Les anthroposophes et le sacrifice humain

Depuis mon départ de l’Anthroposophie, je ne me suis pas contenté de dénoncer les dérives de cette mouvance sectaire. J’ai également conduit avec mes moyens intellectuels une réflexion sur le phénomène spirituel et religieux en général. Cette réflexion s’est nourrie de lectures, mais également de voyages, notamment dans des pays où l’on trouve des traces d’anciennes civilisations ayant exprimé dans leur organisation sociale leurs croyances et leurs cosmologies.

Car c’est bien cela que vise l’Anthroposophie : la création d’un modèle de société organisé par la cosmologie ésotérique de Rudolf Steiner, jusque dans les moindres détails de la vie quotidienne. Et si cette perspective peut séduire certains, il est bon qu’ils se tournent vers des exemples de l’histoire de l’humanité où ce type de projet s’est entièrement réalisé, afin qu’ils puissent se représenter concrètement ce qui les attendrait si d’aventure l’Anthroposophie ou le New-Age s’imposait à notre civilisation occidentale.

Au cours de mes voyages, j’ai ainsi été amené à m’intéresser de près aux civilisations pre-incas : les Moches, les Chimus, la culture Lambayeque, etc. Car celles-ci presentent de fortes similitudes avec ce que je pense que donnerait une réalisation complète et effective du projet de civilisation anthroposophique, sur de nombreux points :

– le spirituel conçu et utilisé par une élite dirigeante comme moyen de contrôle et d’exploitation d’un vaste corps social ;

– la mise en scène par cette élite dirigeante de sa semi-divinisation, à l’aide de rituels cérémoniels et d’apparitions publiques savamment organisées ;

– une conception de la nature comme ensemble composé d’êtres et de forces avec lesquelles on entretient de fortes relations psychiques et religieuses ;

– la primauté donné au spirituel sur la dignité de l’individu, au point de permettre l’exploitation et même le sacrifice (plus ou moins volontaire) de ce dernier.

Ce dernier point attire aujourd’hui particulièrement mon attention. En effet, j’ai souvent entendu chez les anthroposophes, au cours de conférences où ceux-ci développaient des contenus ésotériques, certaines considérations visant à comprendre, voire à légitimer, la pratique antique du sacrifice humain à certaines occasions. Par exemple, je me souviens de propos de certains conférenciers anthroposophes expliquant que la tradition babylonienne consistant à sacrifier un enfant nouveau-né chaque fois que l’on bâtissait une nouvelle maison trouvait sa justification dans le fait que l’on savait, à l’époque, que l’on avait effectivement besoin des forces du corps éthérique du nourrisson pour faire tenir et perdurer un ensemble architectural. Le conférencier ajoutait qu’il en allait de même pour les ponts, ce qui permettait de comprendre pourquoi l’on trouvait systématiquement des squelettes dans les fondations de ceux-ci, lors des périodes assyrienne et babylonienne notamment.

Mais des propos anthroposophiques comme ceux que je viens de relater ne concernaient pas seulement les civilisations révolues. On trouve dans les conférences de Rudolf Steiner lui-même des considérations de cette sorte, relatives au temps présent. En effet, lors d’une conférence tenue au sujet de la construction du premier Goetheanum, qui est pour les anthroposophes leur temple suprême, le fondateur de l’Anthroposophie évoque un accident tragique qui a coûté la vie au jeune enfant d’une membre de la Société Anthroposophique habitant à proximité du chantier. Au cours de son exposé, Steiner donne à cet événement le sens suivant : le petit garçon se serait sacrifié volontairement afin que les forces de son propre corps éthérique se mêlent à celles du Goetheanum, afin de le renforcer, ce dont il lui sera éternellement reconnaissant.

Dans le cas évoqué par Steiner, nous sommes donc en présence d’une sorte de sacrifice humain volontaire inconscient. Or il me semble que ce point mérite une réflexion approfondie, précisément en raison de cette ambiguïté entre ce qui relève du volontaire et de l’involontaire dans le sacrifice humain à des fins architecturales dans la conception anthroposophique du monde.

En effet, on trouve dans les civilisations pre-incas un nombre très important de cas où il est difficile de savoir si le sacrifice à été voulu, consenti ou bien imposé : épouses droguées puis ensevelies avec leurs défunts époux, femmes ligotées au pilier principal d’un pont, soldats, chefs militaires et religieux tués et ensevelis avec leur Seigneur lorsque celui-ci décédait, etc.

