L’atteinte à la dignité et à la liberté des élèves dans les écoles Steiner-Waldorf

Une lecture de l’ouvrage de Gilbert Klein : Dignité – Liberté, dérives sectaires et droits fondamentaux, Editions Connaissances et savoirs.

Dans son ouvrage intitulé Dignité – liberté, dérives sectaires et droits fondamentaux, Gilbert Klein, Président du Cercle Laïque de Prévention du Sectarisme, évoque dans une étude savante et approfondie la question du respect de la personne humaine dans le cadre du phénomène sectaire. Dans sa réflexion, les écoles Steiner-Waldorf occupent une place très importante. En effet, l’auteur se pose la question de la légitimité de l’existence au regard du droit français, européen et international de ces structures scolaires liées à l’Anthroposophie de Rudolf Steiner, comportant de nombreuses caractéristiques des dérives sectaires et portant de ce fait atteinte à la dignité des élèves qui y sont scolarisés, par des procédés comme l’endoctrinement, l’embrigadement, la dissimulation, etc. Cet ouvrage dont nous livrons ici notre lecture et les extraits les plus significatifs relatifs à la problématique des écoles Steiner-Waldorf est donc d’un intérêt majeur pour le débat public. Précisons toutefois que notre approche nécessairement parcellaire ne saurait dispenser le lecteur sérieux d’une lecture complète de l’ouvrage en question, indispensable à qui souhaite approfondir la question de la difficile articulation du respect des libertés individuelles et de la préservation de la dignité des personnes dans le contexte des dérives sectaires.

Le caractère sectaire de l’Anthroposophie

Tout d’abord, Gilbert Klein évoque l’un des aspect fondamentaux des sectes, à savoir l’enfermement intellectuel et l’extinction de l’esprit critique des adeptes. De ce point de vue, il fait remarquer que l’Anthroposophie et la Société Anthroposophique présentent bien ce critère distinctif :

« Le milieu sectaire se caractérise également par un enfermement intellectuel, par la perte de tout esprit critique. La même pensée y est constamment développée à l’exclusion de toutes les autres considérées comme entachées d’erreur, voire démoniaques. Ceci nous est confirmé par un ancien élève puis enseignant dans une école Steiner et qui de plus avait appartenu à la Société anthroposophique. ll explique que cette dernière « diffère également d’un club de philosophie ou d’une entreprise à caractère scientifique en ce sens que la liberté de penser et de publier ouvertement ses idées n’est absolument pas tolérée. Car […] on ne connaît pas le débat d’idées, mais seulement les personnes qui suivent la doctrine et les hérétiques. On ne connaît pas non plus les arguments contradictoires ni les remises en question, mais seulement les « attaques », dont il faut se défendre ». Ce témoignage est celui d’un ancien membre de cette Société et a été rédigé suite à une rupture difficile avec les institutions issues de l’anthroposophie. » (page 17)

Gilbert Klein pointe ici du doigt ce qui me semble être l’essentiel. En effet, si la Société Anthroposophique et la doctrine dont elle fait la promotion (la pensée de Rudolf Steiner) portent atteinte à la liberté de pensée et au développement de l’esprit critique, comment les écoles Steiner-Waldorf – dont les enseignants sont nourris de cette doctrine et bien souvent adhèrent à la Société Anthroposophique – pourraient-elles respecter la liberté de pensée des élèves dont elles ont la charge éducative ?

Le caractère sectaire des écoles Steiner-Waldorf

Approfondissant la question posée du point de vue des textes législatifs qui régissent l’Education Nationale et les écoles sous-contrats comme hors-contrat, Gilbert Klein se penche donc logiquement sur les écoles Steiner-Waldorf. Dans le chapitre intitulé L’enseignement hors contrat, une clarification juridique nécessaire ?, l’auteur fait ainsi remarquer que les écoles Steiner-Waldorf entrent en contradiction avec les objectifs légaux concernant l’éducation des enfants :

