Mon enfance à l’école Waldorf, par Roger Rawlings

« L’école Waldorf doit réussir ; tant de choses dépendent de son succès. D’une certaine manière, sa réussite apportera une preuve de l’évolution spirituelle de l’humanité – que nous devons représenter. »

                                   Rudolf Steiner

La pédagogie Waldorf, vue par quelqu’un qui l’a subie.

                                   Par Roger Rawlings

Lire le texte original sur le site WaldorfWatch…

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Cet essai est une version très abrégée du compte-rendu en sept parties commençant par Unenlightened.

La version originale est disponible sur le remarquable site WaldorfWatch de Roger Rawlings.

I.

De l’âge de sept ans jusqu’à mes dix-huit ans, j’ai étudié dans une étrange école, secrètement dévouée à une doctrine ésotérique. Je parle de l’école Waldorf de Garden City, à New York. Le programme de l’école était basé sur les enseignements de Rudolf Steiner, un mystique européen qui, entre autres déclarations inquiétantes, prophétisa une apocalypse raciale mondiale. Être élève dans cette école fut une expérience bizarre. Pourtant, aujourd’hui, il y a peut-être un millier d’écoles dans le monde basées sur la pédagogie Waldorf, ce qui implique que des centaines de milliers d’enfants vivent, sous une forme ou sous une autre, ce que j’ai vécu.

Rudolf Steiner (1861-1925) croyait en l’existence de mondes spirituels supérieurs, invisibles aux simples sens humains, mais accessibles grâce à la clairvoyance. Après avoir été quelques temps le leader de la Société Théosophique allemande, Steiner fonda en 1912 son propre système religieux, qu’il baptisa Anthroposophie [1]. Comme la Theosophie, l’Anthroposophie est un syncrétisme brassant des croyances spirituelles du monde entier. En 1919, Steiner fut sollicité par le propriétaire de l’usine de cigarettes Waldorf-Astoria de Stuttgart, en Allemagne, pour créer une école pour les enfants des employés de l’usine. L’établissement créé par Steiner devint le prototype de toutes les écoles Waldorf suivantes.

Le projet de Steiner pour les écoles Waldorf était clairement défini. Administrées par de vrais croyants, les écoles Waldorf avaient pour fonction première de promouvoir l’anthroposophie. Cependant, il fallait selon lui cacher à la société les liens unissant les écoles et cette nouvelle religion.


-« L’un des faits les plus importants concernant les coulisses des écoles Waldorf, c’est qu’elles nous permettaient d’envisager de faire de l’anthroposophie un mouvement relativement important. Grâce à elles, le mouvement anthroposophique est devenu important. » [2]


– « En ce qui concerne notre école, la vraie vie spirituelle ne peut y être présente que parce que son personnel est composé d’anthroposophes” [3]


– “En tant qu’enseignants Waldorf, nous devons être de vrais anthroposophes, dans le sens le plus profond du terme, au sein de nos sentiments les plus intimes” [4]


– “[Nous] devons éveiller la conscience des enfants à la nature objective des vérités qu’ils reçoivent par notre enseignement. Et l’anthroposophie a quelque chose a dire sur la vérité objective… L’Anthroposophie sera dans l’école. » [5]


– « Nous devons nous rappeler qu’une institution à caractère anthroposophique, comme l’Ecole Waldorf, a des objectifs qui, bien évidemment, coïncident avec les désirs de l’anthroposophie. Mais actuellement, si ce lien était rendu public, les gens briseraient le cou de l’école Waldorf. » [6]

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Mon école Waldorf était un endroit charmant, avec des professeurs attentionnés et d’agréables camarades de classe, soigneusement sélectionnés dans les meilleures classes sociales. J’ai apprécié le temps passé là-bas. L’école était petite : une vingtaine d’élèves par classe chaque année. L’ambiance était intime et agréable.

Comme Steiner l’avait souhaité, notre Waldorf était une école religieuse cachant sa foi au monde extérieur. L’école donnait d’elle-même une image non-sectaire, tournée vers une pratique intensive des arts, avec un programme progressiste. Ces apparences ont sans doute amené beaucoup de parents à y inscrire leurs enfants, sans réaliser dans quoi ils les faisaient entrer : une éducation anthroposophique dissimulée ! Même après l’inscription, il était difficile pour les familles de percer à jour le déguisement des écoles Waldorf. En tant qu’élève, nous n’avons en effet pas appris par cœur de passages de textes sacrés et nos chants ne sortaient d’aucun livre de cantiques. Pourtant, une subtile atmosphère de mysticisme imprégnait l’école. Il y régnait une sorte de vibration spirituelle non-dite, mais omniprésente dans presque toutes les leçons, dans presque toutes les activités. Il était difficile pour la plupart des parents de la détecter. Mais en tant qu’élèves, nous l’avions tous ressentie, à un degré ou à un autre. Elle était dans l’air que nous respirions, instillant quotidiennement de manière sous-jacente certaines idées. En fin de compte, elle a façonné et coloré notre éducation plus efficacement que si des prêtres nous avaient livrés leurs sermons.

Le noyau mystique de Waldorf était bien caché. On en avait très rarement une vision claire. Une seule fois pourtant, ce noyau fut révélé au grand jour, de façon aussi  spectaculaire que surprenante. Cet événement se produisit plusieures années après la remise de mon diplôme de fin de scolarité, et bien avant que je ne prenne conscience de ce qu’on m’avait fait.

Début 1979, le New York Times  publia en effet un article à propos de mon ancienne école, avec un titre évocateur : L’influence d’un élève medium fait trembler l’école Waldorf [7]. En tombant sur l’article, à la bibliothèque, j’ai été galvanisé. Le Times révélait qu’un ancien élève de l’école avait commencé à prétendre posséder des pouvoirs paranormaux – il affirmait pouvoir converser avec des êtres du monde spirituel. De façon surprenante, plusieurs enseignants et membres du personnel – y compris le directeur, l’ancien directeur et le proviseur – avaient cru à son histoire et s’étaient inclinés devant ce sage clairvoyant. En conséquence, ils avaient cédé la direction de l’école au jeune homme et à ses «contacts spirituels». Les enseignants étaient comme ensorcelés et sollicitaient les conseils surnaturels du jeune voyant dans tous les domaines, tant sur des questions de programme scolaire que pour des décisions concernant la musique jouée durant les spectacles de danses de l’école.

Quand la connaissance de ce fait commença à se répandre, les croyances occultes des dirigeantsde l’école apparurent à la vue de tous.

Le scandale déchira l’école. Des dizaines de parents, consternés d’apprendre ce qui se passait, retirèrent leurs enfants. L’École semblait condamnée. Néanmoins, après un tumulte considérable se terminant par les licenciements et / ou les démissions des personnes les plus impliqués, l’école réussi à survivre. Elle fonctionne encore aujourd’hui, délivrant  des diplômes chaque année, classe après classe.

