Fake Nyssen

Madame la Ministre,

Dans l’interview que vous avez donnée cette semaine au journal l’Obs (n°2745, du 15 au 21 juin 2017), vous évoquez votre parcours et votre nomination dans le gouvernement d’Édouard Philippe. Au cours de cet échange avec le journaliste Jérôme Garcin, vous abordez la question des écoles Steiner-Waldorf et celle du Domaine du Possible. Vous faites même une allusion à ma personne et à mon blog, qualifiant de « fake news » ma dénonciation de ces écoles et de la dérive sectaire qui les pilote : l’Anthroposophie.

Chère Madame Nyssen, sachez que, depuis l’année 2011, j’ai fait le choix éthique mûrement réfléchi de ne plus discuter avec des anthroposophes, car aucun dialogue véritable n’est possible avec des personnes intellectuellement malhonnêtes et profondément insincères envers les autres et envers elles-mêmes (ce dont ne sont pas entièrement responsables les personnes, mais surtout l’institution et la doctrine qui les façonnent). Ne vous connaissant pas personnellement, il m’est impossible de déterminer jusqu’à quel degré votre être moral a été atteint ou non par votre fréquentation intime des hauts dirigeants de l’Anthroposophie, comme Bodo von Plato ou Henri Dahan. Les ayant personnellement connus plus longtemps que vous – Henri  Dahan était professeur à l’école Steiner-Waldorf de Verrières le Buisson quand j’y suis entré en 1979 et Bodo von Plato y fut mon professeur d’Histoire-Géographie au Lycée – je sais à quel point peut être puissante l’emprise que ces individus sont capables d’exercer sur quelqu’un. Je ne saurais avec certitude vous qualifier d’anthroposophe, mais vous avez donné dernièrement suffisamment de signes d’une adhésion profonde à l’Anthroposophie pour que vous n’échappiez pas non plus à cette règle que je me suis fixée.

Cependant, vous êtes devenue récemment une Ministre de notre République. Et c’est à ce titre que je vous réponds aujourd’hui​.

 

Une Ministre a un devoir d’exemplarité

Tout d’abord, je souhaite revenir sur les propos qui ont été les vôtres pour qualifier mon travail et ma démarche :

« L’idée selon laquelle l’Ecole [du domaine du possible] serait liée à une secte est le type même de la fake news. M. Melenchon s’est contenté de reprendre à son compte le blog de quelqu’un qui était anthroposophe et a basculé dans une contestation des écoles Steiner. » (p. 103)

En tant qu’éditrice, vous connaissez le poids des mots et leurs implications. Vous ne pouvez donc ignorez que l’emploi du verbe « basculer » induit dans l’esprit du lecteur l’idée d’une action qui se serait produite sous l’effet d’une perte d’équilibre, c’est-à-dire d’un mouvement émotionnel et irrationnel. Vous ne pouvez non plus ignorer que la XVIIème Chambre Correctionnelle de Paris – suite à une plainte en diffamation déposée contre moi par la Fédération des écoles Steiner-Waldorf – a statué au sujet de ce qui a présidé à ma dénonciation des écoles Steiner-Waldorf, examinant longuement mon parcours et mes motivations. Vous savez donc que les juges ont conclu que ma démarche était « le fruit d’une réflexion philosophique sur l’Anthroposophie et ses moyens de diffusion, notamment à travers les écoles Steiner-Waldorf ». Il n’est ainsi aucunement question d’un quelquonque « basculement » dans ce jugement de justice, mais d’une démarche réfléchie de type philosophique. De ce fait, vous employez un terme qui semble viser sciemment à induire dans l’esprit du lecteur une remise en question d’un jugement de justice, ce qui, je vous le rappelle, compte-tenu de votre position actuelle et de l’impact médiatique de vos propos, contreviendrait à la saine séparation des pouvoirs, fondement de notre démocratie.

C’est pourquoi, Madame la Ministre, je me permets humblement de vous rappeler non seulement à votre devoir d’exemplarité, mais également à mieux résister à l’avenir à ce genre de propos douteux quand vous voulez défendre les écoles Steiner-Waldorf.

 

Reprise du vocabulaire des anthroposophes

Permettez-moi également de vous faire part de mon immense étonnement, quand je retrouve dans votre propre bouche les mots du langage spécifique des anthroposophes, ce jargon très spécial par lequel ils parviennent à dresser entre eux et la réalité une sorte de paroie étanche leur interdisant de prendre conscience du caractère sectaire de leur institution. Ainsi, vous affirmez :

« C’est Jack Lang, encore lui, qui a, en son temps, soutenu et défendu, contre les attaques, les écoles Steiner. »

« Les attaques ! » : combien de fois ais-je entendu ce terme dans les cercles internes de l’Anthroposophie lorsque je lui appartenais. Chez les anthroposophes, ce vocabulaire sert en effet à qualifier automatiquement d’hostiles et de malveillantes toutes contradictions et mises en cause adressées à cette mouvance. Il s’agit d’une sorte de rempart entre cette forteresse dans laquelle se sont enfermés les adeptes et ce que ces derniers qualifient eux-mêmes de « monde extérieur ».

Dans votre bouche, l’utilisation de ce terme visant, chez les anthroposophes, à enfermer les esprits dans un climat de défiance à l’égard de la société et à interdire toute saine remise en question de soi, est d’autant plus inquiétant que vous êtes la Ministre de la Culture de notre pays. Or, qu’est-ce que la Culture, si ce n’est précisément cette disposition profonde à l’accueil de l’altérité, de la contradiction et du monde ?