Bien sûr, d’un certain point de vue, il est possible de considérer que ces sacrifices étaient acceptés et même désirés comme des honneurs dans le cadre de ce modèle social et de cette conception du monde. Mais d’un autre côté, on peut aussi se demander quel rôle a pu jouer la pression sociale et la décision des autorités dans ce processus. Le fait que ces sacrifices aient systématiquement nécessité que les personnes soient puissamment droguées avant leurs exécutions donne à penser que la part volontaire de ce sacrifice n’a jamais pu être complète, et qu’une autre a donc du être imposée.

Transposons à présent avec précaution les considérations qui précèdent avec ce qui se produit effectivement dans l’Anthroposophie aujourd’hui. N’y observe-t-on pas, par exemple, que le sacrifice de leurs forces de travail et de leurs vie personnelles qui se produit dans les institutions liées à l’Anthroposophie, comme les écoles Steiner-Waldorf, prends pour les salariés de ces établissements des formes où il est difficile de trancher entre ce qui relève du volontaire et ce qui relève plutôt de la contrainte, comme je l’ai montré lors de précédents articles (Lire notamment : L’endoctrinement des élèves à l’Anthroposophie dans les écoles Steiner-Waldorf) ?

Demandons-nous ce que donnerait cette logique du sacrifice de soi (ou de l’autre) et de sa vie pour la cause ésotérique dans le cadre d’une société où dominerait une conception du monde dans laquelle on concevrait que des constructions architecturales à caractère sacré puisse nécessiter des sacrifices humains afin que des forces éthériques consolident les bâtiments en question. N’assisterait-on pas alors au retour de cette pratique sacrificielle sanglante qui était monnaie courante dans les civilisations pre-incas que nous avons évoquées ?

Qu’il soit ici bien clair que nous ne sommes pas en train de dire que les anthroposophes actuels pourraient se livrer à des sacrifices humains ! Je pense au contraire que ceux que j’ai connu en serait incapables et réprouveraient une telle pratique. Ce n’est pas encore demain qu’une maîtresse Steiner-Waldorf d’un Jardin d’enfants égorgera devant toute l’école un élève de sa classe à l’occasion de la pose de la pierre de fondation d’un nouveau bâtiment scolaire. Mais il n’en serait selon moi pas de même dans le cadre d’une civilisation qui serait allé jusqu’au bout de sa logique interne. Or la logique profonde qui anime le projet de civilisation anthroposophique est selon moi grandement similaire à certains aspects des civilisations pre-incas, notamment en ce qui concerne la notion de sacrifice. Car je ne crois pas que l’Anthroposophie ait intégré la notion moderne selon laquelle rien – absolument rien ! – n’est plus sacré qu’une vie humaine, pas même le spirituel et la divinité. En effet, si tel était le cas, jamais les dirigeants des institutions liées à l’Anthroposophie n’auraient pu tolérer que se mettent en place en leurs seins des formes sociales délétères où les individus se sacrifient (volontairement ou involontairement ?) – ou sont sacrifiés – pour la cause, au point parfois de se tuer à la tâche, au sens propre comme au sens figuré (au cours de mon parcours dans le milieu anthroposophique, j’ai connu des cas de décès liés selon moi aux conditions de travail de certains individus), en négligeant ou en bafouant les droits du travail. De même, la tendance de fond des pédagogues des écoles Steiner-Waldorf consistant toujours à faire passer leurs rituels et leurs coutumes avant l’intérêt des enfants, voire avant leur bien-être et leur avenir, est extrêmement inquiétante.

Encore une fois, il ne s’agit pas du tout pour moi ici d’affirmer que les anthroposophes actuels seraient capables de pratiques barbares et criminelles comme des sacrifices humains ! Mais je crois que la civilisation à laquelle l’Anthroposophie pourrait un jour donner naissance le serait. Car la négation de la dignité fondamentale de l’individu est inscrite tant dans la doctrine ésotérique de l’Anthroposophie que dans ses pratiques sociales.

L’exemple des anciennes civilisations que j’ai été amené à découvrir devrait donc selon moi constituer pour toute personne s’intéressant à l’Anthroposophie un sérieux objet de réflexion, pouvant le conduire à se représenter concrètement où cette doctrine mènerait les Hommes si elle parvenait à l’objectif qui est le sien. Car l’Anthroposophie n’a au fond rien de nouveau : l’humanité a déjà vécu dans des formes sociales gouvernées par le spirituel. Seuls les langues, les coutumes et les mots ont changés.

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