La « spiritualité laïque », alibi des écoles Steiner-Waldorf et de l’Anthroposophie

Lorsque j’étais anthroposophe et professeur Steiner-Waldorf, j’ai assisté à la « recherche-action » réalisée avec le concours de l’Université Paris VIII, opération visant à donner une sorte de caution pédagogique universitaire aux écoles Steiner-Waldorf en réalisant une prétendue étude de leurs modes de fonctionnement. En réalité, cette démarche était l’une des parades que la Fédération des écoles Steiner-Waldorf avait mis en place, suite aux accusations de sectarisme survenue en 2000. Il fallait absolument, depuis cette époque, se donner les moyens de pouvoir présenter des garants extérieurs, que des personnalités universitaires proches de mouvements spiritualistes allaient pouvoir leur fournir, tel René Barbier, adepte de Krishnamurti. La combine consistait à toiletter toute l’Anthroposophie des écoles Steiner-Waldorf en lui donnant des aspects plus présentables, masquant sa vraie nature aux yeux d’un public non averti. Parmi les stratagèmes utilisés, il y avait le concept de « spiritualité laïque ». Celui-ci avait fait bondir les pédagogues de ces écoles, qui détestent l’idée même de la laïcité, mais la ruse diplomatique du Président de la Fédération de l’époque, Jacques Dallé, avait permis de calmer les esprits.

Qu’est-ce que la « spiritualité laïque » ? Officiellement, il s’agit d’une démarche consistant à prétendre de l’existence d’une approche possible du domaine de la spiritualité indépendamment de toutes les confessions religieuses. Mais qu’en est-il réellement ?

Le site de la « spiritualité laïque » nous apprend qu’il organise une rencontre, à Arles, avec certains intervenants dans le but affiché de « contribuer à renforcer en nous-mêmes la qualité d’un lien au vivant, au réel » (document 1). Jusque-là, aucune mention n’est faite des écoles Steiner-Waldorf ni de l’Anthroposophie. Mais un autre site, celui de l’école Perceval de Chatou, nous révèle le veritable objectif de cette manifestation, qui est  « d’accompagner l’ouverture d’une nouvelle école Steiner-Waldorf » (voir document 2). En effet, cette rencontre, où seront présentes des personnalités connues comme Nançy Huston et Edgar Morin, se fera également avec Henri Dahan, Secrétaire Général de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf, et Bodo von Plato, membre du « Vorstand », le Comité Directeur de la Société Anthroposophique Universelle. Le site du CLPS révèle en effet le programme de cet événement dans un article récent paru sur son site.

Quel est l’intérêt des hauts dirigeants de la Société Anthroposophique et des écoles Steiner-Waldorf à s’afficher ainsi avec des personnalités médiatiques représentant cette « spiritualité laïque » ? Tout simplement de pouvoir prétendre que les écoles Steiner-Waldorf ne seraient pas sectaires, puisqu’elles s’inscriraient ainsi dans le cadre d’un mouvement certes spiritualiste, mais en aucun cas religieux. Tout est fait pour affirmer aux yeux du public que l’Anthroposophie serait non pas une nouvelle religion, mais une « démarche de connaissance » des mondes spirituels, transcendant toutes les religions. Ainsi, le bénéfice qu’en retirent les écoles Steiner-Waldorf consiste pour elles à pouvoir arguer, le cas échéant, que les formes de pratiques cérémonielles qui y ont lieu dans leurs locaux avec les enfants scolarisés, comme la « Spirale de l’Avent », la « Table des Saisons », ou les différentes « fêtes » ne seraient en rien des expressions cultuelles de l’Anthroposophie.

Or c’est bien ce qu’elles sont en  réalité : de pures cérémonies anthroposophiques dans lesquelles sont embrigadés les enfants, sans un mot d’explication sincère, ni à eux-mêmes, ni à leurs parents ! Car l’Anthroposophie n’est nullement une démarche de connaissance, mais bel et bien une religion sectaire dont Rudolf Steiner s’est fait le Prophète et le Gourou, en usant de stratagèmes subtils et de manipulations habiles pour dissimuler son projet. L’Anthroposophie est une religion, mais une religion hypocrite, qui ne veut jamais révéler son vrai visage ni sa vraie nature, qui prétend à une certaine scientificité alors qu’elle n’est qu’un fatras de croyances. Le fait même de tenter de se réclamer d’une « spiritualité laïque » s’inscrit dans la droite ligne de cette hypocrisie fondamentale qui constitue l’Anthroposophie, d’autant que des dirigeants comme Bodo von Plato savent bien, comme il me le disait lui-même en privé, que personne n’est jamais devenu clairvoyant grâce aux méditations anthroposophiques, mais que celles-ci avaient en revanche rendues « zinzins » (selon ses propres termes) bon nombre de gens. L’Anthroposophie n’est donc pas une démarche de connaissance, mais une entreprise d’aliénation des esprits ! De fait, les écoles Steiner-Waldorf, qui se fondent sur l’Anthroposophie, comme l’a avoué Henri Dahan le 5 avril 2013, ne sont pas des établissements proposant une « spiritualité laïque » aux élèves, mais des lieux d’endoctrinement aux croyances des anthroposophes, dans le plus pur mépris de la liberté des consciences et du respect des individualités.

