biaisés. Si la notion de « crime intellectuel et éducatif » existait, je pense que les dirigeants des écoles Steiner-Waldorf n’échapperaient pas à un procès et à une sévère condamnation, pour ce qu’ils ont ainsi laissé faire, cautionné ou organisé.

On peut en outre constater ce phénomène d’enseignement des pseudos-sciences à la lecture des pages d’un exposé que j’avais préparé avec mon professeur de Biologie dans mon école Steiner-Waldorf, à l’âge de 17 ans. On y voit notamment que tout en enseignant de la Biologie, un professeur Steiner-Waldorf enseigne en même temps… de l’Astrologie ! En effet, on constate dans ce travail comment on nous inculquait la doctrine de l’influence astrale des planètes et des signes du Zodiac jusque dans les composants de la cellule. On prenait ainsi bien soin de nous apprendre (ou plutôt de nous répéter, car cette notion est abordée à de nombreuses reprises et sous de multiples formes dans les écoles Steiner-Waldorf) le rapport alchimique entre les planètes et les métaux, sensés agir au cœur de la cellule. On verra aussi comment la référence au scientifique René Thom servait à notre professeur pour nous introduire à l’idée qu’il existe un monde qui échappe au temps et à l’espace : il s’agissait bien sûr d’une allusion au « monde spirituel » auquel croient les anthroposophes et que Rudolf Steiner « décrit » dans son livre intitulé Théosophie. Lors de son cours, notre professeur fit une allusion aux « travaux scientifiques » d’un certain Etienne Guillet. Qui est cet Etienne Guillet, que le professeur Steiner-Waldorf brandissait ici comme caution scientifique pour justifier l’influencer des planètes sur la cellule ? En réalité, il ne s’agissait pas d’un scientifique mais  d’un alchimiste proche des travaux pseudo-scientifiques concernant la « mémoire de l’eau » de Emoto ou Benveniste. Ces travaux étaient mis en relation avec un ouvrage anthroposophique de Theodore Schwenk paru aux Editions Triades intitulé Le Chaos sensible. Ainsi, dans les écoles Steiner-Waldorf, sont mises sur le même plan la science et les pseudos-sciences de tout ordre, du moment que celles-ci permettent d’accréditer chez les élèves des idées proches de celles de l’Anthroposophie de Rudolf Steiner.

Enfin, j’ai publié les pages de mon devoir de Biologie du 15 juin 1987, toujours réalisé à l’école où j’avais effectué ma scolarité. Celui-ci venait conclure la « période » de Biologie, dont le cahier que j’ai publié porte la trace. Ce devoir est révélateur de la façon dont les pédagogues Steiner-waldorf procèdent pour mêler des éléments de la doctrine anthroposophique relative à la Physiologie. En effet, ce contrôle de connaissance porte sur le cerveau humain. On y voit comment j’y restituais des connaissances apparemment normales pour un cours de S.V.T. : neurones, axones, myéline, nucléole, hyaloplasme, etc.. Mais dans le même temps, on voit également comment je mêlais à ces connaissances précises des considérations sur la nature de la pensée, affirmant que la nature véritable de celle-ci ne saurait être réduite aux mécanisme physico-chimique de l’organisme, conformément à ce que Rudolf Steiner affirme dans ses ouvrages, et conformément aux propos que nous avait asséné notre professeur. Ainsi, on voit comment les cours de sciences sont, dans les écoles Steiner-waldorf, des prétextes pour enseigner aux élèves des idées anthroposophiques. On remarquera, sur la dernière page, la note du professeur disant « qu’il faudrait trouver une science unisse les deux domaines » (la Biologie et la Métaphysique) : il fait bien évidemment ici une allusion directe à la « Science de l’Esprit » de Rudolf Steiner.

Quel fut sur moi l’impact de cet enseignement des pseudos-sciences ? On pourrait croire qu’elle fût minime, puisque je n’ai pas poursuivi de cursus scientifique ultérieurement. Mais ce n’est pas le cas. En effet, j’ai vécu de longues années avec ce genre d’idées délirantes dans mon esprit. Elles m’ont rendus incapable de considérer la science moderne à sa juste valeur. Elles ont également contribué à façonner un rapport au monde d’ordre mystique : j’étais persuadé que l’univers était gouverné par des puissances supérieures mystérieuses, dont la science actuelle ignorait à peu près tout, mais dont on découvrirait prochainement les fondements grâce à des démarches audacieuses telles que celles des pseudo-scientifiques que l’on nous avait présentés. En définitive, ce fut ma conception même de la connaissance qui fut entachée et corrompue. Car connaître signifiait dans mon esprit, après avoir subi ce genre « d’enseignement », non pas percevoir avec exactitude ce qui permet de comprendre un phénomène, mais s’ouvrir religieusement à la dimension étrange d’une réalité, qu’il était par définition impossible de saisir complètement avec son seul entendement.

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Professeur de Philosophie
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