Je ne sais pas à quel point l’école a changé depuis mon époque (j’y ai été inscrit de 1953 à 1964), ou depuis ce grand bouleversement de 1979. Ce n’est pas mon propos. Je souhaite offrir ici un compte-rendu de mes expériences en tant qu’élève Waldorf, afin que les parents puissent faire preuve de vigilance s’ils envisagent d’envoyer leurs enfants dans une telle école. Certaines écoles Waldorf affichent un lien plutôt souple à Steiner. D’autres s’accrochent à lui étroitement. Dans les deux cas, prenez la peine de vérifier quels sont les objectifs réels et souvent tenus secrets de l’école où vous inscrivez vos enfants, afin de savoir si vous y adhérez ou non.

II.

Notre école était une école de secrets. Nos professeurs – que pour la plupart j’admirais – ne nous révélaient pas les objectifs spirituels qu’ils avaient à notre sujet. Cependant, le programme Waldorf était astucieusement conçu pour former notre esprit en conformité avec les croyances mystiques de Rudolf Steiner. Ce n’est que maintenant, rétrospectivement, après des recherches considérables, que je peux rendre compte clairement de pourquoi et comment ce fut fait.

Le processus éducatif à Waldorf était prudent et subtil. Au lieu de nous enseigner explicitement une doctrine, les anthroposophes de l’école essayaient de nous mener indirectement à elle. Ils nous ont sensibilisés au surnaturel et ont travaillé, discrètement, à nourrir en nous un sentiment de connexion intuitive au royaume spirituel. Leur conception de ce domaine était largement déterminée par les visions que Rudolf Steiner prétendait en avoir obtenues grâce à des facultés de clairvoyance. Le système « éducatif » qui en résulte est en fait dédié, non à l’éducation en tant que telle, mais à une formation spirituelle occulte. En un mot, il s’agit d’un endoctrinement, ou encore d’un lavage de cerveau.

La croyance anthroposophique est polythéiste, occulte, gnostique. Elle pense que le monde est peuplé d’innombrables êtres spirituels, surhumains et subhumains (dieux, maîtres, démons, gnomes, fantômes), de présences invisibles oeuvrant pour le bien et pour le mal. Elle mêle croyance au karma, à la réincarnation, à l’astrologie, à la magie, à l’initiation, à la clairvoyance. Elle est construite sur un récit cosmique ésotérique impliquant une évolution spirituelle et une dégénérescence des mondes, la présence de multiples plans d’existence, de combats formidables et de cataclysmes, de victoires et de défaites, etc.

Bien que ses adeptes l’appellent une « science spirituelle », l’anthroposophie est en fait une religion. C’est un système de croyances qui doit être jugé hérétique du point de vue des religions traditionnelles. Ainsi, c’est une foi que peu de parents choisiraient pour leurs enfants. Pourtant, le but ultime de la scolarité Waldorf est de guider les enfants vers l’anthroposophie.

Les écoles Waldorf sont l’organe d’extension de l’Anthroposophie. Elles sont les habiles paravents d’une secte occulte. Mais chut car, comme le disait Rudolf Steiner : « Si ce lien était officiel, les gens briseraient le cou de l’école Waldorf ».

Nous journées étaient agréables, douces et tranquilles. Il n’y avait guère de désordre ou de comportements agressifs à Waldorf. Railleries et indiscipline n’étaient pas complètement inconnues, mais elles étaient rares (les fauteurs de troubles incorrigibles avaient été écartés lors du processus d’inscription, ou expulsés). Arriver à l’école chaque jour était comme entrer dans un refuge protégeant du tumulte du monde. La matinée commençait par une prière, que personne n’appelait par son nom – nous l’appelions un «verset du matin». Dans les petites classes, après avoir récité le «verset», nous avions des cours sur les mythes et les histoires de la Bible (Steiner croyait que les mythes sont d’authentiques descriptions clairvoyantes du monde spirituel, en considérant que la Bible est presque juste et doit être réinterprétée à la lumière de ses propres Enseignements). Alternant avec ces leçons surnaturelles, il y avait des cours de mathématiques, géographie et histoire : des sujets normaux, mais retaillés et modulés d’une façon que nous ne pouvions pas voir. Nous n’avions pas de manuels scolaires – nous copiions les leçons que les professeurs écrivaient sur le tableau. La bibliothèque de l’école était petite, nous n’avions accès qu’à la vision Waldorf du monde et à des textes qui semblaient la confirmer. La lecture n’était pas mise en valeur, ni même enseignée dans les plus petites classes. Nous n’avions pas de Weekly Reader, pas de Dick and Jane [ndt : ouvrages illustrés utilisés pour l’enseignement de la lecture]. Les supports pédagogiques modernes, comme les films, n’étaient pas utilisés ; il y avait quelques chose de répugnant, voire même maléfique à leur sujet, bien que jamais on ne nous ait dit quoi. Nous posions nos têtes sur nos bureaux et écoutions alors que nos professeurs récitaient ou lisaient pour nous, souvent des histoires magiques ou mystiques. Les mythes nordiques étaient particulièrement soulignés, la mythologie de l’Allemagne et du nord de l’Europe. Les dieux de nombreuses traditions nous ont accompagnés tout au long de nos années Waldorf. L’anthroposophie enseigne que pratiquement tous les dieux, de pratiquement tous les panthéons, sont des êtres réels, des présences immanentes (certains diplômés de Waldorf sont parfois surpris d’apprendre que les dieux anciens ne sont pas des personnages historiques).

À divers moments de la journée, nous tricotions, crochions, peignions, et jouions à l’unisson de simples instruments à vent. Parfois, nous regardions simplement pendant que nos professeurs parlaient (nous ne prenions pas de notes, et avions rarement des examens, nous n’étudiions pas beaucoup). Les enseignants nous incitaient à nous identifier de façon imaginative à tout ce que nous avons étudié ou vu – sentir la force de vie traversant un arbre, ou absorber l’esprit noble d’un aigle, ou expérimenter la signification d’un caillou. Dans les cours de dessin, on nous a appris à produire des aquarelles brumeuses sans lignes droites ni détails clairs. Les images que nous créions étaient d’un autre monde, sans ressemblance avec la réalité physique ordinaire, mais complètement différentes des dessins d’enfants habituels avec leur personnages-bâton. Les enseignants ne le disaient pas, mais nos peintures étaient en fait des représentations talismaniques du royaume spirituel décrit par Steiner.

