L’Enseignement de la Préhistoire dans les écoles Steiner-Waldorf

Pourquoi les écoles Seiner-Waldorf ne parlent pas des hommes préhistoriques aux élèves ?

Au cours de ma scolarité dans une école Steiner-Waldorf, je n’ai jamais eu de cours sur les hommes préhistoriques. Jamais on ne m’a parlé de la taille des silex, du mode de vie nomade et des stratégies de chasse de nos lointains ancêtres. Ce n’est qu’en discutant dernièrement avec une institutrice que je me suis rendu compte que cet enseignement faisait partie du programme réglementaire de CE2 notamment, et qu’il occupe une place importante dans les notions qui doivent être inculquées aux élèves en classe. J’ai alors réalisé la raison pour laquelle cette partie de notre histoire exerce sur moi depuis deux ou trois ans une sorte d’appel. En effet, depuis que j’ai quitté la dérive sectaire des écoles Steiner-Waldorf et de l’Anthroposophie et que je réintègre peu à peu le monde et la société contemporaines, c’est comme si mon esprit prenait peu à peu conscience des pans entiers de la réalité qui lui manquent, en particulier en sciences. Car ce n’est pas seulement en introduisant insidieusement des notions new-ages ou anthroposophiques que les écoles Steiner-Waldorf endoctrinent leurs élèves, mais aussi par occultations volontaires de certaines connaissances, qui sont en contradiction avec la doctrine anthroposophique.

Or, l’idée qu’il ait pu exister des hommes préhistoriques, dont le développement s’est produit sur des centaines de milliers d’années et dont la technique se résuma à la taille des silex durant tout ce temps est assez dérangeante pour les pédagogues anthroposophes qui dirigent ces écoles et à qui des parents confient leurs enfants. En effet, selon la doctrine anthroposophique, la race humaine proprement dite n’apparaît que sur l’Atlantide, dont le continent fut selon Steiner englouti par les eaux, environ 10 000 ans avant Jesus-Christ. Pour Steiner, il existait sur le territoire atlantéen une véritable technologie, puisque les Atlantes pouvaient faire voler de petites embarcations à l’aide de la force vitale contenue dans les graines. Il y avait même des villes, des temples, etc., si l’on s’en réfère aux premiers chapitres du livre de Seiner intitulé Chronique de l’Akasha, dont le contenu est considéré par les anthroposophes comme une révélation médiumnique exacte sur le passé de l’humanité. Nous sommes donc aux antipodes d’un ancêtre humain préhistorique tel que l’anthropologie scientifique le décrit, se basant sur les recherches archéologiques et les faits, et non sur les états de conscience particuliers qu’aurait eu M. Rudolf Steiner.

J’ai donc commencé à comprendre pourquoi la Préhistoire ne m’avait pas été enseignée au cours de ma scolarité Steiner-Waldorf. Dans le souci de vérifier cette hypothèse, j’ai de nouveau consulté les cahiers des élèves Steiner-Waldorf récents, de la « 1ère » (CP) à la « 9ème classe », qui avaient été mis à ma disposition, et dont j’ai fait un compte-rendu sur mon blog (Ce que révèlent les cahiers des élèves Steiner-Waldorf), ce qui acheva de confirmer que cette occultation est volontaire. De même que ce fut le cas à mon époque, c’est-à-dire dans les années 80, les élèves Steiner-Waldorf d’aujourd’hui ne connaissent presque rien sur les hommes préhistoriques, car leurs cahiers montrent que cet enseignement n’a pas été prodigué comme il aurait du l’être, surtout dans le cadre d’écoles sous contrat avec l’Education Nationale ! En effet, le plan scolaire Steiner-Waldorf commence par enseigner la Genèse et les Mythes, en « 3ème classe » (CE2), puis glisse immédiatement aux grandes civilisations anciennes, comme l’Inde ou la Perse, à partir de la « 4ème classe » (CM1). Tout ce qui s’est passé avant les 10 000 ans qui précédèrent l’ère chrétienne n’est donc pas pris en charge par un discours historique dans les écoles Steiner-Waldorf, mais par un discours religieux ! Ce n’est qu’ensuite que l’on introduit des éléments d’Histoire proprement dite, en parlant des vieilles civilisations, mais toujours en continuant à les entremêler à des récits mythologiques et religieux, afin de créer un pont entre les deux. Le procédé est très habile ! Ainsi, les pédagogues anthroposophes seront parvenus à ne pas parler des hommes préhistoriques à leurs élèves, et à faire commencer l’Histoire aux alentours de 10 000 avant Jésus-Christ, ce qui correspond pour eux à la date de la submersion de l’Atlantide, conformément à leur doctrine.