« Le Ministère de l’Education Nationale est tout aussi désarmé même s’il s’est doté d’une instance au sein de laquelle travaillent des Inspecteurs généraux spécialisés dans l’étude des dérives sectaires. L’enseignement hors contrat pourrait abriter des établissements dont le fonctionnement s’apparenterait au sectarisme. Le cadre législatif et réglementaire est clair et accessible. Son application par l’administration, s’avère peu prévisible. Un bulletin officiel de l’Education nationale en date du 20 mai 1999 reprend pourtant tous les textes applicables en la matière. Il comprend le texte de la Loi n° 98-1165 du 18-12-1998 tendant à renforcer le contrôle de l’obligation scolaire dite « loi Royal »58. L’article 1 de la loi définit l’objet du droit de tous les enfants à l’instruction, qui est de garantir « d’une part, l’acquisition des instruments fondamentaux du savoir, des connaissances de base, des éléments de la culture générale et, selon les choix, de la formation professionnelle et technique et, d’autre part, l’éducation lui permettant de développer sa personnalité, d’élever son niveau de formation initiale et continue, de s’insérer dans la vie sociale et professionnelle et d’exercer sa citoyenneté. Cette instruction obligatoire est assurée prioritairement dans les établissements d’enseignement ». Cette disposition fixe un objectif ambitieux puisque ce droit est ouvert à tous les enfants, non seulement à ceux que leurs familles inscrivent dans un établissement public ou privé sous contrat, mais aussi à ceux que leurs familles éduquent elles-mêmes ou inscrivent dans une école hors contrat. La loi établit que l’enseignement dans les familles doit rester l’exception. L’article 4 prévoit que les Inspecteurs d’Académie devront faire procéder à des contrôles du niveau de connaissances des élèves ; les manquements aux obligations seront sanctionnées : « Les résultats de ce contrôle sont notifiés au directeur de l’établissement avec l’indication du délai dans lequel il sera mis en demeure de fournir ses explications ou d’améliorer la situation, et des sanctions dont il serait l’objet dans le cas contraire. En cas de refus de sa part d’améliorer la situation et notamment de dispenser, malgré la mise en demeure de l’inspecteur d’académie, un enseignement conforme à l’objet de l’instruction obligatoire, tel que celui-ci est défini par l’article 16 de la loi du 28 mars 1882 sur l’enseignement primaire, l’autorité académique avise le procureur de la République des faits susceptibles de constituer une infraction pénale ». Le décret pris en application de la loi donne des précisions sur les éléments de culture générale auxquels tous les enfants ont droit quel que soit le type d’éducation que choisissent les parents et notamment l’acquisition des « principes, notions et connaissances qu’exige l’exercice de la citoyenneté, dans le respect des droits de la personne humaine définis dans le préambule de la Constitution de la République française, la déclaration universelle des droits de l’Homme et la convention internationale des droits de l’enfant, ce qui implique la formation du jugement par l’exercice de l’esprit critique et la pratique de l’argumentation ». Tous les enfants, notamment ceux éduqués dans leurs familles ou dans les établissements hors contrat, devront être amenés, « à l’issue de la période d’instruction obligatoire, à un niveau comparable dans chacun des domaines énumérés ci-dessus à celui des élèves scolarisés dans les établissements publics ou privés sous contrat ». Cette rédaction laisse toutefois une latitude aux éducateurs dans l’évolution de la progression pédagogique en fonction de leurs choix éducatifs. Il n’y a d’obligation que sur l’objectif éducatif à atteindre La circulaire d’application est plus explicite puisque d’emblée il est précisé que l’objectif de ce dispositif est de protéger les enfants de toute emprise sectaire. Elle se réfère aux « fortes exigences de la Convention Internationale des Droits de l’enfant qui affirme en ses articles 28 et 29 que tous « les États parties reconnaissent le droit de l’enfant à l’éducation » visant « à favoriser l’épanouissement de sa personnalité » et « le développement de ses aptitudes mentales et physiques dans toute la mesure de leurs potentialités », […] ». Elle rappelle également la jurisprudence de la Cour de cassation selon laquelle « toute instruction dispensée collectivement, de manière habituelle, à des enfants d’au moins deux familles différentes doit faire l’objet d’une déclaration d’ouverture d’un établissement d’enseignement privé ». Ce n’est pas une argutie juridique ; en effet il est fréquent que quelques familles scolarisent leurs enfants ensemble, parfois dans le logement de l’une d’elles ; parfois l’école de fait est déclarée, parfois les familles omettent d’accomplir cette formalité. Ce dispositif législatif et réglementaire prévoit des inspections qui, tout en laissant une certaine latitude aux établissements hors contrat sur la progression, pour respecter leur choix éducatif, leur impose toutefois de transmettre à l’issue de chaque cycle scolaire à leurs élèves la culture générale, l’esprit critique, la capacité de raisonner et d’argumenter et surtout