Dans les cours de danse, nous faisions de « l’eurythmie », une forme de mouvement corporel qui fait penser à une danse moderne à mouvements lents, mais qui était en fait destiné à nous enseigner les positions appropriées à la manifestation d’états spirituels de l’être – faisant appel aux influences de nos vies passées et préparant une base pour nos vies futures. Nous pratiquions l’eurythmie tout en manipulant des tiges de cuivre thérapeutiques et en gardant nos bassins strictement immobiles. On nous faisait comprendre que l’eurythmie avait une composante spirituelle particulièrement forte. Nos professeurs n’avaient pas besoin d’exprimer leurs croyances sur ces sujets ; le ton de leurs voix et leurs expressions faciales traduisaient la gravité des tâches qu’ils nous avaient assignées. Les moniteurs d’eurythmie nous impressionnaient particulièrement. Parfois nous faisions une représentation d’eurythmie pour nos parents durant les assemblées scolaires. Ces performances étaient presque toujours solennelles, chargées de profondeur spirituelle. Dans la première performance publique d’eurythmie de ma classe, en CE2 ou CM1, nous avons joué la création du monde : l’émergence de la lumière, la séparation de la lumière et des ténèbres, la séparation des terres et des eaux, etc. Nous avons dépeint les anges et les archanges, et l’accomplissement de la Volonté Divine. Je jouais le rôle de Dieu tout Puissant.

Quand nous sommes arrivés dans classes supérieures, notre conditionnement spirituel était assez avancé et le programme devint un peu plus conventionnel. Nous avions maintenant quelques manuels scolaires – bien que ce fussent souvent de simples recueils de textes originaux : des documents historiques de l’histoire américaine, par exemple, avec peu de commentaires. Nos professeurs nous disaient comment interpréter les textes. Comme dans les classes inférieures, les cours d’histoire consistaient surtout en récitations de contes passionnants, tissés de mythes et de légendes. Dans les cours de langues, les dictionnaires et ouvrages de grammaire étaient désormais autorisés, et nous avons commencé, de façon hésitante, à rédiger de courts essais et des histoires avec nos propres mots au lieu de simplement copier le cours des enseignants. Dans les cours d’arts plastiques le réalisme était de plus en plus autorisé, et nos cours de danse comprenaient désormais une formation aux danses de salon. Maths, langues et quelques autres matières devinrent optionnelles, en marge du programme. Nous pouvions choisir quels cours suivre. Mais chaque jour les cours les plus longs, les plus importants – appelés les « leçons principales » – étaient encore obligatoires : tous les enfants de chaque classe suivaient encore ces cours ensemble.

Donc les choses changèrent, un peu, à mesure que nous avancions dans notre scolarité ; mais la nature profonde de Waldorf, elle, ne changeait pas. Tout au long de nos journées, à travers la majeure partie du programme scolaire, la vibration spirituelle persistait. L’eurythmie demeurait. Les aquarelles brumeuses demeurait. Les mythes nordiques demeuraient. Nous avons assisté à des leçons sur les défaillances de la science et les échecs de la technologie moderne. Nos cours de math étaient imprégnés d’idéalisme platonicien : les nombre, les opérateurs et les formes géométriques avec lesquels nous travaillions étaient, apprenions-nous, de grossières ombres comparés à leurs homologues authentiques, parfaits qui demeuraient dans un monde idéal, hors de portée de nos perceptions. Dans les cours de lettres, nous lisions des romans soigneusement sélectionnés pour leurs thèmes compatibles avec l’Anthroposophie [8] intercalés avec des exercices basés sur des textes au contenu surnaturel ou même théologique : l’Odyssée, La Divine Comédie, Le Paradis Perdu – et naturellement une anthologie de mythes du monde entier, avec les mythes nordiques en vedette. La plupart de nos exercices utilisaient des classiques de la littérature, qui en tant que tels étaient des lectures tout à fait normales pour une école secondaire. Notre liste de lecture était impressionnante ; la plupart des parents auraient étés ravis de voir leurs enfants travailler sur n’importe lequel de ces textes, et à Waldorf nous en lisions beaucoup. Mais n’oubliez pas ce que ces textes signifiaient pour nous. Depuis les petites classes, on nous avait gavés d’un régime continu de mythes et d’histoires fantastiques. Chaque nouveau récit merveilleux complétait les autres, corroborant un peu plus la conception surnaturelle du monde que nos professeurs voulaient nous transmettre.  Dieux et géants et fées et gobelins et démons et anges et cyclopes et… Ils étaient réels pour nous, ou presque. Ils nous tournaient autour, et nous autour d’eux [9].

En bref, nos professeurs choisissaient astucieusement un contenu scolaire allant dans le sens de l’Anthroposophie, mais de façon lointaine, sans faire naître les soupçons des parents. L’élément crucial était l’analyse que les professeurs faisaient pendant les cours, qui induisait partout une dynamique anthroposophique. Il est incroyable de voir tout ce qui peut être transmis par quelques mots choisis, prononcés par de vrais croyants en position d’autorité. Nous n’avions pas accès à des opinions contradictoires ou des points de vue extérieurs. Imaginez. Si tous les textes et les récits étudiés durant votre scolarité avaient été d’inspiration mystique, spirituelle ou religieuse ? Et si les interprétations de ces œuvres proposées par vos professeurs étaient toutes conformes aux croyances d’un étrange culte spiritualiste ? Votre éducation équivaudrait en grande partie à un endoctrinement en faveur de la vision du monde de cette secte. Telle était notre éducation.

Les suggestions relatives à l’au-delà était subtiles, présentes de façon récurrente dans presque toutes nos études secondaires – et le Christ devint un personnage central.  Notre directeur nous a guidé dans la lecture d’essais spiritualistes : par exemple les Pages Choisies de Ralph Waldo Emerson, et Les Héros de Thomas Carlyle. J’ai toujours mes exemplaires de ces livres, dans lesquels je constate que j’ai soigneusement souligné les passages honorant le Christ et faisant l’éloge du christianisme. Nos professeurs exprimaient rarement de façon explicite leur intérêt pour le Christ, mais l’immense importance qu’Il avait pour eux pouvait difficilement passer inaperçue. Nous étions encouragés à voir des paraboles chrétiennes cachées dans l’œuvre de J.R.R. Tolkien et C.S. Lewis, qui étaient membre d’un cercle connu sous le nom de Chrétiens d’Oxford. Le chœur de notre lycée, composé de tous les enfants du lycée, a répété et interprété de la musique sacrée, y compris (pendant ma dernière année) le «Messie» de Haendel. L’événement central de chaque année «non-sectaire» dans notre école était une soirée de Décembre consacrée aux chants de Noël. Étudiants, parents, enseignants et anciens élèves remplissaient l’auditorium éclairé au chandelles, qui devenait le temps d’une soirée une sorte de chapelle. Le chant tissait l’unité de notre communauté. C’était indubitablement solennel (tous les cantiques étaient des chants traditionnels sur la naissance de Jésus – pas de chansonnettes populaires sur le Père Noël, les rennes ou les bonhommes de neige), et le point culminant de la soirée était « Douce nuit, Sainte nuit » – que la plupart d’entre nous chantaient en anglais, et certains en Allemand et en contrepoint.

