Académie de Versailles : l’étau se resserre autour des écoles Steiner

Lorsque j’étais professeur Steiner-Waldorf, je me souviens qu’ils nous arrivaient fréquemment de rire à gorges déployées entre collègues après les visites des inspecteurs de l’Education Nationale, évoquant ensembles comment nous étions parvenus à les berner en faisant en sorte que ces derniers ne voient que du feu. Comme nous étions prévenus des inspections au moins 48h à l’avance, il nous était en effet facile de nous organiser pour présenter aux inspecteurs ce que nous voulions qu’ils voient et leur masquer ce qu’en revanche nous ne voulions pas qu’ils découvrent. Cela pouvait aller des contenus des enseignements prodigués aux modes d’organisation des repas à la cantine, en passant par les problèmes liés à la sécurité des bâtiments. Il fallait voir avec quelle puissance résonnaient parfois nos rires dans la salle des professeurs où nous tenions ces réunions secrètes succédant aux inspections !

Aujourd’hui, il semblerait que les rires susceptibles de résonner dans ces locaux où trône bien souvent la photographie noir et blanc au regard sévère du fondateur de l’Anthroposophie aient pour le moins changé de couleur et aient sans doute également descendu de quelques dizaines de décibels, voire aient disparus tout à fait, si l’on veut en croire une note d’analyse concernant les résultats des inspections diligentées depuis quelques années dans les établissements hors contrats de l’Académie, dont le journal Le Monde porte la connaissance au public dans un article du 16 mars 2017.

Cet article ayant été rédigé par Mattea Battaglia, une journaliste du Monde spécialiste des questions d’éducation, dont nous avons pu constater dans ses précédents articles une certaine complaisance, pour ne pas dire plus, à l’égard des écoles Steiner, l’information ne nous paraît pas susceptible de parti-pris à priori défavorable à l’égard de cette pédagogie issue de l’Anthroposophie de Rudolf Steiner. Toutefois, nous remarquons que, dans l’article en question, les écoles Steiner-Waldorf ne sont mentionnées qu’à la marge, dans un ensemble vaste comprenant les écoles musulmanes, catholiques, Montessori, etc. :

« Ce n’est ni un rapport d’inspection officiel ni une présentation exhaustive du paysage des écoles hors contrat. La note d’analyse que Le Monde a pu se procurer, rédigée il y a un an par une inspectrice pédagogique honoraire de l’académie de Versailles à l’adresse de son recteur, a néanmoins valeur de document : elle dit le pire de ce qui se joue derrière les portes de ces établissements quand ils dysfonctionnent. L’académie en question compte une centaine d’écoles hors contrat. Pas uniquement ces établissements musulmans auxquels le ministère de l’éducation ne cache pas, dans le contexte postattentats, « porter une attention particulière » : on y trouve aussi des écoles catholiques « tradis » – dont celles de la fraternité schismatique Saint-Pie X –, des écoles Montessori, Steiner, etc. Une trentaine ont été contrôlées en trois ans, au rythme de dix par an. »

A quel point les écoles Steiner sont-elles donc concernées par cette note d’analyse de l’inspectrice honoraire remise au Recteur de l’Académie de Versailles, nous ne pourrions le savoir qu’en ayant accès aux rapports d’inspections spécifiques de chacune des écoles mentionnées et contrôlées ces dernières années. Ce qui, pour d’obscures raisons dont le Cercle Laïque de Prévention du Sectarisme s’est fait écho sur son blog, n’est toujours pas possible à ce jour. Mais, dors et déjà, il m’est possible, en tant qu’ancien professeur Steiner-Waldorf, de reconnaître, dans les descriptions générales divulguées par cet écrit, des traits spécifiques que j’avais moi-même observés, parfois au détail près, dans les deux écoles Steiner-Waldorf de l’Académie de Versailles où j’avais travaillé. Par exemple :

L’existence de rituels de conditionnement

Le texte en question fait en effet état de l’existence de rituels et de processus de conditionnement :

« Au fil des huit pages de ce document, il n’est question que de « contenus [enseignés] erronés », « tendancieux » ou « évités ». De « rituels » voire de « conditionnement ».  De l’écart entre les promesses pédagogiques affichées – excellence, bienveillance, individualisation – et les situations observées. »

Ces rituels me font bien évidemment penser aux « paroles » et aux « fêtes » qui ont lieu dans les écoles Steiner, dont la fonction est précisément une mise en condition de réceptivité des élèves aux contenus ésotériques de l’Anthroposophie.

Une ignorance entretenue

La note de l’inspectrice mentionne également que les professeurs font le choix de ne pas enseigner certaines matières, ou des pans entiers de celles-ci :

« C’est « l’évitement de pans entiers du savoir » que la note détaille, « l’absence de nombreux enseignements » en sciences, technologie, géographie, histoire des arts, éducation civique, arts, musique, sport… « Nous assistons partout à des séances d’exercices, de lecture, de copie, mais à aucune leçon »peut-on lire. »

Dans mon article intitulé L’endoctrinement des élèves à l’Anthroposophie dans les écoles Steiner-Waldorf, ainsi que dans L’enseignement de la Préhistoire dans les écoles Steiner-Waldorf, j’ai détaillé comment les professeurs des écoles Steiner s’y prennent pour omettre ou éluder certaines connaissances pourtant obligatoires du socle commun de connaissance dès lors que celles-ci viennent contredire les enseignements ésotériques de Rudolf Steiner. De même, j’ai montré comment ces écoles enseignent plus volontiers les pseudos-sciences que les sciences dans les cours de sciences, afin de propager des idées similaires à celles de l’Anthroposophie (L’enseignement des pseudos-sciences dans les écoles Steiner-Waldorf).

