La naissance de la NEF

Dans un entretien livré au 6eme numéro du journal Économie Sociale et Solidaire, édité par Coop Mag, l’ancien Président du Directoire de la NEF, Jean-Marc de Boni, évoque la naissance de la structure bancaire et son développement progressif depuis 1986.

Compte tenu du fait que j’ai été aux premières loges de la création de cette institution financière, en tant qu’ancien anthroposophe et ancien élève Steiner-Waldorf (lire à ce sujet mon article : La NEF et l’Anthroposophie), je relève des discordances entre les souvenirs que j’ai gardés de cette époque et les réponses de M. De Boni. 



Sur les fondateurs de la NEF

Au sujet des fondateurs de la NEF, Jean-Marc de Boni déclare :

« Les deux fondateurs étaient Henri Nouyrit, agriculteur et maire de Cabreret, dans le Sud-Ouest, mais aussi directeur de la Cogeca, qui chapeautait les structures coopératives en Europe, et Jean-Pierre Bideau, installé dans l’Allier et engagé dans l’Anthroposophie, un courant de pensée qui a été notamment à l’origine des écoles Steiner-Waldorf, où il enseignait. »

Jean-Marc de Boni a bien raison de révéler publiquement l’engagement anthroposophique de Jean-Pierre Bideau, car c’était en effet l’un des très hauts dirigeants de cette mouvance. Mais il en était également de même pour Henri Nouyrit. Celui-ci était en effet, à ma connaissance, non seulement un éminent membre dirigeant de la Société Anthroposophique en France, mais également durant une longue période le directeur de la Section des Sciences Sociales de l’Ecole de Science de l’Esprit. Cette « école » est une institution interne de la Société Anthroposophique dans laquelle se réunissent des anthroposophes particulièrement impliqués, pour participer à un culte anthroposophique secret. 

Sur la définition de l’Anthroposophie

De même, Jean-Marc de Boni qualifie l’Anthroposophie de « courant de pensée ». Mais,  personnellement, je la définirais plutôt, avec le recul, les années et mon retrait des institutions anthroposophiques, comme une société occultiste, mystique et ésotérique ayant pour mission, à travers ses diverses organisations et institutions, de répandre une doctrine gnostique de type New-Age. Et je ressens plus chez Steiner cette dimension occultiste qu’une philosophie et un pensée à proprement parler. Bien évidemment, les anthroposophes ne souhaitent pas que Rudolf Steiner soit présenté sous ce jour-là.

Sur les principes fondamentaux de la NEF

Jean-Marc De Boni évoque au sujet des principes de la NEF ce qu’il appelle un « tryptique républicain » :

« La liberté c’est la liberté d’opinion, de culte… Mais en économie, on a vue ce que cela donnait avec le libéralisme débridée. Quant à l’égalité, elle relève plutôt du droit. On parlera davantage d’équité dans le domaine de l’économie. En revanche, l’économie est nécessairement fraternelle, puisqu’il s’agit d’un réseau d’échange entre les personnes. Sans fraternité dans ces échanges, on va au devant de graves problèmes. »

Ces propos ne peuvent pas ne pas me rappeler la doctrine anthroposophique de la « Tripartition sociale », c’est-a-dire le programme politique de Rudolf Steiner, lequel comprenait notamment la condamnation du Syndicalisme. Des discours comme celui-ci, je dois dire que j’en ai entendu des quantités, identiques au mot près à celui de Jean-Marc de Boni, mais dans les locaux de la Société Anthroposophique. 

« Moi même, je ne connais pas dans le détail l’Anthroposophie » nous dit Jean-Marc de Boni. Peut-être, mais il semblerait qu’il soit profondément imprégné de sa doctrine politique, laquelle est indissociable, à ma connaissance, de son ésotérisme.

Sur le procès contre Jacques Guyard

Concernant les procès qui ont opposé  en 2000 et 2001, la NEF et le député Jacques Guyard, rapporteur de la Commission d’enquête parlementaire sur Les Sectes et l’Argent, Jean-Marc de Boni déclare :

« Nous avons intenté un procès en diffamation qu’on a gagné à la fin de l’année suivante. Il a donc fallu presque deux ans pour être totalement blanchi. Les juges se sont montrés très sévères en pointant le manque de sérieux de cette commission. Heureusement, la NEF s’en est remise. »

Cependant, il y a eu appel et, à  l’issue de cette procédure, la Cour a certes reconnu la diffamation (terme juridique qui ne signifie nullement qu’il y a eu mensonges ou contre-vérités, mais atteinte à l’honneur et à la réputation), et le député Jacques Guyard a été relaxé au motif de la bonne foi. Le jugement en appel de la 11eme chambre correctionnelle du Tribunal de Grande Instance de Paris, en date du 06 septembre 2001, se conclue ainsi :

« (…) Considérant que le rapport souligne en page 267, chiffres à l’appui, le poids financier du mouvement anthroposophique (c’est ainsi que son patrimoine immobilier est évalué à 33 millions de francs) et détaille son « réseau économique » ;