l’ouverture à la citoyenneté requis par les textes en vigueur et notamment le code de l’éducation. Les inspections ont-elles été diligentées ? Les manquements ont-ils été sanctionnés par la saisine de la Justice ? Des inspecteurs et des fonctionnaires de l’Education nationale se sont rendus dans les établissements hors contrat et des rapports ont été rédigés. Il ressort tout d’abord une opacité de l’administration qui rappelle les fortes réticences du Ministère des affaires sociales à communiquer, à propos du Patriarche, sur les liens contractuels de cette association avec ses services déconcentrés. Il est possible d’avoir une idée du contenu des rapports par le biais de trois sources ; une association, le Cercle laïque pour la prévention du sectarisme, a fait de nombreuses demandes et a dû, pour bon nombre d’entre elles, solliciter l’avis de la Commission d’accès aux documents administratifs. Plusieurs réseaux d’écoles sont concernées par ces mesures nouvelles relatives aux visites des Inspecteurs de l’Education nationale. L’un d’eux est lié à la Fraternité Saint Pie X, la mouvance qui s’est regroupée autour de Monseigneur Lefebvre dans son refus de reconnaître les acquis du Concile Vatican II ; la pédagogie et l’idéologie qui irriguent ce réseau d’établissements apparaîtront rapidement à la lecture des quelques paragraphes qui suivront. Plus complexe est le fonctionnement des Ecoles Waldorf. Elles sont issues de l’idéologie d’un penseur du début du XXème siècle, Rudolf Steiner. Lié aux penseurs de la théosophie dont il s’était séparé, il avait fondé la mouvance de l’anthroposophie. Se prétendant détenteur d’une « science spirituelle », il avait mis en œuvre un mode d’agriculture, l’agriculture biodynamique, une médecine anthroposophique, et une pédagogie aux fondements spiritualistes, voire ésotériques. Un courrier adressé par la MIVILUDES à un particulier mais diffusé sur la toile, résumait ainsi certaines perceptions sur cette méthode éducative : Etaient relevés « le fondement idéologique opaque ; la dissimulation du contenu religieux et spirituel ; des cas d’effets délétères de cette pédagogie sur les mineurs ; l’impact d’une communauté forte, à l’échelle scolaire et entre les diverses institutions anthroposophiques. D’un strict point de vue scolaire, les éléments de dérives récurrents sont la confusion entre le domaine privé et celui de l’école, l’intrusion dans la vie familiale, l’engagement progressif des parents dans la vie de l’école (bénévolat, financier) ; l’absence volontaire de médiatisation du contenu doctrinal et du fond idéologique ésotérique et spiritualiste sur lequel repose la pédagogie Steiner, les constats effectifs de cas de lacunes et retards scolaires (voire psychologiques) des enfants scolarisés dans ces écoles ». La pédagogie Waldorf se prétend volontiers laïque et ne pas dispenser d’enseignement religieux. Cependant, ses principes éducatifs reposent sur une métaphysique qui distingue les corps physique, éthérique et astral. Une autre source, sur ce réseau d’établissements, est un livre de Paul Aries. Il a écrit un ouvrage sur la mouvance de l’anthroposophie et expose en un chapitre les conclusions d’un rapport rédigé suite à l’inspection simultanée de toutes les écoles affiliées à la Fédération des Ecoles Steiner. Selon la conclusion de cette synthèse, « les écoles Steiner ne semblent pas relever d’une organisation sectaire ». Cependant, Paul Aries cite des extraits de rapports d’inspection. L’un d’entre eux déplore « l’absence durant tout le cursus de toute référence à l’éducation civique ». Un autre relève que « les repères temporels sont exclusivement fondés sur la mythologie nordique et (que) les phénomènes naturels sont expliqués à partir d’un registre poétique ». Ou encore, « Les élèves ne sont jamais mis en situation de réfléchir, de mobiliser leurs savoirs pour réaliser une tâche. […] On est toujours dans une pédagogie directive qui interdit toute créativité ». Pour P. Aries, l’appréciation exprimée par l’auteur de la synthèse, qui était l’Inspecteur général en charge du suivi des dérives sectaires au sein de son administration, semblait « en retrait » par rapport aux divers rapports fournis par les Inspections académiques et produits à l’issue de la visite de chaque établissement. Enfin, en 2000, la Mission interministérielle de lutte contre les sectes a consacré un développement à ces mêmes écoles en consacrant « à la galaxie anthroposophique » dans le rapport remis au Premier Ministre en l’année 2000 l’étude de cas qui le concluait. Toutefois, il est fort probable qu’il existe des rapports plus élogieux. Et il faut remarquer que les écoles Steiner reçoivent le soutien de milieux favorables à une rénovation du système éducatif. Elles se prévalent de l’absence de notation, de l’instauration entre les élèves de rapports de coopération et non de compétition. Le 24 juillet 2001, le Ministre de l’Education nationale confirmait par courrier au président de la Fédération des écoles Steiner que, même s’il ne se prononçait pas sur les autres activités issues de l’anthroposophie, les contrôles diligentés dans ces établissements n’avaient pas révélé de pratiques à caractère sectaire. » (page 69 à 73)