Le Christ était important à Waldorf, mais il s’agissait du Christ révisé par Rudolf Steiner. Il n’était pas le Fils de Dieu révéré dans les églises chrétiennes ; il était le Dieu du Soleil, connu dans d’autres traditions sous divers noms : Ra, Apollon et Baldr. On ne nous en a pas parlé explicitement. Nous devions absorber la « vérité » qui flottait dans l’atmosphère nébuleuse de l’école – ou attendre pour l’absorber plus tard dans la vie, ou dans une future incarnation. Les Anthroposophes sont patients. L’évolution du genre humain, telle que prophétisée par Steiner, s’étend sur des millénaires.

III.

Les effets du programme pédagogique Waldorf se sont progressivement accumulés dans nos têtes et nos cœurs. Après quelques années seulement au sein de cette école, l’idée même de tenter d’avoir un point de vue clair sur la réalité avait presque perdu toute signification pour moi. Tout me paraissait plus symbolique que concret – bien que le sens des symboles fut vague. Chaque chose avait un sens profond qui restait caché.

Un livret écrit par notre directeur, John Fentress Gardner, met en lumière la vision du monde qui prévalait à Waldorf (certains lecteurs pourraient préférer sauter ce paragraphe ; il est empli du jargon que les Anthroposophes affectionnent). M. Gardner traite de L’art de la pédagogie développé dans les écoles Waldorf. Le livret comporte ce genre d’affirmations : « L’opposition entre la montagne et la mer n’est-elle pas la cause, ainsi qu’une image, des profondes différences dans l’expérience morale du genre humain ? Les montagnes délimitent, mais par là même elles séparent aussi. Elles enseignent l’intégrité, mais peuvent aller jusqu’à instiller l’antipathie » [10]. Le langage est plus soutenu que celui qu’aucun professeur aurait utilisé avec nous, mais le message m’est très familier : rien n’est juste tel que c’est; c’est toujours en même temps autre chose, quelque chose de plus grand ou plus petit. Les leçons morales ou spirituelles abondent ; le monde matériel réel n’a d’intérêt que dans la mesure où il sert de repoussoir. En conséquence, nous ne devons pas imaginer simplement la montagne comme une grande masse de roche et de terre – c’est une manifestation, une leçon, une image pesant sur notre vie morale. L’insistance des anthroposophes à voir dans chaque phénomène des préceptes mystiques (qui doivent être découverts par des méthodes ésotériques), renvoie le phénomène dans une brume oraculaire multidimensionnelle. M. Gardner écrit aussi : « On peut comprendre que de nombreux professeurs actuels [dans les écoles publiques] ne se rendent pas compte que la substance de ce monde à, pour un esprit parfaitement entraîné, quelque chose à offrir à toutes les facettes de l’âme humaine. Leur formation ne leur a pas permis d’acquérir la capacité à saisir les nombreux niveaux de vérité dissimulés dans chaque élément du monde apparent… » [11]. A Waldorf, les professeurs correctement formés ne font pas cette erreur : ils dirigent toujours l’attention loin du « monde apparent », vers les nombreux « niveaux de vérité » afin libérer les pouvoirs de l’âme humaine. Leurs yeux sont fixés sur ce qui se trouve au delà – réel ou non. Et c’est la clef : réel ou non. Scruter profondément, voir au delà des apparence peut s’avérer, en effet, sage. En fait, on pourrait dire que c’est l’essence de la sagesse. Mais vous devez voir ce qui est réellement présent dans le phénomène que vous étudiez – vous ne devez pas imaginer des « vérités cachées » qui sont de pures inventions de votre imagination. Les adeptes de Steiner commettent souvent cette erreur bien précise : remplacer les faits par des fantaisies. Ils « perçoivent » des signes et des événements occultes qui n’existent pas. Ils rêvent éveillés, et entraînent les élèves dans leurs chimères.

Je dois souligner qu’il n’y avait pas que des occultistes dans notre école Waldorf. La plupart des élèves, beaucoup de parents et même un bon nombre de professeurs semblaient être des gens normaux. Et il y avait un petit nombre de personnes qui ne prenaient pas parti, des professeurs et parents qui semblaient ressentir une sorte séduction spirituelle émanant de Waldorf, mais sans s’investir vraiment eux-mêmes dedans. Mais parmi le corps enseignant, indéniablement, il y avait aussi les autres, les vrais croyants : des individus qui semblaient sans cesse tenter de percer le fin voile séparant le monde matériel du monde spirituel (comme ils auraient dit). Il s’agissait souvent de personnes graves, dont les yeux étaient parfois perdus dans le lointain – mais il y avait aussi la dureté de l’acier en eux, ils diffusaient un sentiment d’assurance. Ils gardaient des secrets mystiques, clefs de vérités cosmiques.

Parfois certains de ces secrets furent partiellement révélés. Bizarrement, plusieurs de ces secrets touchaient à la question raciale. En terminale, notre professeur de biologie était notre directeur, M. Gardner. J’ignore quelles étaient ses qualifications en biologie, s’il en avait, mais il était le directeur et personne ne remettait en question son autorité. Je le respectais beaucoup. Il était grand, solennel, éloquent – exactement ce que devait être tout mâle dominant. Pourtant, je me souviens avoir été troublé par un cours qu’il nous fit un matin. M. Gardner nous dépeignit la structure générale de la généalogie de l’espèce humaine. Il expliqua que les différentes races se situaient à différents niveaux de développement moral – chacune forgeait sa propre destinée. Il a dit ces choses avec sympathie, sans aucune trace de condescendance. Pourtant la vibration était dans la salle ce matin-là : les termes qu’il utilisait étaient plus métaphysiques que biologiques. Les races orientales, expliqua-t-il, sont anciennes, sages, mais viciées. Les races africaines sont jeunes, immatures, enfantines. Au centre de l’arbre généalogique humain se trouve la race actuellement la plus avancée, les blancs, affirma-t-il. (Il nous donnait une version modifiée des opinions de Steiner).

Je me souviens aussi d’une leçon que nous avions reçue d’une autre de nos professeurs, Hertha Karl, qui enseignait à la fois l’Allemand et les sciences de la terre. Je ne connais pas son parcours – mais au lycée Waldorf, elle ne faisait aucun effort pour cacher sa dévotion envers Steiner. Après avoir dessiné un huit horizontal au tableau elle nous fit une conférence sur les « lemniscates » : l’interaction mystique entre les forces telluriques et éthériques, qui forme la structure de base de la nature, selon elle. Un jour, pendant le cours, elle s’est éloignée de son sujet pour nous mettre en garde à propos des transfusions de sang venant d’individus d’autres races. Nous étions tous blancs. Frau Karl nous enseigna que les noirs et les orientaux ont des groupes sanguins différents des nôtres, et que le fait de recevoir ce sang inférieur nous serait nocif. La morale semblait être, une fois encore, que l’identité raciale avait une signification importante pour les anthroposophes.