Considérant, enfin, que Jacques GUYARD a été convié à l’émission en sa qualité de président de la commission sur les sectes; qu’il s’est exprimé en tant que porte-parole d’un travail collectif ; qu’il ne pouvait y avoir sur ce point aucune ambiguïté dans l’esprit des téléspectateurs ; que Jacques GUYARD s’est borné à reprendre des accusations figurant dans un rapport officiel ; que ses propos ne dénaturent pas le contenu du rapport ; que ni les termes utilisés, ni le ton employé ne manifestent une quelconque animosité personnelle ;

Considérant en conséquence que la bonne foi peut être reconnue au prévenu ; que le jugement sera infirmé ; que le prévenu sera mis hors de cause ; que les parties civiles seront déboutées de leurs demandes ;

PAR CES MOTIFS
La cour,
Statuant publiquement et contradictoirement ;
Après délibéré ;
Reçoit l’appel du prévenu ;
Infirme le jugement déféré ;

Déclare Jacques GUYARD non coupable du délit de diffamation publique envers des particuliers qui lui reproché :

Vu l’article 516 du code de procédure pénale ; Renvoie Jacques GUYARD des fins de la poursuite :
Déboute les parties civiles de leurs demandes ;
Rejette comme inopérantes ou mal fondées toutes conclusions plus amples ou contraires des parties ; (…). » 

(Le jugement complet :

https://drive.google.com/file/d/0B7cmXQD03GYBRGdta3AzMk5pTDQ/view)

Contrairement au Juge de première instance, qui avait jugé que le rapport parlementaire ne s’appuyait pas sur une enquête sérieuse, les juges d’appel ont estimé ne pas avoir compétence pour porter un jugement sur un document qui émanait du pouvoir législatif.

Peut-on conclure à partir d’un tel verdict que la NEF serait « totalement blanchie » des accusations que le rapport parlementaire formulait à son encontre, c’est au lecteur de se faire son opinion.

Sur les intentions des membres fondateurs

Lorsqu’il décrit les origines de la NEF et les motivations de ses membres fondateurs, Jean-Marc de Boni déclare :

« Des agriculteurs en culture biologique ne trouvaient pas de financement auprès des banques. Pourtant, parmi les clients de ces mêmes banques, certains auraient bien voulu financer leurs projets avec l’argent déposé. D’où l’idée de récupérer cet argent pour le prêter directement. C’est vraiment l’acte fondateur. »

Cette version des faits ne correspond pas du tout à celle que j’ai entendue, lorsque j’étais moi-même anthroposophe, de la bouche de Henri Nouyrit et de Jean-Pierre Bideau. Ceux-ci m’avaient en effet confié que la création de la NEF avait pour origine un petit groupe de travail d’anthroposophes autour d’un ouvrage de Rudolf Steiner intitulé « Éléments fondamentaux pour la solution du problème social. (http://www.triarticulation.org/archiv/800.html). À partir de ce travail, les membres s’etaient demandé comment parvenir à réaliser progressivement la « Tripartition sociale » de Rudolf Steiner, afin que celle-ci soit accomplie avant l’avènement de la 6eme époque post-atlanteenne (sixième ère de 2120 ans après le Deluge qui, selon les anthroposophes, aurait autrefois engloutie l’Atlantide), c’est-a-dire avant l’an 3573, lequel correspondait selon eux à la fin d’un cycle zodiacal de l’année platonicienne (Lire à ce sujet : http://www.pour-une-spiritualite-laique.fr). Pour cela, ce groupe avait décidé de créer une structure financière nommée NEF, en récoltant des fonds et des sociétaires en premier lieu parmi les anthroposophes, qui ne se firent pas prier, puisque cette initiative était sensée réaliser les intentions du Maître et sauver notre civilisation en favorisant l’extension des entreprises anthroposophiques, comme l’agriculture biodynamique et les écoles Steiner-Waldorf.


L’appartenance d’Henri Nouyrit aux institutions anthroposophiques est confirmée par la simple lecture de la page Wikipédia qui lui est consacrée. D’autre part, je n’ai pas été le seul à être frappé par ce qui me semble une référence implicite à la tripartition sociale dans les propos de Jean-Marc de Boni : un militant associatif, qui a lu des oeuvres de Steiner dans le texte mais n’a jamais appartenu à aucune instance anthroposophique, me l’a fait remarquer avant que je ne le lui confirme. 

Malheureusement, ni Henri Nouyrit ni Jean-Pierre Bideau ne peuvent aujourd’hui témoigner des débuts de la NEF. Le présent billet ne vaut donc pour sa conclusion qu’en tant que témoignage. Tout témoignage est faillible, surtout si des décennies ont passées… et je ne me crois pas infaillible. Toutefois, la précision de ces souvenirs et mon intense engagement, à cette époque, dans la Société Anthroposophique, m’inclinent à penser que ce récit est fiable. Si un contradicteur me fournissait la preuve d’une erreur, je ne manquerais pas de la citer et d’apporter une correctif. 

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Professeur de Philosophie
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