S’appuyant notamment sur la lecture de nombreux rapports d’inspections des écoles Steiner-Waldorf auxquels il a pu avoir accès, Gilbert Klein fait donc le parallèle entre l’absence d’esprit critique et de liberté de penser constaté dans la Société Anthroposophique et les faiblesses du développement de l’esprit critique des élèves dans les écoles Steiner-Waldorf. En effet, tout observateur doté d’un minimum de bon sens ne peut que constater que l’étouffement de la pensée propre à l’Anthroposophie a nécessairement un impact sur l’éducation proposée par les écoles Steiner-Waldorf. Ce qui pose donc la question de la légitimité juridique de leur existence.

Pourquoi les écoles Steiner-Waldorf ne sont-elles pas interdites ?

Au regard de ce qui précède, la question de l’interdiction pure et simple des écoles Steiner-Waldorf ne peut que se poser du point de vue du droit. En effet, comment une école et une pédagogie susceptibles de porter atteinte à la liberté de penser des élèves, contrevenant ainsi aux objectifs éducatifs fixés par le droit, comme semblent le relever certains rapports d’inspections, pourrait-elle continuer à exercer ses activités ? Gilbert Klein évoque à ce sujet des dysfonctionnements se situant non seulement au niveau des dispositifs de contrôles, mais également au niveau des textes législatifs sur lesquels s’appuient les instances concernées devant mener à bien ce travail de vérification et de contrôle :