Connaissant la doctrine anthroposophique à ce sujet, je peux même être plus précis. En effet, l’Anthroposophie n’est pas le Créationisme : les anthroposophes savent se tenir au courant des dernières découvertes scientifiques, tout comme le faisait Rudolf Steiner, et faire les contorsions nécessaires pour les intégrer à leur doctrine. Ils savent donc qu’il y a eu de nombreuses découvertes de fossiles d’hominidés, comme Lucie ou Toumaï. Mais comment les interprètent-ils ? Pour eux, la chose est simple : ces squelettes ne sont que les vestiges de formes qui n’étaient pas vraiment humaines, car ces êtres auraient « chutés » du tronc commun de l’humanité. Il s’agit pour eux de formes humaines dégénérées, s’étant séparées de la forme humaine primordiale pour se rapprocher de l’animalité. Mais alors, comment se fait-il que l’on n’ait pas retrouvé de fossiles de cet ancêtre humain primordial, qui selon le anthroposophes vivait en même temps que les êtres humains dégénérés, dont Lucie ou Toumaï sont les vestiges ? Ils expliquent cela en disant que cette forme humaine ancestrale avait des os cartilagineux et que ceux-ci n’ont pas laissé de traces fossiles. « Les embryons ne fossilisent pas ! » affirmait dans ses conférences Gérard Klockenbring, un éminent dirigeant de l’Anthroposophie en France. Il agrémentait même ses affirmations en disant que l’on avait un jour retrouvé, en Espagne, dans les années cinquante, un couple conservé dans l’argile, dont les os étaient cartilagineux et  dont les chairs étaient phosphorescentes, mais que cette  découverte avait immédiatement été étouffée dans les médias. Steiner écrit même que les Atlantes avaient la capacité d’allonger leurs membres à volonté, comme s’ils étaient faits de chewing-gum, pouvant doubler ou tripler la longueur de leurs bras s’ils voulaient cueillir des fruits dans les branches d’un arbre (ce qui, même avec des os cartilagineux, me semble difficile à réaliser, quand j’y réfléchis maintenant que je ne suis plus anthroposophe). Et je me souviens que, lorsque nous étudions en « 12ème classe » la scène de « la Cuisine de Sorcière », du Faust de Goethe, notre enseignant Steiner-Waldorf nous expliquait que les singes qu’avait décrits l’auteur germanique dans cette scène représentaient cette humanité dégénérée dont parle Steiner.

Mais il y a selon moi une raison encore plus profonde à cette occultation volontaire de l’existence des hommes préhistoriques dans l’enseignement Steiner-Waldorf. En effet, l’étude de cette réalité historique serait susceptible de faire comprendre aux enfants que c’est le développement de la raison et de l’intelligence technique qui a été le trait fondamental de l’espèce humaine depuis ses origines. Or, pour les anthroposophes, ce n’est pas le développement de la raison qui a été fondamentale pour l’Homme, mais bien plutôt la relation avec les entités supérieures, les Dieux, vivant dans le monde spirituel. Steiner décrit en effet très souvent le développement de l’humanité non par en termes d’essor de la raison, mais de perte progressive du contact avec le monde suprasensible. Pour lui, cette perte de ce qu’il appelle « la clairvoyance atavique » fut une sorte de drame nécessaire, afin que l’humanité acquiert la « conscience du Moi », mais il est à présent urgemment nécessaire de retrouver cette vision perdue des mondes supérieurs, dont l’initiation anthroposophique donnerait la clef. On comprend ainsi que la raison humaine ne soit pas véritablement une valeur pour les pédagogues Steiner-Waldorf et qu’ils ne cherchent donc pas à mettre en contact leurs élèves avec un enseignement – celui de la Préhistoire – montrant que le progrès de l’humanité a précisément consisté à développer cette faculté.