Il n’y a aucun moyen pour moi de prouver que M. Gardner et Mme Karl aient tenu les propos que je leur attribue. Tout ce que je peux faire, c’est ce serment solennel : j’ai conservé un souvenir clair et cohérent de ces remarques tout au long de ma vie (certains anciens camarades de classe m’ont dit que leurs souvenirs confirmaient les miens). Ma mémoire s’estompe peut-être ou me trahit sur des détails, mais je suis sûr que ma description de ces deux leçons est, pour l’essentiel, exacte. Des années après avoir quitté Waldorf, j’ai appris que ces choses dites par M. Gardner et Mme Karl étaient conformes aux doctrines de Steiner. Si j’avais su à cette époque, peut-être que les remarques de mes professeurs ne m’auraient pas assez marqué pour laisser des impressions aussi durables.

Comme tous les étudiants de ma classe étaient blancs, M. Gardner et Mme Karl (eux aussi blancs) se sont probablement sentis libres de nous parler des races en termes désobligeants. Aujourd’hui, les écoles Waldorf sont souvent sous contrat avec l’état – et je pense que les lycées sont exempts de prosélytisme raciste. Mais je me demande comment ces écoles concilient l’intégration avec le racisme qui infecte les enseignements de Steiner. J’espère que désormais les professeurs des écoles Waldorf ne s’engagent plus ouvertement dans des discussions sur la supériorité raciale, et je doute que le mot « aryen » (que Steiner utilisait souvent) soit souvent prononcé à voix haute. Mais si les anthroposophes aujourd’hui sont plus prudents sur les théories raciales de Steiner, il répudient rarement ces enseignements de façon explicite.

IV.

J’avais virtuellement passé toute ma vie à Waldorf, ce qui implique que ce que je voyais et entendais là-bas me semblait normal la plupart du temps. Et je crois que mon allégeance envers l’école n’a fait que croître avec les ans. Pourtant, en grandissant, certaines choses ont commencé à me paraître un peu bizarres. Bien sûr, ces cours de biologie et de botanique m’ont dérangé (le milieu des années 1960 était l’ère de la lutte pour les droits civiques, après tout – nous avions sûrement mieux à faire que de parler de races «inférieures»). Et j’ai commencé à faire attention à d’autres anomalies difficiles à repérer. Parfois, nos enseignants mentionnaient les anges ou d’autres êtres surnaturels comme s’il s’agissait de phénomènes objectifs, vérifiables, aussi réels que les arbres, les planètes ou les électrons. En fait, il leur arrivait parfois même de parler de ces entités comme si elles étaient manifestement présentes. Que faut-il penser de tout ça ? Après avoir passé tant d’années à Waldorf, j’étais fortement disposé à croire au surnaturel – mais nos enseignants, comment pouvaient-ils être aussi confiants ? Et puis il y avait ça : de temps en temps, les membres du corps professoral prononçaient avec respect le nom de Rudolf Steiner – toujours avec respect. Je savais vaguement que Steiner était la source de la sagesse à Waldorf, mais rien de plus précis. Imaginez que vous ayez été éduqué par un groupe secret de catholiques dévoués, ou de communistes, de mormons ou de fascistes – ou n’importe quelle organisation secrète avec un agenda idéologique : année après année, on vous apprend a parler et a penser de façon conforme à l’idéologie du groupe, mais on ne vous dit jamais précisément de quelle idéologie il s’agit, et on ne vous montre jamais aucun de ses textes fondateurs. Waldorf, c’était ça.

En fait, toutes sortes d’informations nous étaient cachées, pas seulement le matériel idéologique. Comme je l’ai dit, le programme Waldorf n’était pas conçu pour nous instruire au sens courant du terme. Au lycée nous avions des devoirs, parfois des examens, et nous écrivions des dissertations. Nous avons acquis quelques connaissances académiques sur des sujets standards. Pourtant, tout cela était, en quelque sorte, accessoire. Personne n’aurait pu prendre Waldorf pour un foyer d’excellence intellectuelle. Nos professeurs avaient d’autres objectifs, qui étaient prioritaires. La priorité de Waldorf était de conditionner doucement nos âmes et nos cœurs pour les rendre réceptifs aux influences spirituelles. A cette fin, nous professeurs nous encourageaient subtilement à toujours avancer vers la lumière, et nous éloigner des ténèbres (dans tous les sens du terme). Les plus influençables d’entre nous ont été profondément affectés. Je ne parlerai que de moi-même, par respect pour la vie privée de mes anciens camarades. A mon grand regret, j’étais un élève studieux et soumis, pas totalement crédule, mais pas loin. Sur moi, l’impact de Waldorf fut saisissant. J’ai développé des aspirations ésotériques – j’étais avide de révélations – j’avais envie de choses transcendantes, de beauté céleste et de grandeur. L’espoir suscité par la foi m’a nourri et soutenu durant des années. Mais, progressivement, une réaction s’est produite, qui est devenue de plus en plus prononcée durant les années de lycée. J’étais peiné que le monde (et moi-même) ne soit pas à la hauteur, il semblait ne jamais tenir ses promesses. Les rêveries transcendantales n’était rien d’autre – des rêves vagues, séduisants, toujours hors de portée. Désirer l’inaccessible engendre la frustration et le désespoir. J’ai suivi mes aspirations – peut-être plus que jamais – mais je commençais à ressentir ces aspirations comme un fardeau.

V.

J’étais membre de l’association des lycéens. En seconde, sur mon initiative, l’association a demandé à M. Gardner de mieux informer les étudiants à propos de Rudolf Steiner et de sa philosophie. Certains d’entre nous suspectaient de plus en plus que les professeurs avaient un objectif caché enraciné dans les dogmes de Steiner. En dépit de mon engagement – j’ai fini président de l’association des lycéens et orateur lors des cérémonies de remise de diplômes – j’avais de gros soupçons. J’avais eu quelques aperçus des coulisses, voyez-vous. Ma mère était la secrétaire de M. Gardner. Bien qu’elle n’ait jamais trahi intentionnellement devant moi les confidences de M. Gardner, elle a inévitablement laissé passer quelques bribes d’information sur l’homme et ses croyances – pas très instructives, mais assez pour piquer ma curiosité. J’avais aussi une source interne encore plus directe, car M. Gardner s’était pris d’un intérêt particulier pour moi. Nous avons eu de nombreuses conversations privées. Une fois, il m’a donné l’équivalent de conseils paternels sur tout un tas de sujets, comme la présentation (s’habiller plus formellement) et le sexe avant mariage (ne pas le faire). Une fois, il m’a demandé s’il devait renvoyer le professeur latin, et il a rapidement ajouté « N’y pensez pas avec votre cerveau » – Je devais donner une réponse instinctive, pas une réponse réfléchie (ce qui soulève la question, quel organe devrait être utilisé pour penser, si ce n’est le cerveau?). Une autre fois il m’a interrogé sur l’évolution avant de mener un long entretien privé sur le sujet. Tirant ses répliques de Steiner (sans le mentionner), il m’a expliqué que certains peuples et animaux contemporains n’avaient pas évolué à partir d’ancêtres moins développés, mais dégénéré à partir de d’anciennes formes de vies supérieures. Le schéma évolutif de la Terre est complexe, m’a-t-il appris, avec certaines espèces, races et individus en ascension, d’autres en régression. Je suis sorti de notre discussion assez confiant dans l’idée que lui et moi étions parmi ceux qui s’élèvent.