« Deux conclusions s’imposent ; tout d’abord il faut remarquer que les Inspections académiques n’examinent pas, dans les cas précédemment cités, le fonctionnement des établissements scolaires au regard des dispositions pertinentes du code de l’Education. Ils ne se demandent pas, du moins dans la majorité des cas, si leur pédagogie est conforme aux exigences de la Convention internationale des droits de l’enfant. Ils se demandent si le fonctionnement de l’école est sectaire. Or, l’absence de définition juridique de la secte en droit français réduit, et même anéantit l’intérêt de ce questionnement. (…) Et surtout, aucune saisine de la Justice n’est connue ; certes parfois des améliorations sont apportées au fil des inspections. Toutefois, il n’est pas possible de décrire une jurisprudence relative à la conformité de l’enseignement prodigué au sein des établissements scolaires hors contrat aux dispositions du code de l’éducation. Cependant, la Fédération des Ecoles Steiner avait sollicité en vain du Ministère de l’Intérieur la reconnaissance d’utilité publique, et le Tribunal administratif de Paris avait confirmé cette décision de rejet. Pour justifier la confirmation de ce refus, le Juge a relevé qu’une « récente inspection dans un des établissements a démontré des lacunes sur l’acquisition par les élèves des connaissances et compétences du socle commun, objectif central de l’éducation nationale constituant une obligation pour tous les établissements scolaires sous et hors contrats, […] » et que « l’absence de cursus scolaire complet et généralisé […] n’a pas permis au ministre de l’éducation nationale de comparer les résultats de la pédagogie particulière mise en oeuvre envers les élèves avec ceux des autres pédagogies connues ». Le jugement du Tribunal administratif n’a pas été frappé d’appel. Mais le Préfet du Haut Rhin a accordé à l’Ecole Waldorf de Colmar l’équivalent de la reconnaissance d’utilité publique en droit local alsacien. Il est tout à fait possible que les motifs du refus de cet avantage à la Fédération ne soient pas applicables à cette école en Alsace. Mais les raisons de cette divergence restent totalement inconnues. Les Canadiens francophones ont été confrontés à une problématique voisine et ont montré qu’ils ne s’accommodaient pas pour autant des méthodes de certaines de ces écoles. La loi sur l’instruction publique québécoise permet à l’administration, si un groupe de parents le demande et s’il n’y a pas d’opposition, « d’établir une école aux fins d’un projet particulier autre qu’un projet de nature religieuse ». C’est dans ce cadre juridique que quelques écoles Steiner Waldorf s’introduisirent dans le réseau des établissements publics. Mais la commission scolaire compétente avait mandaté un expert pour rédiger un rapport sur le bilan de cette expérience pour l’école de la « Roselière ». Ce document, défavorable à l’établissement et mis en ligne partiellement par les parents, présente les « célébrations » à caractère religieux comme un « grugeur de temps qui réduit considérablement le temps qui devrait être consacré aux apprentissages prescrits… ». Les enseignants, cités par la rapporteure, se refusaient en réplique à admettre tout autant « un endoctrinement contraire à la liberté de religion » qu’une quelconque « forme de favoritisme à l’égard d’une religion ou une autre ». Le 20 février 2013, la commission prit une résolution par laquelle elle décidait de mettre fin à l’existence de cette école Steiner au sein même du réseau des écoles publiques québécoises. Faute d’une perception des dommages aux personnes et des atteintes à l’ordre public imputables aux dérives sectaires, il arrive que l’administration n’agisse pas ou prenne des décisions insuffisamment fondées en droit ; les procédures perdues par la France devant la Cour européenne des droits de l’Homme témoignent de ces mesures hâtives. »

Nous voyons donc que tant que les contrôles exercés par l’Education Nationale sur les écoles Steiner-Waldorf ne se baseront pas sur la seule question pertinente les concernant, à savoir la conformité ou non aux exigences de la Convention internationale des droits de l’enfant, et celle de savoir si le fonctionnement de l’école est ou non sectaire, la question de l’interdiction pure et simple des écoles Steiner-Waldorf ne sera pas envisagée, alors-même qu’elle devrait l’être.