La mise en sommeil de l’esprit critique

La note d’analyse de l’inspectrice honoraire mentionne également comment la forme même de l’enseignement dispensé dans ces structures parallèles se fait souvent de manière à endormir la raison des élèves plutôt que de la susciter :

« Même indigence des démarches expérimentale, exploratrice ou de recherche qui font particulièrement défaut en histoire et sciences. Peu d’expression personnelle – qu’elle soit orale, littéraire, artistique, « si elle existe, elle reste invisible », soulignent les inspecteurs. Peu ou pas de recours à la réflexion, à la création. Des outils informatiques qui prennent la poussière, des bibliothèques et des manuels datés… On est loin des projets éducatifs d’exception affichés. »

J’ai évoqué dans mon témoignage paru sur le site de l’UNADFI l’atmosphère « artistico-mystico-religieuse » dans laquelle baignent en permanence les élèves des écoles Steiner-Waldorf, atrophiant leur raison à un âge où il faudrait au contraire apprendre à la déployer. De même, la mention des outils informatiques prennant la poussière me font directement penser à la salle informatique de l’école Steiner-Waldorf de Verrières le Buisson, qui n’avait été aménagée que pour la forme et ne servait qu’une semaine par an, au cours d’ateliers confiés à un professeur parfaitement incompétent en informatique, selon les confidences que ce dernier avait pu me faire lorsque nous faisons ensemble notre formation pédagogique à l’Institut Rudolf Steiner de Chatou.

Le non respect du socle commun de connaissances

La note mentionne en outre le non respect du socle commun de connaissances et de compétences :

« Aucune des écoles contrôlées n’a fait référence au socle commun de connaissances, de compétences et de culture », ce « bagage » que tout élève doit avoir acquis à l’issue de la scolarité obligatoire, à 16 ans. Sa transmission est pourtant la seule obligation faite aux structures hors contrat, qui peuvent jouer avec les programmes et les méthodes, recruter leurs propres éducateurs, mais sont tenues, in fine, de le faire acquérir. »

Là encore, cette caractéristique m’évoque les écoles Steiner-Waldorf, puisque le Tribunal administratif de Paris a précisément refusé la reconnaissance en utilité publique que réclamait la Fédération des écoles Steiner-Waldorf au motif que l’une de ses écoles avait fait l’objet récemment d’un rapport signifiant que le socle commun de connaissances n’y était pas respecté. Nous pouvons donc supputer que l’école en question appartenait à l’Académie de Versailles.

La passivité des élèves

La note souligne enfin des méthodes pédagogiques favorisant la passivité et la crédulité intellectuelle des élèves :

« Les méthodes sont elles aussi épinglées –« appliquer, recopierreproduirerépéter à l’exclusion de toute prise d’initiative » –, pour le peu de place qu’elles laissent au développement de l’esprit critique, de l’autonomie de pensée et de comportement. « La passivité et le silence des enfants, associés à l’absence d’expression, favorisent l’assimilation, l’obéissance, la soumission, sans laisser de place à la curiosité ou à la réflexion », souligne l’auteure. »

Il est fort probable, à mon sens, que les inspecteurs à l’origine des rapports sur lesquels s’appuie cette note d’analyse ont dû observer comment, dans les écoles Steiner-Waldorf, la pratique de l’enseignement par « imitation » produit les effets délétères mentionnés, comme j’ai déjà eu l’occasion de le signaler dans mon article : L’imitation dans les écoles Steiner-Waldorf : une atteinte à la qualité de sujet.

Vers une fermeture des écoles Steiner-Waldorf de l’Académie de Versailles ?

La fin de l’article de Mattea Battaglia évoque une possible saisine de la Justice par l’Académie de Versailles des établissements où ont été constatées ces inquiétantes dérives :

« Quid du devenir de ces établissements ? « Certains font déjà ou pourront faire l’objet d’une saisine par la justice », répond-on rue de Grenelle. Sans fermeture automatique : on a vu, avec la polémique sur l’école Al-Badr de Toulouse, à quel point la procédure peut être compliquée. « Versailles n’est pas une académie à part, fait-on valoir au cabinet de Najat Vallaud-Belkacem, la ministre de l’éducation. Ce genre de remontées tend à démontrer que le hors contrat, longtemps considéré comme quantité négligeable – à la frange, à la marge –, nécessite un contrôle plus rigoureux. »

Selon moi, les caractéristiques décrites dans cette note d’analyse de l’inspectrice honoraire coïncident si étroitement avec les dérives des écoles Steiner-Waldorf qu’il serait logique que les saisines de la Justice évoquées concernent les deux grandes écoles de l’Académie de Versailles (La Libre École Steiner de Verrières le Buisson et l’école Perceval de Chatou). Mais bien sûr, cela reste à confirmer. Pour qu’un tel acte ait lieu, il faudrait en effet que les responsables de l’Education Nationale et les responsables politiques fassent preuve dans l’avenir d’un courage qu’ils n’ont pas eu de par le passé, s’exposant à une campagne de presse nationale que ne manquerait pas de déclencher la puissante Fédération des écoles Steiner-Waldorf en France. Pour autant, il est permis d’espérer que les responsables en question auront peut-être davantage le soucis des enfants scolarisés dans ces écoles qu’ils ne l’ont eu jusqu’à présent. Car il en va de leur responsabilité civile tout autant que morale et personnelle.

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