L’association des lycéens a demandé à M. Gardner de s’adresser à tout le lycée pour nous parler de Steiner et ensuite répondre à nos questions. Il l’a fait, à contrecœur et avec la plus grande prudence. Comme je le sais maintenant grâce à la lecture des livres de Steiner, il y a beaucoup de choses que M. Gardner a oublié de mentionner : la croyance de Steiner dans le karma et la réincarnation, par exemple ; et aussi sa croyance en l’Atlantide, et les gobelins, et la Lémurie, et Ahriman, etc. M. Gardner a contourné ces sujets. Au lieu de cela, il a déclaré aux étudiants assemblés que Steiner était un sage, un spiritualiste extraordinairement intuitif. Il a déclaré que les idées de Steiner sur les arts ont aidé à jeter les bases de notre programme artistique et que les connaissances scientifiques de Steiner ont mené, entre autres, au développement d’une forme particulièrement productive d’agriculture biologique. Il a déclaré que Steiner était extraordinairement perspicace et lucide. Puis il laissa échapper que Steiner pouvait voir des esprits à l’œil nu – ce qui a provoqué quelques soupirs et rires des étudiants, mais seulement quelques-uns (je soupçonne maintenant que cette bourde était intentionnelle : M. Gardner donnait des indices à propos du talent que nous devrions développer quand nous serions assez avancés : la clairvoyance, la base des idées et de la sagesse de Steiner). A part ça, il ne nous a pas dit grand chose de plus. Il a déclaré que le but de Waldorf était évident : nous éduquer et nous améliorer. Les principes éducatifs de Steiner sont certainement inestimables, dit-il, mais il a ajouté qu’il ne serait pas bon pour nous, à notre âge, de nous plonger dans les écrits de Steiner – nous étions trop jeunes pour les assimiler. La bonne façon d’étudier Steiner, nous expliqua-t-il, consistait à former des groupes d’étude quand nous serions plus âgés, et ensuite, avec des d’autres personnes faisant des recherches dans le même sens, nous devrions lire tous les livres de Steiner qui attirent notre attention, et en débattre. Dans l’ensemble M. Gardner avait esquivé nos questions, sa réponse tenant essentiellement en un seul mot : attendez.

VI.

Le scandale de l’ex-élève «clairvoyant» a éclaté à la fin des années 1970, plus d’une décennie après que j’aie obtenu mon diplôme. Mais, en lisant et relisant l’article du Times, je pensais aux personnes que j’avais connues pendant mes années Waldorf, les camarades de classe et les enseignants. M. Gardner était cité dans l’article : il avait démissionné. Mon professeur principal, mon professeur de mathématiques, mon professeur d’histoire, mon entraîneur de football et un bibliothécaire dont je me souvenais étaient aussi cités. Une personne indirectement impliquée dans le scandale n’est pas mentionnée dans l’article. Le professeur de ma classe pendant l’école primaire était Carol Hemingway Gardner, l’épouse de John Gardner. C’était une femme tendre, maternelle – je pense tous les enfants l’aimaient. J’étais triste de voir qu’elle partageait la disgrâce de son mari. J’ai de merveilleux souvenirs d’elle, bien que je me rende compte qu’elle m’a – de la manière la plus douce possible, et avec les meilleures intentions – fait faire mes premiers pas en direction des visions mythico-religieuses de l’anthroposophie. Dans l’historique de notre promotion, imprimé dans l’annuaire scolaire de 1964, on trouve ceci : « En CE2, nous avons commencé notre étude de la Bible, et avons joué une pièce de théâtre sur les nombreuses couleurs du manteau de Joseph… En dehors du b.a.-ba, le CM1 a été consacré à l’étude des mythes nordiques. Le point culminant de l’année fut la construction d’une sculpture en papier d’Yggdrasil, l’arbre de vie nordique. Le CM2, où nous avons étudié les mythes grecs et égyptiens, était notre dernière année avec Mme Gardner « .

La mythologie résidait au cœur de notre programme scolaire, contrairement à la science. Nos cours de sciences étaient en permanence biaisés par un contexte antiscientifique omniprésent. Dans les cours de physique et de chimie du lycée, nous avons essayé de reproduire, étape par étape, des « expériences » qui n’avaient pas plus de sens que des recettes de cuisine. Les cours de sciences semblaient conçus pour être aussi ennuyeux et rebutants que possible. On nous sensibilisait aux lacunes de la science de diverses manières. Notre professeur de physique-chimie recommandait le livre La science, cette vache sacrée, qui vise à réfuter la science et la méthode scientifique. Je l’ai lu et relu. Notre directeur nous avait imposé la lecture de L’échec de la technologie, qui devint le sujet de nos ateliers de discussion (réunions où les enseignants parlaient beaucoup et les étudiants très peu). Le sous-titre du livre est La perfection sans but ; selon sa thèse la technologie et son « obsession pour les faits… fait obstruction à une approche plus spirituelle d’une sagesse qui ne peut être réduite à la mécanique». On focalisait notre attention sur la façon dont la science et la technologie brident la sagesse spirituelle. Au cours de ces réunions ont été réaffirmées et soulignées plusieurs leçons que nous avions déjà assimilées depuis longtemps : nous devions douter des «faits» (c’est-à-dire des phénomènes physiques), nous méfier de nos perceptions et de notre intellect et suivre nos intuitions les plus profondes, sans se laisser abuser par les prétentions des scientifiques et des ingénieurs. M. Gardner lui-même dirigeait chaque réunion.

Dans l’ensemble, la science ne signifiait pas grand chose pour nous et la «Vérité» était un concept plus métaphysique qu’empirique. C’est ainsi que la ligne entre les faits vérifiables et la spéculation confuse s’est estompée. Dans sa maigre collection, la bibliothèque de notre école avait de la place pour des livres sur les soucoupes volantes, les dragons, le yeti et d’autres phénomènes non-avérés généralement présentés comme plausibles, voir réels. L’un de nos professeurs de sciences m’a conseillé la lecture de Sur la piste des bêtes ignorées, du cryptozoologue Bernard Heuvelmans. L’auteur de cet ouvrage plaide pour l’existence probable de nombreuses bêtes fabuleuses – y compris diverses espèces d’hommes-singes. Heuvelmans fustige les scientifiques qui refusent d’accorder crédit aux témoignages concernant ces créatures. À mon jeune esprit – comme sans doute pour les autres étudiants Waldorf – ces livres semblaient convaincants. Bien sûr, le monde grouille d’êtres fabuleux, de bêtes mythiques et légendaires. Bien sûr la science est aveugle et l’imagination mythopoétique voit la réalité. Et par conséquent la réalité de tous les mythes que nous avons entendus et étudiés en classe était confirmée, et nous avons été guidés sur un chemin de plus en plus éloigné d’une approche rationnelle de la réalité.