L’école Steiner-Waldorf comme lieu d’atteinte à la dignité des enfants

L’auteur de Dignité – Liberté aborde donc logiquement la question de la possible atteinte à la liberté et à la dignité des élèves dans les écoles Steiner-Waldorf. Le procès du 5 avril 2013, qui m’a opposé à la Fédération de écoles Steiner, a eu pour effet positif de mettre en lumière le processus d’endoctrinement et d’embrigadement des enfants dans les écoles Steiner-Waldorf. Gilbert Klein relève ainsi :

« Les mouvements sectaires sont irrespectueux de la liberté de conscience de leurs disciples. En cela, ils sont eux aussi indifférents à leur dignité si on la conçoit comme le respect du libre arbitre. Cette uniformisation des esprits apparaît dans l’éducation donnée aux enfants, élevés dans le moule de la pensée du groupe. Tout ce qui relève du monde environnant extérieur leur reste inconnu. Les rapports d’inspection des écoles privées hors contrat rendent compte de cet isolat. Une récente procédure en droit de la presse vient de donner un éclairage sur ce point. La revue de l’UNADFI avait publié un article de Grégoire Perra, élève puis enseignant des écoles Steiner – Waldorf. La Fédération qui regroupe ces établissements avait formé un pourvoi et sollicitait du Juge une condamnation des auteurs. Ces derniers, que cite le Juge, « dénoncent la « sorte d’atmosphère religieuse permanente » qui s’inscrira dans le psychisme des élèves « comme une addiction » et les « effets pervers » de la « véritable atmosphère artistico mythicoreligieuse » dans laquelle les élèves grandissent ». L’auteur déplore ensuite, au sein de ces écoles, que « … la célébration des rituels, les chants religieux et la préparation des fêtes de trimestre prennent tellement de place dans cette pédagogie que le temps imparti au travail scolaire proprement dit est littéralement réduit à peau de chagrin ». Le Juge résume l’argumentation de Grégoire Perra et de l’UNADFI en expliquant en quoi cet « endoctrinement », pour reprendre leurs termes, isole les mineurs de la société environnante, et favorisera ainsi leur maintien dans le giron des institutions de l’anthroposophie. « Ils expliquent également que les élèves sont victimes 140 d’une « adhésion forcée… » « à des repères, des pratiques et un langage différents », « la présence de nombreux repères volontairement différents de ceux de la société » étant présentée comme « un autre procédé par lequel les élèves des Écoles Steiner-Waldorf sont introduits à adhérer à une logique sectaire ». Ils affirment qu’il existe des « spécificités langagières et pédagogiques », constitutives d’un « véritable système de références fermé sur lui-même » et que « cela prépare les anciens élèves à devenir de futurs parents de ces écoles, ou à accepter plus volontiers que d’autres la logique sectaire du milieu anthroposophique ». La Fédération des Ecoles Steiner a été déboutée. Certes, dans une procédure en diffamation, l’excuse de bonne foi n’implique pas un jugement de valeur des magistrats sur la véracité des faits exposés par le défendeur. La relaxe des prévenus prouve seulement que, loin d’être le fruit d’une « haine féroce », le témoignage rédigé par Grégoire PERRA, publié sur le site de l’UNADFI, est le fruit d’une réflexion philosophique sur l’anthroposophie elle-même et sur ses modes de propagation, notamment au sein des Ecoles Steiner Waldorf. Le Tribunal relève que les prévenus n’ont pas agi par animosité. Ils concluent que « le sérieux de l’enquête n’est pas utilement contesté par la partie civile » dans la mesure où le passé de l’auteur le mettait à même de réfléchir sur son vécu dans le milieu des anthroposophes. Déboutée en première instance, la partie perdante n’a pas fait appel. L’auteur du témoignage, Grégoire Perra, précisera par la suite sur le blog qu’il a dédié à l’étude de l’anthroposophie : « La plupart des élèves de ces écoles ne vont pas devenir des anthroposophes. Ils vont par contre devenir sensibles à des idées spiritualistes, new-age, ainsi qu’à un univers, une esthétique, une façon d’être qui était celle de leur école et qui est aussi celle des anthroposophes ». Lui-même avait été destiné par son père, à ce réseau d’écoles alternatives. Il était devenu par la suite enseignant dans ces mêmes établissements puis membre de la Société anthroposophique. » (pages 139 et 140)

