L’amoureux des sciences que j’étais

Ceux qui ont eu affaire dans leurs vies à une derive sectaire sont généralement hantés par trois questions :

Comment y suis-je entré ?

Pourquoi y suis-je resté ?

Comment en suis-je sorti ?

Le terme de « questions » est bien faible pour désigner ce qui est plutôt de l’ordre de la déchirure profonde et permanente, mais il faut s’en contenter. Y répondre signifie beaucoup plus que satisfaire une curiosité de l’esprit. C’est bien plutôt tenter une réconciliation avec soi-même.

Pour ma part, la première des trois grandes questions m’est épargnée, dans une certaine mesure, car ce n’est pas moi qui ait choisi d’entrer dans l’Anthroposophie. Ce sont mes parents qui m’y ont mis en me confiant à une école Steiner-Waldorf, croyant qu’il s’agissait d’une pédagogie alternative.

Les deux autres questions, en revanche, m’appartiennent entièrement.

Je sais comment je suis sorti de l’Anthroposophie. Je l’ai expliqué aux juges lors du procès que m’a intenté, le 5 avril 2013, la Fédération des écoles Steiner-Waldorf. Et ceux-ci l’ont compris, déboutant les plaignants et leurs immondes médisances. Mais il me reste la question de savoir pourquoi j’y suis resté tant de temps. Comment se fait-il que l’envoutement et l’endoctrinement subis soient si puissants qu’il m’ait fallu si longtemps pour m’en défaire ?

Cette question refait surface chaque fois que j’ai l’occasion de redécouvrir l’enfant que j’étais avant d’entrer dans une école Steiner-Waldorf, à l’âge de neuf ans. Car il était, à certains égards, ce que je suis vraiment. Ou du moins en était-il bien plus proche que lorsque je suis sorti de l’école Steiner, si tant est que l’on sorte un jour véritablement de ces écoles une fois qu’on y a été scolarisé, même pour peu de temps. Celui que je suis devenu à l’école Steiner de Verrières le Buisson n’était pas moi-même, mais celui que les anthroposophes ont voulu faire de moi.

Or, avant d’entrer à l’école Steiner, j’étais un passionné de sciences. Je me souviens de mon père qui, très tôt, m’expliquait la théorie des couleurs de Newton et celle de la Relativité d’Einstein. Je me souviens des livres de vulgarisations scientifiques que je dévorais, comme ce « Pourquoi ? Comment ? » dont j’ai oublié l’édition, mais dont les explications sur les compositions des comètes ou les cris des chauves-souris sont restées dans ma mémoire. Ou ces livres sur la Préhistoire.

Même à l’école Steiner, dans cet environnement hostile à la science de notre temps, baignant en permanence dans cette atmosphère vaporeuse de contes et de mythes, quelque chose de ma curiosité pour les sciences a pu persister pendant quelques années encore, avec mon intérêt pour l’Astronomie et les découvertes spatiales. Je restais abonné à « Ciel et Espace », je lisais régulièrement « Science et Vie », « La Découverte », etc. Avec un camarade de classe, nous éditions même un petit fanzine nommé « Astroac » (Astronomie et actualités scientifiques), qui dura 4 numéros.

Dans un univers scolaire normal, ces initiatives précoces auraient été repérées, nourries, encouragées et valorisées par de bons professeurs. Mais dans une école Steiner-Waldorf, elles surgirent dans une totale indifférence, voire furent regardées avec mépris. Car les pédagogues de ces écoles, en bons anthroposophes, sont hostiles aux sciences de notre temps, qu’ils qualifient de « matérialistes ». Ils leur préfèrent leur « Science Spirituelle », qui est simplement une manière habile de ressusciter toutes les croyances et les superstitions du Moyen-Age. 