Cela nous amène à un problème crucial. Pour Steiner et ses disciples, la véritable pensée ne relève pas de processus rationnels ou intellectuels, qu’ils jugent arides et peu inspirés. La forme de «pensée» que Steiner préconise, plus proche de l’émotion que de la froideur conceptuelle de la rationalité, génère plus de confusion – voire de mystifications – que de clarté. Demandez-vous si c’est ce que vous voulez pour vos enfants. Steiner enseignait que nous devons retrouver nos antiques pouvoirs de clairvoyance, en les élevant à de plus haut niveaux de perspicacité spirituelle. Nous devons nous ouvrir au monde par le biais de l’imagination, qui est selon Steiner une forme de clairvoyance. Selon lui : « Dans l’ensemble, les gens d’aujourd’hui n’ont aucune idée de la façon dont on comprenait l’univers dans l’Antiquité, quand les êtres humains possédaient encore une clairvoyance instinctive… Si nous voulons être pleinement humains, nous devons nous battre pour reconquérir une vision du cosmos portée par l’imagination »[12]. Nous devons revenir à la clairvoyance, c’est à dire l’imagination. Sur ce chemin, l’intellect et le cerveau sont de simples bivouacs ; notre véritable objectif est de les transcender, d’atteindre de nouvelles formes de perception, supérieures ou plus «exactes». Comme Steiner l’a déclaré ailleurs : « J’ai décrit … comment l’intellect se dépasse quand il évolue vers la clairvoyance, intuitive et exacte … Grâce à une telle conscience supérieure – conscience imaginative, inspirée et intuitive – l’homme peut atteindre la connaissance de soi au-delà de son intellect et se reconnaître comme faisant partie du monde supra-sensible [c’est-à-dire, surnaturel] »[13]. Il faut laisser l’intellect derrière nous : « L’intellect détruit ou bride »[14]. Quant au cerveau, il ne vaut pas grand chose. « [Le] cerveau et le système nerveux n’ont aucun rapport avec la connaissance réelle »[15]. Selon Steiner, la connaissance réelle est la clairvoyance.
S’il vous plaît, demandez-vous si c’est ce que vous voulez pour vos enfants. Une instruction scolaire qui dévalorise l’activité intellectuelle. Une éducation orientée vers un fantasme de clairvoyance.

VII.

Certains étudiants de mon école Waldorf n’ont pas succombé au programme spirituel secret de Waldorf. Ceux qui ont la peau dure, ou un fort scepticisme naturel – ou qui n’ont passé que quelques années à Waldorf – s’en sont sortis à peu près indemnes. D’autres étudiants ont été affectés à des degrés divers. Je suppose qu’une minorité, faible mais pas insignifiante, a été convertie : Waldorf leur a donné ce dont leurs âmes semblaient avoir besoin, et ils se sont engagés durablement sur ce chemin. Après l’obtention du diplôme, ils sont revenus chaque année pour les réunions, les chants de Noël et divers événements spéciaux ; ils ont contribué aux collectes de fonds annuelles et ils ont fait ce qu’ils pouvaient pour aider l’école à accomplir sa mission. Quelques-uns devinrent, évidemment, des anthroposophes étudiant Steiner.

J’ai échappé à ce sort, mais de justesse. Durant mes onze années à Waldorf, je me suis tenu très près du feu, et j’étais attiré par sa chaleur – mais j’ai reculé. Je n’ai jamais été plus proche de l’allégeance totale que le jour, riche en émotions, de la remise des diplômes. Ce matin de juin, je me considérais comme profondément religieux (bien que je fut incapable d’énumérer les Dix Commandements ou citer plus que quelques courts versets de la Bible). J’étais exalté par l’idée que le monde soit plus spirituel que physique, plus idéal que réel. J’étais vain, moralisateur, suffisant, innocent, timide, sectaire sur les questions raciales et, paradoxalement, pour un étudiant gonflé d’autosatisfaction je manquais complètement de confiance en moi. J’étais catégorique et pourtant rempli de doutes. Je n’avais aucune patience pour la science et ses demi-vérités sans profondeur. J’attachais plus de valeur à l’imagination qu’à la raison, à la sensibilité qu’aux perceptions. J’avais toujours raison sur tout – ne me demandez pas les détails (pitié, ne demandez pas). Je n’avais qu’une connaissance superficielle de l’économie et des principaux problèmes du monde – et je n’en avais cure. Je me sentais au dessus de tout ce que je voyais en dehors de l’école. J’étais désemparé. Je n’avais aucune ambition professionnelle, pas de compétences académique ou pratiques. Mes aptitudes sociales étaient limitées. Je rêvais d’une belle et ardente compagne aryenne (peu de femmes réelles se rapprochaient de mon idéal. Marilyn, où es-tu ? Je n’ai pas eu beaucoup d’aventures sentimentales). J’aspirais à une mort sereine, ou mieux encore une croisade, ou une rédemption. Je rêvais d’écrire un livre intitulé Dieu, qui aurait réconcilié toutes les religions. Je rêvais de devenir Président des États-Unis. Je rêvais de réaliser quelque-chose, sans trop savoir quoi, mais quelque-chose de titanesque et stupéfiant. Mais je n’avais pas l’intention de bouger le petit doigt. J’attendais, patiemment… En d’autres termes, on m’avait lavé le cerveau, avec une minutie et une intensité que je ne pouvais pas imaginer. Et je dois ajouter que j’étais – sans l’avoir vraiment compris – profondément malheureux. Dieu merci, j’étais profondément malheureux. À mesure que je prenais conscience de la tristesse qui s’est abattue sur moi durant les années suivantes, je me suis senti poussé à m’interroger sur mon état et comment y remédier. Même dans ces conditions, je n’ai pu que progressivement me tailler un chemin à travers le brouillard dans lequel je lévitais (métaphoriquement parlant : juste une métaphore), avant d’arriver enfin à poser un pied dans la réalité. Ma déconversion totale a pris plus de vingt ans.

