L’individualisme éthique des anthroposophes

Lorsque les anthroposophes tentent de vendre ou de défendre la doctrine de Rudolf Steiner auprès d’une personne dont elles auront perçu les qualités intellectuelles, ceux-ci ne vont pas lui servir l’habituel discours du « penseur philosophe pionnier des pédagogies alternatives ou de l’agriculture biologique ». Leur grand numéro de charme va s’opérer autour de la notion d’individualisme éthique, contenu dans l’ouvrage intitulé Philosophie de la Liberté. Nombreux sont les intellectuels érudits, les universitaire compétents et les journalistes chevronnés ayant succombé à ce discours extrêmement bien rodé et efficace de l’individualisme éthique.

Mais qu’en est-il réellement de cette idée ? Sur quoi repose-t-elle sur le plan philosophique ? N’est-ce qu’un discours réthorique de façade, un badigeon destiné à en mettre plein la vue mais qui en définitive sonne creux ? Ou bien l’individualisme éthique des anthroposophes contient-il une réelle doctrine, un fondement philosophique solide (ce qui ne veut pas dire nécessairement vrai) dont il faudrait analyser les assises et sonder les conséquences.

Dans cet article, mon propos est de tenter de démontrer que si la Philosophie de la Liberté de Steiner est certes tout sauf un ouvrage de philosophie (il est écrit par une plume bien trop dogmatique pour être philosophique), il n’est pas pour autant un simple ouvrage inepte, une bête poudre aux yeux, le paravent d’une dérive sectaire qui veut se donner les apparences d’une certaine respectabilité intellectuelle, comme le font d’autres sectes en empruntant un jargon philosophique et en se construisant des doctrines bon marché.

Une doctrine dangereuse et séductrice

En effet, les idées contenues dans l’individualisme éthique de Rudolf Steiner sont puissantes, car elles reposent sur des fondements consistants (faux et dangereux, mais difficiles à réfuter), exerçant sur ceux qui les fréquentent en les pensant vraiment un immense pouvoir de séduction. Les esprits qui se font convaincre et prendre par ce discours ne subissent pas les attraits trompeurs d’une philosophie low cost comme il est existe tant et qui suffisent pour tromper la foule. Ils sont pris dans un argumentaire très subtil et très profond, touchant avec finesse à des notions essentielles de la pensée que peu de gens ont ne serait-ce qu’entrapercues, même en ayant fait un peu de philosophie.

En tant que professeur de Philosophie et ancien anthroposophe ayant fréquenté longuement les ouvrages dits de base de l’Anthroposophie, je pense être en mesure d’exposer assez clairement et synthétiquement les fondements de l’individualisme éthique steinerien, pour les affronter conceptuellement. Car les balayer d’un revers de main ne permettrait pas de comprendre que c’est bien le contenu de cette Philosophie de la Liberté qui donne aux dirigeants de l’anthroposophie leur force, leur conviction inébranlable. C’est elle qui les rend si dangereusement conquérants et séducteurs. En effet, leur pouvoir de séduction n’est pas quelque chose qui tiendrait à leur seule personne, ou à leur charisme de gourous, même s’il y a aussi de cela bien entendu. Il tient surtout à la séduction exercée par les idées qui sont en eux et qu’ils diffusent à ceux qui ont assez d’intelligence pour les entendre, afin de les convertir.

Quelques distinctions

Mais tout d’abord, il convient de distinguer l’individualisme éthique des autres tentatives de justification philosophiques qu’a développées Rudolf Steiner pour étayer intellectuellement son Anthroposophie. Ce dernier a en effet volontairement embrouillé les choses en mélangeant et en confondant ces différents discours, afin de les justifier l’un par l’autre. L’individualisme éthique doit cependant être clairement distingué des deux autres argumentaires à prétention épistémologique de Rudolf Steiner. Commençons par les énumérer.

1) La science de l’Esprit d’orientation goetheenne 

C’est là-dessus que se fonde plus particulièrement la Biodynamie. En gros, c’est une nouvelle science naturelle spiritualiste. De nombreux ouvrages de Steiner tentent de la fonder philosophiquement. Cela commence par Une théorie de la connaissance chez Goethe et cela va jusqu’à Les sources spirituelles de l’Anthroposophie.

L’idée maîtresse de cette science goethéènne de la nature (en réalité steinerienne) est qu’une observation sensible bien menée peut conduire à la perception spirituelle des êtres de la Nature.