 

Les Morts sont morts

À la lumière de vos déclarations, il est donc légitime de se demander ce qui vous pousse à agir ainsi en faveur de cette mouvance sectaire et des écoles Steiner-Waldorf ? Et surtout comment vous pouvez aussi facilement faire fi de toute la controverse que celles-ci suscitent et que vous ne pouvez ignorer, tout comme vous ne pouvez ignorer que cette dernière provient de bien d’autres personnes que moi, comme il suffit de le constater en lisant ne serait-ce que le chapitre de wikipédia consacré à cette pédagogie.

C’est vous-mêmes qui donnez la réponse à cette question lorsque, dans cet article de l’Obs, vous évoquez encore une fois la mort tragique de votre fils Antoine :

« C’est grâce à Antoine que, Jean-Paul [Capitani] et moi, nous avons eu l’énergie de créer l’Ecole du Domaine du Possible. C’est grâce à lui que nous avons l’énergie d’avancer. C’est grâce à lui que je suis ici. Antoine m’amène là où je n’aurais jamais imaginé pouvoir aller. Il y a un moment crucial où j’ai compris cela. C’était il y a trois ans. Nous avions été invités en Inde, dans une école extraordinaire, où avait été organisé un colloque au cours duquel des gens du monde entier confrontaient leur expérience. Et là-bas, on m’a demandé de faire, en anglais, la synthèse des travaux. Eh bien, me croirez-vous, j’ai fait un discours d’une traite, comme si la langue de Shakespeare m’était naturelle. C’était, j’en suis sûre, Antoine qui me l’avait soufflé. » (p. 100)

Madame Nyssen, les Morts sont morts ! Et si l’âme de votre fils a survécu, ce qui est une possibilité, son décès n’a certainement pas fait de lui un traducteur simultané Français/Anglais. S’il continue à vivre dans l’Au-delà, son action n’a probablement rien à voir non plus avec votre nomination actuelle au Ministère de la Culture (« C’est grâce à lui que je suis ici »), car c’est Emmanuel Macron et lui seul qui a pris cette décision dont il sera comptable envers la nation. Enfin, Antoine n’a sans doute aucune part dans votre engagement dans l’École du Domaine du Possible : cet acte par lequel vous mettez des centaines d’enfants entre les mains des anthroposophes est de votre entière responsabilité.

Vos propos pourraient faire penser à une simple foi en l’immortalité de l’âme, qui est propre à de nombreuses religions. À ce titre, ils seraient respectables, comme le sont toutes les croyances. Mais, si l’on y regarde de près, ils vont bien au-delà. La doctrine anthroposophique se caractérise précisément par cette volonté d’effacer toute trace de la frontière qui sépare les Morts des Vivants. En effet, pour les anthroposophes, les Morts continuent d’oeuvrer avec nous et parmi nous, exactement comme s’ils n’avaient jamais disparus, à la différence près qu’ils seraient désormais invisibles et incorporels (Lire à ce sujet Rudolf Steiner et nos Morts, Ed. Triades). Or, tout être humain sait au plus profond de lui-même que le doute au sujet de la mort ne peut être ainsi facilement levé. Si nous sommes sincères avec nous-mêmes, nous devons vivre avec l’idée que non seulement ceux que nous avons aimés ne sont plus là, mais aussi qu’ils ne sont peut-être même plus du tout. Rien ne nous oblige à trancher au sujet de ce doute. Nous pouvons croire. Mais ce faisant, nous devons aussi accepter l’évidence de la disparition des personnes décédées, respecter leur absence.

En parlant comme vous le faite de votre fils Antoine dans les colonnes de l’Obs – comme vous l’avez fait par ailleurs à de nombreuses autres reprises dans d’autres médias – vous montrez clairement que vous faites comme si ce dernier était encore présent sur cette terre, agissant comme il le ferait s’il était vivant aujourd’hui, ou plutôt comme vous souhaiteriez qu’il agisse. Vous montrez par là que vous êtes profondément tombée dans cette insincèrité existentielle et métaphysique qui est au cœur de l’Anthroposophie : cette volonté de nier l’existence-même de la Mort.

Les seules paroles susceptibles de vous délivrer de ce puissant mensonge anthroposophique sont dures, mais elles doivent pourtant vous être adressées :

Madame Nyssen, votre fils Antoine est mort ! Il n’est plus de ce monde ! Il n’a peut-être même plus d’existence du tout ! Respectez son absence ! Si quelque chose de lui persiste, je ne crois pas que son rôle soit de vous aider à bâtir une école Steiner-Waldorf, ni non plus de vous épauler dans votre tâche ministérielle actuelle, surtout si c’est pour en profiter pour faire la promotion d’une dérive sectaire auprès des journalistes. En disant cela, je ne pretends pas, comme vous, savoir exactement ce que font et ce que ne font pas ceux qui sont décédés, fussent-ils de mon entourage. Mais je sais par expérience que les anthroposophes souillent les consciences des vivants en y implantant cette certitude insincère au sujet des Morts, ce faux-savoir au sujet de ce qu’ils deviennent lorsque nous ne les voyons plus, cette assurance qu’ils oeuvrent à nos côtés pour bâtir la société et le monde dont rêvait Rudolf Steiner.

Le doute et l’acceptation de la perte est sans doute le meilleur hommage que vous pourriez rendre aujourd’hui à votre fils, précisément parce qu’il serait le plus sincère envers vous-mêmes et vous libérerait de fait de l’emprise des anthroposophes.

 

Grégoire​ Perra

 

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Professeur de Philosophie
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