Ainsi, l’autorité judiciaire française a retenu de mon procès remporté contre la Fédération des écoles Steiner-Waldorf un point fondamental : ma bonne foi, mon absence d’animosité et le sérieux de mon enquête lorsque j’évoque les processus d’endoctrinement et d’embrigadement des élèves dans les écoles Steiner-Waldorf. Ce point est donc gravé désormais dans l’histoire du droit français et possède ainsi une valeur sociétale. Gilbert Klein estime ce point si important qu’il revient dessus lors de la conclusion finale de son ouvrage :

« Les personnes perdent parfois leur liberté de penser dès leur plus jeune âge. Les enfants grandissent au sein d’un univers incapable de leur révéler le pluralisme des convictions. Deux Cours administratives d’appel ont relevé les risques d’« isolement social » et de « marginalisation » auxquels les mineurs élevés dans des familles jéhovistes étaient exposés. La Cour d’appel de Paris, en relaxant M. Perra, ancien élève puis enseignant des écoles Steiner, et les dirigeants de l’UNADFI, cite des extraits du témoignage publié par l’association. Les magistrats relèvent les « pratiques d’endoctrinement », la « sorte d’atmosphère religieuse permanente » dans laquelle l’auteur voit une « addiction » future. Le Juge retient l’« adhésion forcée » et ce « prolongement de l’état rêveur (qui) favorise grandement la possibilité de devenir plus tard un anthroposophe ». Certes, la relaxe des prévenus ne vaut nullement, en droit de la presse, reconnaissance par la Justice de la véracité de leurs allégations. Elle implique toutefois leur bonne foi, la légitimité de leur démarche et l’absence d’animosité à l’encontre des plaignants. » (page 167)

La perte de la liberté de penser dès le plus jeune âge apparaît donc comme une caractéristique majeure des pratiques dites « pédagogiques » des écoles Steiner-Waldorf. L’isolement social et la marginalisation viennent aggraver ce processus et cette atteinte profonde à la dignité des élèves.

Les procédés de dissimulation sectaire des écoles Steiner-Waldorf

Comme le fait remarquer Gilbert Klein, une autre caractéristique  propre aux mouvements sectaires est en outre présente dans les écoles Steiner-Waldorf, à savoir la tendance à la dissimulation et à la séduction dans l’approche des nouveaux adeptes. En effet, les écoles Steiner-Waldorf n’avancent jamais à visage découvert et dissimulent habilement l’Anthroposophie lorsqu’elles « recrutent » de nouveaux parents d’élèves et leur progéniture. Là encore, ce sont les débats contradictoires du procès du 5 avril 2013 qui auront permis d’établir ce fait devant la Justice :

« Lors du procès de Grégoire Perra et de l’UNADFI, l’avocat de la défense avait demandé à un témoin à charge, responsable de la Fédération des Ecoles Steiner, si l’orientation anthroposophique était expliquée aux parents lors des journées « portes ouvertes ». La personne interrogée avait répondu par la négative. Elle a ajouté qu’il incombait aux parents intéressés par cette scolarité pour leurs enfants de se renseigner. Les groupes à dérive sectaire ne respectent pas le libre arbitre de leurs disciples dans la mesure où ils les engagent lors de la prise de contact dans une voie souvent extérieure à une idéologie quelconque. Il leur promettent réconfort moral, aide psychologique, guérisons, activités culturelles. Mais la fréquentation prolongée du mouvement fera d’eux des propagateurs d’idées dont ils n’avaient pas connaissance lors de leur première rencontre. » (page 142)

C’est donc du propre aveu d’une directrice d’école Steiner-Waldorf que le procédé sectaire de la dissimulation a pu apparaître aux yeux de la Justice.