Selon moi, pour l’avoir étudiée à fond, cette science de l’esprit soit-disant goethéènne n’a pas de fondements crédibles et l’on s’en aperçoit au bout d’un moment. C’est un peu comme les expériences spirituelles du Temps chez Bergson : cela ne dépasse pas des moments fugaces d’intuition que seules des métaphores permettent d’exprimer. En outre, cette investigation de la Nature repose sur un présupposé anthropocentrique et anthropomorphique lourd selon lequel tout les êtres de la Nature seraient des parties de l’Homme : les minéraux seraient des expressions de la volonté humaine, les végétaux des expressions des sentiments humains, les animaux des formes incarnées des structures de la pensée de l’être humain, ou bien des hypertrophies de l’un ou l’autre de nos organes. En effet, pour Steiner, l’éléphant serait un nez sur pattes, la tortue une hypertrophie osseuse crânienne, le kangourou une hypertrophie musculaire des membres arrières, les girafes des hypertrophies du coup, les chats des hypertrophies du système respiratoire rythmique, les souris des hypertrophies du système nerveux, les chevaux des hypertrophies du majeur de chaque main, ce qui fait qu’ils seraient comme des danseuses faisant des pointes lorsqu’ils galopent, les oursins seraient des oreilles indépendantes flottant dans les océans, les limaces des langues solitaires parcourant les champs, etc., tandis que l’Homme serait un composé équilibré et harmonieux de tout les organes/animaux reunis en un même corps. Notre sujet étant ici l’individualisme éthique, nous ne développerons pas davantage les fondements de cette prétendue  science goethéènne de la nature, dont on peut retrouver les fondements exposés dans Nature Humaine, notamment, et dont le lecteur peut se faire une idée de l’insuffisance épistémologique à travers ce que nous en avons dit.

2) La démarche initiatique.

C’est là dessus que se fondent les anthroposophes qui pratiquent les méditations. Steiner a essayé de justifier épistémologiquement cette démarche, notamment dans L’Initiation et dans La Science de l’Occulte, ou d’autres ouvrages encore. Mais on s’aperçoit au bout du compte, après avoir lu beaucoup de « bavardages », que la méthode soit disant scientifique de Steiner pour devenir clairvoyant consiste simplement à méditer des symboles issus de la tradition, ou bien de reciter des mantras du Maître. Il n’y a donc pas ici à proprement parler de fondements épistémologiques et scientifiques, puisque la méthode proposée revient en dernier ressort à s’en remettre aux indications d’un gourou ou d’une tradition.

3) La Philosophie de la Liberté et l’individualisme éthique.

La justification de l’Anthroposophie qu’est l’individualisme éthique contenue dans la Philosophie de la Liberté est plus compliquée à démêler. Pour résumer l’argumentation de Steiner, je dirais que c’est une combinaison de Stirner et de Platon.

Steiner en effet avait bien perçu chez le philosophe Max Stirner, auteur de L’Unique et sa propriété, la puissance de cette idée moderne du Moi, conçu comme un absolu ne pouvant être soumis à rien. On retrouve à peu près la même idée philosophique chez Nietzsche, Kierkegaard, Fichte, Bakounine, etc. Cette idée est moderne, car elle trouve ses racines dans la philosophie des Lumières. Elle possède quelque chose de vertigineux, une dimension inquiétante, car elle pose aussitôt la question du lien aux autres, à la société, aux lois, aux mœurs, etc.

Dans sa Philosophie de la Liberté, Steiner prétend avoir résolu le hiatus entre ce Moi absolu et la société, les lois, les mœurs, etc. C’est l’individualisme éthique. Comment s’y prend-il ? En passant par le platonisme. Je m’explique. Pour Steiner, l’individu qui pense n’est pas créateur, mais découvreur. Penser, c’est pénétrer dans un monde de pensées et de concepts que vous ne produisez pas, mais qui existe déjà. Il réactive ainsi le Ciel des Idées de Platon, le Noos. Car pour le platonisme, penser ce n’était pas concevoir, mais contempler.