Mais quoi de plus étonnant, puisque la dérive sectaire anthroposophique a précisément pour but de créer une communauté où les individus sont peu à peu dépossédés de leur capacité à raisonner, à utiliser leur intelligence, à aborder les faits de manière réaliste et pragmatique, pour au contraire en faire des êtres soumis à une doctrine nébuleuse, plongés le plus souvent possible dans un état plus proche du rêve que de la pensée éveillée ? Ainsi, en occultant volontairement tout enseignement relatif aux hommes préhistoriques, ou en réduisant celui-ci au minimum permettant de faire croire que l’on respecte les programmes de l’Éducation Nationale et à tromper d’éventuels inspecteurs, comme elles savent si bien le faire, les écoles Seiner-Waldorf préparent leurs élèves à la réception de l’Anthroposophie.

Enfin, il me semble important de dire que l’effet déplorable de cette omission volontaire de l’enseignement de la Préhistoire aux enfants dans les écoles Steiner-Waldorf, au profit des mythes, aura pour effet de les déconnecter de l’Histoire. En effet, c’est parce que l’Homme sait d’où il vient qu’il peut parvenir se construire en tant qu’individu. Mais quand vous êtes scolarisé dans une école Steiner-Waldorf, tout est fait pour suggérer que votre origine est divine et suprasensible, et non historique. De ce fait, comme j’en ai fait l’amère expérience, l’élève Steiner-Waldorf ne se situe que difficilement dans le temps et dans l’Histoire. Il ne pourra donc pas vraiment se construire en tant qu’individu, contrairement à ce qu’affirme le slogan de ces écoles prétendant placer l’individu au centre des apprentissages. Et comme l’élève Steiner-Waldorf  vit dans un monde à part, aux coutumes quasiment immuables depuis 90 ans, un milieu défiant à l’égard de la société, cet élève ne s’inscrit pas non plus de plein pied dans le présent. Ainsi, l’élève Steiner-Waldorf, dans les strates très profondes de son psychisme, flotte quelque part en dehors du temps, quand bien même tout est fait pour donner l’impression qu’il s’intéresse à la vie contemporaine, lors de ce qu’il faut bien appeler des opérations de communication. Mais au fond de lui, il s’y intéresse comme s’intéresserait à notre monde un être venu d’une autre planète, qui n’aurait pas avec notre société ni avec notre histoire d’attaches réelles.

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A propos gperra

Professeur de Philosophie
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3 commentaires pour L’Enseignement de la Préhistoire dans les écoles Steiner-Waldorf

  1. Jean-François Theys dit :

    On ne peut même pas dire que Steiner ait beaucoup innové en écrivant sa « Chronique de l’Akasha ». En effet, la majeure partie du contenu est une simple reformulation simplifiée et rationalisée d’éléments puisés dans la Doctrine secrète de H.P. Blavatsky. On y trouve également des éléments empruntés à A.P. Sinnett et à Scot Eliott et même à Leadbeater.
    L’emprunt, par Steiner, de données à la théosophie de Blavatsky et aux autres théosophes est beaucoup plus important qu’on ne peut l’imaginer à priori. La lecture de la Chronique de l’Akasha en est une démonstration flagrante. Le plagiat est évident, et cependant, à de rares exceptions près, Steiner n’a cessé tout au long de sa vie de théosophe-anthroposophe de prétendre qu’il ne devait rien à la théosophie. Ce qui est de toute évidence une contre-vérité, pour ne pas dire un mensonge effronté que ses disciples subjugués ont avalé aveuglément et qu’ils avalent encore sans le moindre esprit critique.

  2. Helen dit :

    A reblogué ceci sur Stop Steiner in Stroudet a ajouté:
    In this fascinating new blogpost Grégoire Perra writes about how prehistory was left out of his Steiner education, and why.
    I provide a synopsis in a comment below.

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