Comment les écoles Steiner-Waldorf contreviennent à la Convention internationale des Droits de l’Enfant

Ainsi, la conclusion de l’ouvrage Dignité – liberté pose la question de la conformité des écoles Steiner-Waldorf au droit international concernant le respect des enfants. Il relève qu’il semble y avoir une contradiction entre l’objectif de l’article 14 de la Convention Internationale des droits de l’enfant, donnant à toute acte éducatif l’objectif de la liberté et de l’autonomie des individu en devenir, et l’endoctrinement pratiqué dans les écoles Steiner-Waldorf sur les élèves qui y sont scolarisés :

« Si les enfants élevés dans un isolat intellectuel ne peuvent se défaire des idéologies dont ils ont été imprégnés, en y adhérant une fois devenus adultes, seront-ils libres et consentants ? L’individu est-il autonome, responsable et digne lorsque ses pensées restent marquées du sceau d’une doctrine dans laquelle il a baigné depuis l’enfance ? Une éducation à la liberté, c’est l’objectif que se sont assigné les rédacteurs de la Convention internationale des droits de l’enfant ; ils ont ainsi rédigé les deux premiers alinéas de l’article 14 : « Les États parties respectent le droit de l’enfant à la liberté de pensée, de conscience et de religion. Les États parties respectent le droit et le devoir des parents ou, le cas échéant, des représentants légaux de l’enfant, de guider celui-ci dans l’exercice du droit susmentionné d’une manière qui corresponde au développement de ses capacités. (…) Une attention accrue portée à cette clause de la Convention internationale des droits de l’enfant pourrait amener les Etats à protéger les enfants d’une éducation sectaire. Un possible incidence de ce traité sur la prévention des dérives sectaires est à intervalles réguliers rappelée par l’administration. Le Ministère de l’Education nationale, encore récemment, s’est référé à ce texte pour demander à ses agents de redoubler d’attention. Il a précisé à ses services que « cette vigilance s’est manifestée par l’intervention réitérée du législateur, notamment en matière de protection de l’enfance, depuis la Convention internationale des droits de l’enfant du 20 novembre 1989… ». Il a décrit en ces termes les signes qui doivent éveiller la suspicion des fonctionnaires : « isolement et désocialisation ; atteintes physiques ; régime alimentaire carencé ; rupture du suivi thérapeutique et privation de soins conventionnels ; dés-instruction ; changement important du comportement de l’enfant ; embrigadement ; discours stéréotypé, absence d’expression autonome ». L’enfant élevé dans tel milieu fermé a de fortes chances, arrivé à l’âge adulte, de voir son libre arbitre annihilé.  » (page 168)

Conclusion

Le procès qui m’a opposé à la Fédération des écoles Steiner-Waldorf a eu lieu il y a maintenant presque 5 ans. Ce moment crucial de mon existence et l’échec de la Fédération aurait pu passer inaperçus et ne concerner que moi-même, n’eût été la présence et le regard, dans cette XVIIème chambre correctionnelle de Paris, de personnes connaissant particulièrement bien le phénomène sectaire. Gilbert Klein était donc de ceux-là. Si l’épreuve que constitue l’attente et la tenue d’un procès marque durablement une destinée, je suis toutefois heureux que celle-ci ait finalement contribué à mettre davantage en lumière le phénomène sectaire propre aux écoles Steiner-Waldorf, tout comme avait commencé à le faire la parution de mon témoignage L’endoctrinement des élèves à l’Anthroposophie dans les écoles Steiner-Waldorf. En entrant dans la jurisprudence française, c’est-à-dire dans l’histoire organique du droit façonnant au cours des siècles la vie sociétale d’un pays, puis en étant évoqué par des écrits de la qualité de celui que nous citons dans le présent article, il fera date et dépassera de loin le cadre de ma propre personne. L’écrit de Gilbert Klein est probablement la première manifestation de cette trace indélébile que mon histoire et mon vécu douloureux avec les écoles Steiner-Waldorf vont laisser dans l’Histoire. C’est pourquoi la joie que j’éprouve à la lecture de ces lignes va bien au-delà d’une satisfaction personnelle : il s’agit tout simplement pour moi d’une dignité retrouvée, celle à laquelle ma scolarité au sein du système éducatif Steiner-Waldorf avait porté atteinte et qu’elle avait tenté de détruire.

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A propos gperra

Professeur de Philosophie
Cet article a été publié dans Actualités, Le vrai visage des écoles Steiner-Waldorf, Mon témoignage, Non classé, Tout sur le procès et le verdict du 24 mai 2013. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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