Si vous lisez attentivement Partir du point zéro, l’article de la revue de la Société Anthroposophique en France où Françoise Nyssen et Jean-Paul Capitani dialoguent avec les deux sommités de l’Anthroposophie que sont Bodo Plato et Henri Dahan, vous verrez que ces anthroposophes tentent désespèrement de convaincre Jean-Paul Capitani que penser ce n’est pas inventer, mais découvrir. Pour eux, les hommes lorsqu’ils pensent n’inventent rien, ils découvrent un monde de concepts qui était déjà là de toute éternité.

Du coup, pour Steiner, c’est le moyen de concilier l’individualisme absolu du Moi et la relation éthique aux autres, puisque deux Mois – chacun positionnés de façon absolument singulière – vont se rejoindre et donc se comprendre dans le même monde des idées et des concepts. Ils vont découvrir l’un et l’autre dans ce même monde les mêmes lois morales, sur lesquelles ils vont pouvoir être d’accord,  sans avoir à renoncer à quoique ce soit du caractère absolu de leurs Mois individuels.

Conséquences morales et sociales de l’individualisme éthique

Quelle sont les conséquences de cette conception steinerienne de l’individualisme éthique ? Selon moi, cette idéologie est très dangereuse intellectuellement car elle produit des conséquences désastreuses :

– la première conséquence de l’individualisme éthique est qu’il n’y a pas de relativité possible des positions intellectuelles. C’est la même vérité qui s’impose à tout le monde, puisque c’est le même monde spirituel dans lequel tout ceux qui pensent pénètrent. Cela donne inévitablement un dogmatisme d’autant plus fort qu’il se conjugue avec un sentiment exacerbé et desinhibé du caractère absolu du Moi. C’est pourquoi cette doctrine produit nécessairement des Gourous : des Mois forts, certains de posséder la vérité éternelle. L’individualisme éthique, c’est le dogmatisme.

– la seconde conséquence de l’individualisme éthique est la mort de l’idée de création individuelle. Car pour Steiner, penser ce n’est en aucun cas créer, ou inventer. C’est découvrir ce qui était déjà là. Cela produit ce milieu anthroposophique qui échappe au temps, avec sa pédagogie immuable, qui n’a pas évolué depuis un siècle et qui ne bougera jamais, son esthétique qui est toujours la même, sa vie intellectuelle totalement stagnante, ses arts qui ne font que se répéter eux-mêmes inlassablement, etc. L’individualisme éthique, c’est l’immobilisme culturel absolu.

– la troisième conséquence de l’individualisme éthique est morale. En effet, tout l’individualisme éthique de Steiner est conçu comme un dispositif intellectuel contre l’idée du devoir selon Kant (l’impératif catégorique). Pour Steiner, l’homme libre ne se soumet pas à la loi morale au dessus de lui. Il veut librement les motifs de ses actions qu’il découvre par lui-même dans le monde spirituel, lorsque sa pensée devient capable d’y pénétrer. Mais pour Steiner ce n’est pas un problème, puisque les lois morales que l’homme libre découvre ainsi ne sont pas subjectives, mais appartiennent au monde des pensées, des concepts. Donc, le comportement moral de l’individu libre ne contient aucune notion de soumission à quoi que ce soit, ni même d’altérité. On découvre seul les lois morales fondatrices de nos actions.

Il en découle que l’individu libre selon Steiner n’a aucun compte à rendre à personne. Il agit librement à partir de lois qu’il pense objectivement percues et qu’il « découvre » seul. Et si les motifs de ses actions contredisent les lois et les mœurs de la société, rien ne l’empêche de transgresser ces dernières comme il l’entend, puisque lui a accès par sa pensée spirituelle aux vrais lois morales qui sont dans le monde des idées et des concepts, tandis que la foule qui ne possède pas encore cette capacité n’y a pas accès et ne peut donc pas voir qu’il a raison d’agir comme il le fait.

Concrètement, j’ai pu constater que c’est à partir de cette conception que les dirigeants de l’Anthroposophie se croient autorisés à mentir ou à tricher sans vergogne, à violer les lois et les mœurs comme ils l’entendent, puisque la certitude qu’ils ont d’être dans le vrai et le bien à partir de leur seule intuition des concepts peut suffir à legitimer leurs actes à leurs yeux. L’individualisme éthique, c’est l’immoralisme.

– la quatrième conséquence de l’individualisme éthique est sociale. En effet, cette doctrine déploie sa logique dans le domaine de la relation entre l’individu libre (selon Steiner) et la société.