Je ne souhaite à personne de devoir mener une lutte aussi longue et fastidieuse. Si vous envisagez d’envoyer vos enfants dans une école Waldorf, prenez votre temps pour vous renseigner en détail sur les programmes et les objectifs de l’école. Dans le programme, quelle part de temps est consacrée uniquement à la copie de ce qui est inscrit au tableau ? Est-ce qu’on donne trop d’importance à la tenue d’un cahier de cours ? Le débat est-il encouragé ? La critique est-elle autorisée ? Les prières (« paroles » ou « versets du matin ») sont-elles obligatoires ? Quels genre de livres trouves-t-on dans la bibliothèque (ou lesquels en sont bannis) ? Quels sont les manuels scolaires utilisés, s’il y en a ? Les sciences sont-elles enseignées sérieusement, ou biaisée par le mysticisme ? Demandez quelle place tiennent les mythes et légendes dans le programme. Demandez qui était Rudolf Steiner. Demandez ce qu’il pensait de l’évolution. Posez des questions sur la clairvoyance. Apportez une liste de citations Steiner qui soulèvent des questions, et posez ces questions. Essayez de découvrir quel est le degré d’adhésion de l’école aux doctrines de Steiner. Comme je l’ai précisé plus haut, les écoles Waldorf ne sont pas toutes strictement identiques. Par exemple certaines peuvent prendre leur distances vis-à-vis du racisme de Steiner. Le problème est que tout le système de Steiner est fondé sur ses intuitions mystiques et clairvoyantes (ses « révélations » racistes inclues). Une école Waldorf ne peut pas se débarrasser complètement de la mystique de Steiner à moins qu’elle ne renonce entièrement à Steiner – auquel cas elle cesse d’être une école Waldorf. Des demi-mesures sont possibles – accepter certains enseignements mystiques de Steiner tout en rejetant les autres – mais le mysticisme resterait nécessairement enraciné dans le programme, malgré l’absence de certaines des « vérités » sur lesquelles se base ce mysticisme. La pédagogie qui en résulterait, bâtie sur des morceaux choisis d’enseignements de Steiner en version expurgée, perdrait inévitablement beaucoup de sa cohérence et de sa logique.

Les parents juifs doivent prendre des précautions particulières. Steiner n’était pas vraiment un antisémite enragé. Mais tous les parents juifs qui envisagent une école Waldorf devraient réfléchir soigneusement au racisme de Steiner et à l’accent qu’il a mis sur le Christ. Interrogez-vous également les commentaires de Steiner sur le rôle historique du judaïsme, comme celui-ci: «Le judaïsme en tant que tel est dépassé depuis longtemps et n’a plus de place légitime dans la vie des peuples modernes ; le fait qu’il ait néanmoins réussi à maintenir son existence est une aberration dans l’histoire du monde, qui aura des conséquences» [16]. Il vous sera peut-être aussi profitable de vous renseigner sur les liens possibles entre certains anthroposophes et les nazis.

Tous les parents, quel que soit leur milieu, qui envisagent d’envoyer leurs enfants dans une école Waldorf devraient insister pour obtenir des réponses honnêtes des écoles à propos de leur politique et leur philosophie sous-jacente. Si une seule réponse éveille votre méfiance, envoyez vos enfants ailleurs. Leurs vies sont entre vos mains.

Roger Rawlings

[1] Le mot signifie connaissance, ou sagesse, de l’être humain.
[2] Rudolf Steiner, RUDOLF STEINER IN THE WALDORF SCHOOL (Anthroposophic Press, 1996), p.156.
[3] Rudolf Steiner, EDUCATION FOR ADOLESCENTS (Anthroposophic Press, 1996), p. 60.
[4] Rudolf Steiner, FACULTY MEETINGS WITH RUDOLF STEINER (Anthroposophic Press, 1998), p. 118.
[5] Ibid., p. 495.
[6] Ibid., p. 705.
[7] « ‘Psychic’ Ex-Student’s Influence Shakes Waldorf School », by John T. McQuiston, special to THE NEW YORK TIMES, Feb. 16, 1979.
[8] Je ne devrais pas négliger les romans ordinaires que nous avons lus – ils aident à illustrer comment nos enseignants ont pu nous inculquer des valeurs anthroposophes sans parler explicitement de Steiner ou de ses doctrines. Par exemple, nous avons étudié My Antonia de Willa Cather, qui traite de l’idéologie du Destin Manifeste, tel qu’adopté par deux familles chrétiennes : les forces du destin veulent que les Blancs s’emparent du continent nord-américain, et la foi aide les familles à surmonter leurs épreuves.
Nous avons également étudié Crime et Châtiment, l’histoire d’un meurtrier sans remords, apparemment irrécupérable. Le roman peut être interprété comme une image du déficit d’âme du monde moderne, et le besoin d’une rédemption spirituelle. Ce sont des thématiques qui inspirent les anthroposophes, tout comme la fin du roman : le meurtrier étreint le Nouveau Testament tandis que l’auteur envisage pour lui «une nouvelle histoire, l’histoire de la renaissance graduelle d’un homme, l’histoire de sa régénération progressive, de son passage progressif d’un monde à l’autre … « – Fyodor Dostoyevsky, CRIME AND PUNISHMENT (Penguin Books, 1951), p. 559.
Je ne veux bien sûr pas dire que Cather et Dostoïevsky étaient des Anthroposophes – une telle suggestion aurait choqué ces auteurs. Mais nos enseignants choisissaient des lectures qui étaient, à des degrés divers, compatibles avec les positions anthroposophiques.
[9] Je ne prétend pas parler au nom de mes anciens camarades et amis. Je sais que certains d’entre eux ont été fortement affectés par le message anthroposophique tissé par notre éducation ; et je sais que d’autres ont étés beaucoup moins affectés. La prédisposition de nos âmes (pour dire ça à la manière anthroposophe) était variée. Je me suis révélé hautement suggestible, bien que le scintillement d’un scepticisme salvateur ait clignoté en moi de façon intermittente.
[10] John Fentress Gardner, THE EXPERIENCE OF KNOWLEDGE (The Myrin Institute Inc. for Adult Education, 1962), p. 19.
[11] Ibid., p. 26.
[12] Rudolf Steiner, ART AS SPIRITUAL ACTIVITY (Anthroposophic Press, 1998), p. 256.
[13] Rudolf Steiner, “Self Knowledge and the Christ Experience” (Rudolf Steiner Press, 1988), a lecture, GA 221.
Le terme «supersensible» – qui apparaît à plusieurs reprises dans les livres et les conférences de Steiner – se réfère à des choses qui dépassent la portée de nos sens. Pour les «voir», nous devons devenir clairvoyants, insistait Steiner.
[14] Rudolf Steiner, WALDORF EDUCATION AND ANTHROPOSOPHY, Vol. 1

(Anthroposophic Press, 1995, p. 233.
[15] Rudolf Steiner, FOUNDATIONS OF HUMAN EXPERIENCE (SteinerBooks, 1996), p. 60.
[16] Rudolf Steiner, “Vom Wesen des Judentums” {On the Nature of the Jews}, DIE GESCHICHTE DER MENSCHHEIT UND DIE WELTANSCHAUUNGEN DER KULTURVOLKER, Dornach, 1968; English translation, Council of the Anthroposophical Society in The Netherlands, Zeist/Driebergen, April 1, 2000.

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