Ceci n’est donc pas nouveau. Ce qui l’est davantage, en revanche, c’est que des personnalités comme Nançy Huston ou Edgar Morin se commettent publiquement avec un haut dirigeant de la Société Anthroposophique, comme Bodo von Plato. Peut-être espéraient-elles que leur participation à cet événement resterait relativement discrète ? Toujours est-il que cet acte consistant à témoigner publiquement de liens avec les sommités de la mouvance anthroposophique ne permet plus de laisser planer de doute sur les connivences entre les représentants de cette « spiritualité laïque » et l’Anthroposophie.

La malhonnêteté intellectuelle de la démarche est perceptible jusque dans le descriptif du programme, puisqu’on y présente les intervenants comme étant « des hommes et des femmes expérimentées dans leur pratique d’un art et d’une vie, dont la singularité rejoint sa dimension universelle », longue et laborieuse périphrase dont le seul but est d’éviter d’appeler un chat un chat et un anthroposophe un anthroposophe ! Tout ceci est malheureusement typique des mouvements sectaires, dont le mode opératoire consiste toujours à avancer masqués.

Personnellement, j’ignore si le concept de « spiritualité laïque » repose sur des fondements solides, ou bien s’il s’agit d’une nouvelle poudre aux yeux jetée par les nostalgiques d’un monde où la religion et la superstition dominaient les esprits, afin de se donner des allures de modernité. Mais je sais en revanche que s’il existait un mouvement voulant authentiquement proposer une approche libre du phénomène spirituel, indépendamment de toutes confessions religieuses, celui-ci devrait avoir à cœur de ne jamais se compromettre avec une dérive sectaire, afin de ne pas risquer de pervertir définitivement l’idéal dont il se réclame. En s’associant avec l’Anthroposophie et les écoles Steiner-Waldorf, la « spiritualité laïque » a fait aujourd’hui précisément le contraire !

– Document 1, émanant du site de la Spiritualité Laïque :

« Spiritualité laïque | Rencontres à Arles printemps 2015


A notre époque, le désir de l’humain se manifeste surtout dans la recherche d’un lien. Le lien à l’autre. Ce lien se reflète et se perd aussi bien dans le vide médiatique que dans les religions, les idéologies et les fondamentalismes, qui se referment sur eux-mêmes. Des communautés s’établissent et s’opposent les unes aux autres. En même temps, nous sommes les contemporains d’une liberté inédite que l’homme se donne à lui-même et des personnalités agissent, chacun dans leur domaine, avec une forme de spiritualité qui nous touche ou qui peut contribuer à renforcer en nous-mêmes la qualité d’un lien au vivant, au réel.
Comment envisager une spiritualité aujourd’hui sans perdre ce qu’elle nomme ? A quoi aspirons-nous au fond en désignant cette dimension de l’humain ? S’il s’agit d’une expérience unique et commune à la fois, nous ne pouvons pas attendre de contenu présupposé. Nous pouvons seulement aller à la rencontre. Nous vous invitons à trois rencontres au printemps 2015 dans la maison du Méjan à Arles, chacune articulée en quatre temps :  En ouverture, des hommes et des femmes expérimentées dans leur pratique d’un art et d’une vie, dont la singularité rejoint sa dimension universelle, nous parleront. Entendre une voix qui porte. Et puis nous quitterons la peau de l’auditeur et du spectateur.
Au lendemain, des temps de pratique et d’exercices permettront d’échanger et de poursuivre les thèmes engagés depuis la veille.
Dans un troisième temps, une nouvelle forme de rencontre aura lieu sous forme d’entretiens publiques entre la personnalité invitée et un interlocuteur choisi, quelqu’un d’un autre horizon que le sien et dont il est curieux. Nous souhaitons qu’une pluralité des questionnements puisse se rejoindre et que des traditions différentes aient l’espace de se comprendre – et voir ce qui émergera.
Le quatrième moment  nous mettra en présence des présentations scéniques et musicales – nous  nous réunirons autour de recherches artistiques dont nous serions les témoins.

Ces  trois  manifestations  sont  conçues par Bodo von Plato (Bâle), Isis von Plato (Paris),  Praxède et Henri Dahan (Avignon) et accueillies par Françoise Nyssen et Jean-Paul Capitani (Arles). L’expérience sera réfléchie, mise en écriture et en images dans un livre à venir.

Du 13 au 15 mars 2015

Le domaine du possible – apprendre à voir

Vendredi soir : intervention de Jeanne Benameur
Samedi : atelier – observation, mouvement, réflexion
Samedi soir : entretien avec Jeanne Benameur, John Berger, Yves Berger
Dimanche matin : récitation et contrebasse Entre Ciel et chair (Christiane Singer) avec Christelle Willemez, Michel Thouseau. Exposition de Guy Oberson

Télécharger le programme

Du 10 au 12 avril 2015

La résistance poétique – apprendre à vivre

Vendredi soir : intervention d’Edgar Morin
Samedi : atelier – observation, mouvement, réflexion
Samedi soir : entretien avec Edgar Morin, Giorgia Fiorio, Isis von Plato, Bodo von Plato
Dimanche matin : concert et récitation Les Harmonies poétiques et religieuses avec Marie-Christine Barrault, François-Frédéric Guy

Télécharger le programme

Du 29 au 31 mai 2015

La fragilité de l’humain – apprendre à jouer

Vendredi soir : intervention de Nancy Huston
Samedi : atelier – observation, mouvement, réflexion
Samedi soir : rite et rythme laïcs avec Nancy Huston, Quentin Sirjacq
Dimanche matin : théâtre et danse Mes Pénélopes de Carol Vanni, Alain Fourneau

http://www.spiritualite-laique.fr

– Document 2, émanant des « Brèves » de l’École Perceval de Chatou du mercredi 11 mars :

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