Qui est fondé à reconnaître la valeur d’une initiative d’un individu libre, selon l’individualisme éthique de Steiner ? Personne, sinon lui-même. L’Etat n’a en la matière pas son mot à dire. Mais pourtant, l’Etat doit selon Steiner subventionner ou reconnaître financièrement de telles initiatives, par exemple la fondation d’une nouvelle pédagogie, d’un nouvel art, d’une nouvelle spiritualité. Mais sans demander des comptes à cet individu libre, ou à la communauté qui porte son initiative. « Vous devez toujours tenter d’obtenir des subventions de la collectivité » dit Steiner à ses disciples. Mais si on vous demande des comptes en contrepartie – ce que l’Etat n’a pas le droit de faire selon l’individualisme éthique – il ne faut pas hésiter à tricher, à duper, à mentir : « Vous devez parler aux représentants de l’Etat et intérieurement les duper » dit textuellement Steiner, evoquant devant les professeurs de la première école Steiner-Waldorf de Stuttgart la prochaine visite des inspecteurs venus contrôler son institution. L’individualisme éthique, c’est l’opportunisme.

– enfin, je dirais que la cinquième conséquence de l’individualisme éthique est la production d’une sorte de « floutage » de la frontière du Moi, lequel se décline dans tous les domaines. En effet, le Moi parvenant par « intuition conceptuelle » dans le monde des idées ne sait pas trop s’il découvre des idées qui seraient en lui ou qui seraient objectivement à l’extérieur de lui. Il en découle un nécessaire effacement de la frontière entre le subjectif et l’objectif.

Ce flou, cet effacement des frontières, se décline concrètement dans tout ce qui est anthroposophique. C’est le flou entre Moi et le Monde des Idées, le flou entre moi et les autres. Car c’est la notion même de frontière et de limite qui es attaquée : frontières et limites que sont par essence les lois, frontière entre l’enfant et l’adulte, frontière entre ma vie privée et la vie de la communauté (anthroposophique) à laquelle j’appartiens, etc. Même dans les productions artistiques des anthroposophes, on voit ces formes sans limites, sans traits clairs et distincts les séparant de l’extérieur. L’individualisme éthique produit des Mois sans peaux ! L’individualisme éthique, c’est le subjectivisme.

En conclusion : l’erreur de la croyance en une pensée pure

Si la notion d’individualisme éthique est si séductrice, c’est parce qu’elle se propose de resoudre le problème du Moi posé par la modernité. Ce Moi, cet « Unique » dont Stirner ou Nietzsche ont sondé la profondeur et le caractère absolu, mais aussi exprimée la dangerosité, toute la question est en effet de savoir comment il intègre une dimension morale et sociale sans renoncer à lui-même ni à sa liberté. La solution proposée par Steiner consiste à poser l’existence d’un monde des idées métapersonnel, que l’on pourrait atteindre par intuition conceptuelle. Mais ce faisant, Rudolf Steiner commet la grave erreur de ne plus tracer de frontière entre le subjectif et l’objectif, entre le personnel et le spirituel, entre ce que pensent les hommes et ce monde idéel qui serait au-delà d’eux-mêmes. En s’imaginant que l’être humain peut ainsi avoir accès à l’absolu par intuition conceptuelle, Rudolf Steiner a en quelque sorte produit des monstres, des gourous certains de posséder la vérité et prêt à tout pour l’imposer aux autres hommes.

Si nous voulons mettre le doigt sur la plus grave erreur philosophique de Rudolf Steiner, celle qui a déterminé tout le reste, celle qui a fait que l’Anthroposophie à laquelle il allait donner naissance était condamnée à devenir une dérive sectaire, nous pouvons dire qu’elle réside dans sa pretention selon laquelle il serait possible d’atteindre directement les concepts à l’état pur. Steiner appelle cela la « pensée pure », la « pensée libéré du sensible », ou parfois aussi « l’intuition conceptuelle ». Or s’il est peut-être possible qu’il existe, comme le croyait Steiner, un monde des concepts, éternel et immuable, un Ciel des Idées, celui-ci ne peut jamais être atteint directement par aucun être humain, mais toujours indirectement. Toutes les pensées humaines doivent assumer une part de relativité ! Croire pouvoir s’affranchir de cette dernière, c’était ouvrir la voie à la secte. C’était fonder l’Anthroposophie.

                                          Grégoire  Perra

A propos gperra

Professeur de Philosophie
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