Ainsi, au cours de ma scolarité Steiner-Waldorf, à aucun moment mon goût pour la science ne fut stimulé ni encouragé. Au contraire, tout fut fait pour l’éteindre et le détourner. Vers quoi ? Vers l’ésotérisme. Vers les élucubrations anthroposophiques telles qu’on peut les lire dans mes « cahiers de périodes », dont j’ai mis les plus significatifs sur mes blogs. À mon goût pour la Science les anthroposophes substituerent habilement une curiosité pour la Gnose. L’ivresse de la découverte d’autres mondes par la conquête spatiale fut remplacée par l’opium de secrets ésotériques grotesques, comme la venue prochaine de l’Antéchrist, comme l’incarnation du Christ dans les deux enfants Jésus, comme la disparition de l’Atlantide par les effets de l’utilisation de la magie noire par des Initiés dévoyés, comme la sequestration et l’assassinat de Kaspar Hauser par les Francs-maçons, etc. Que de temps perdu avec un faux-savoir, avec ces sombres théories du complot qui nous étaient dispensées par nos professeurs pendant les cours, à l’âge où précisément il est important de nourir son esprit avec des contenus touchant au réel, et non de se gaver d’imaginaire et de délires paraphreniques !

Si je n’avais pas rencontré la Philosophie en Terminale, jamais cette part de moi-même qui aimait les sciences et que les anthroposophes avaient presque réussi à éteindre n’aurait pu survivre. Ma raison et mon authentique curiosité pour le monde se sont en quelque sorte accrochées à la Philosophie comme a une bouée de sauvetage, jetée au dernier moment à un naufragé. Pendant de longues années, elles s’y sont seulement agrippées, se contentant de dériver. Puis, un jour, ayant repris quelques forces, ma raison a pu se remettre en mouvement, tentant de nager tout d’abord au sein de ces eaux bourbeuses de l’Anthroposophie, réfléchissant aux écrits de Steiner pour tenter de les comprendre vraiment, alors qu’il n’y avait vraiment rien à comprendre. Tout mes écrits, disponibles sur mon autre blog, sur les fondements philosophiques de cette doctrine fumeuse, sont à comprendre de cette façon. C’est seulement la trace de la manière dont ma raison s’est remis progressivement en mouvement, après la longue léthargie cataleptique où l’avait plongé la pédagogie Steiner-Waldorf. Avant qu’elle ne comprenne qu’il y avait de vrais océans de pensée à explorer, ailleurs.

Les écoles Steiner-Waldorf disent que leur pédagogie respecte l’individualité des élèves. C’est précisément le contraire. Elles lui nuisent ! Qui a déjà  pressenti, d’une manière ou d’une autre, comment ce que nous sommes profondément affleure parfois à la surface durant l’enfance, à travers nos centres d’intérêt, nos passions, nos hobbies, sait que c’est à l’individu dans ce qu’il a de plus intime que portent atteinte ces institutions.

Celui qui aimait la Science en moi n’a pas pu être completement tué par la pédagogie Steiner-Waldorf et l’Anthroposophie, car il s’est défendu. Mais il s’en est fallu de peu. Je n’ai rien à rapporter de tout cet ésotérisme, ni de ces milliers de pages lues et relues, car elles ne contenaient pas le moindre savoir qui vaille la peine d’être transporté avec soi dans une vie humaine. Mes bagages sont vides.

La Science explore la complexité du monde. L’Anthroposophie la réduit. Malgré l’architecture sophistiquée de cette vision du monde, c’est un système de pensée pour esprits paresseux. L’Anthroposophie apporte un certain confort et une certaine jouissance. La Science n’offre pas ce genre de plaisirs d’un autre temps. Mais elle nous présente au monde.

Quand cette folie sera passée, quand la civilisation actuelle aura finit par triompher de l’Anthroposophie, de vraies questions devront être posées. La place et la nature de la spiritualité dans la vie humaine en fera partie. La porosité entre tous les courants spiritualistes actuels, quelles que soient leurs origines, leurs contenus et leurs doctrines, avec l’Anthroposophie, se rejoignant systématiquement sur la condamnation de la Science, ou leur volonté de lui opposer une fausse science, montre clairement qu’un choix est nécessaire. Si une forme de spiritualité, ou de religion, peut subsister quand la raison, la liberté, la connaissance et la dignité de l’Homme sont respectées, il ne s’agit d’aucune de celles d’aujourdhui, puisque toutes se compromettent ou s’allient avec l’Anthroposophie quand l’opportunité se présente ou la nécessité presse.

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Professeur de Philosophie
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