Une précipitation révélatrice

Les réactions de la Société Anthroposophique en France, publiant coup sur coup deux textes servant de réponse officielle à l’article de Jean-Baptiste Malet paru dans le Monde Diplomatique (l’une signé Françoise Bihin, l’autre Alain Tessier) ne méritent certes ni réponse ni commentaires de ma part, compte tenu de l’insincerité des démarches intellectuelles ayant présidé à leur rédaction. Si ces gens avaient voulu entrer dans un véritable dialogue intelligent avec leur contradicteur, il aurait fallu qu’ils fassent l’effort de sortir d’un discours officiel anthroposophique quasi automatique qui n’a dû leur demander que l’effort du copier-coller.

En revanche, il est plus intéressant de s’intéresser aux causes de cette manière d’agir. En effet, d’un point de vue strictement tactique, il était d’une extrême maladresse de procéder comme cela a été fait, non seulement en doublant les réponses, mais surtout en se précipitant pour les publier à quelques jours d’intervalle. En effet, tandis que l’article de Jean-Baptiste Malet n’était sorti en kiosque que le 1 juillet 2018, la réponse de Françoise Bihin est datée du jour même et sa reprise a lieu le lendemain-même dans Aether, le journal de la Société Anthroposophique Universelle, tandis que celle d’Alain Tessier est du 3 sur le site de la Société Anthroposophique en France.

Quelle était l’urgence de ces communications ? Pourquoi une telle volonté de répondre quasiment à la minute-même ? Comment expliquer ce qui peut apparaître ouvertement comme une forme de précipitation maladroite à publier ces deux communiqués l’un après l’autre ?

Selon moi, cette maladresse apparente s’explique par des raisons touchant aux assises même de la Société Anthroposophique, comme je vais tâcher de l’expliquer dans cet article. En effet, celle-ci est une sorte de colosse aux pieds d’argile…

Tout anthroposophe n’a pu qu’éprouver au fond de lui un certain nombre de doutes au sujet de l’oeuvre de Rudolf Steiner. Certes, il les a la plupart du temps étouffés, aidé en cela par les déclarations tonitruantes des pontes qui dirigent ce mouvement, mettant à chaque fois tout leur poids dans la balance. Mais il n’empêche que ces doutes ne sont jamais très loin. Par exemple :

– Nombreux sont les anthroposophes que j’ai connus qui ont éprouvés des doutes sur la méthode pour accéder à la clairvoyance des mondes supérieurs proposée par Rudolf Steiner, tant est flagrante l’absence de cette capacité chez ses disciples et ses successeurs.

– Nombreux sont également les anthroposophes que j’ai connus à avoir éprouvés des doutes au sujet du racisme et du pangermanisme de Rudolf Steiner, même après avoir prêtée l’oreille aux explications fumeuses d’un Raymond Burlotte, tant sont troublantes les déclarations du fondateur de l’Anthroposophie à ce sujet.

– Nombreux sont enfin les anthroposophes j’ai connus à se poser des questions non seulement sur l’état de la Société Anthroposophique, mais aussi sur le bien-fondé d’une telle structure voulue par le Maître.

Ces doutes sont là et les rongent intérieurement. Mais ils n’ont la plupart du temps pas la force intellectuelle ni le courage moral de les suivre jusqu’au bout, c’est-à-dire de s’écouter eux-mêmes.

Cela, les dirigeants de l’Anthroposophie le savent, fussent-ils prêtres, anciens pédagogue Steiner-Waldorf, agriculteurs biodynamistes, Lecteurs de la Classe ou eurythmistes de renom. Ils le savent d’autant plus qu’ils les ont eux-mêmes éprouvés !

Oui, bien que cela ne soit pas crié sur les toits, les dirigeants de l’Anthroposophie ne sont pas les derniers à douter de l’Anthroposophie ! Ils sont même allés en quelque sorte jusqu’au bout des doutes qu’ils avaient à ce sujet. Et l’aboutissement de ce processus a consisté pour eux à cesser en grande partie d’y croire. Ou plus exactement, à évacuer au fond d’eux-mêmes la question de la vérité de l’Anthroposophie.

Quoique cela paraisse étonnant, d’après mon expérience, les dirigeants de l’Anthroposophie ne croient en effet plus qu’à moitié à l’Anthroposophie. Ils ne croient plus à sa vérité, mais à son utilité. J’en ai connu suffisamment pour pouvoir l’affirmer. Comment continuer de croire en l’Anthroposophie quand on a eu accès à la correspondance privée de Rudolf Steiner révélant par exemple une image bien éloignée du Saint présenté officiellement, comme le fait qu’il s’agissait d’un ancien alcoolique, ou d’un invétéré coureur de jupons au caractère psychorigide et infantile ? Comment continuer à croire également à la scientificité de sa Science de l’Esprit quand on a lu ne serait-ce qu’une fois ses propos sur la nature liquide de la planète Mars, ou sur le fait que la Lune se rapprocherait de la Terre alors qu’il a été mesuré qu’elle s’en éloignait ?

Si les dirigeants de l’Anthroposophie n’éprouvent aucun état d’âme à défendre immédiatement l’Anthroposophie lorsqu’elle est attaquée, comme le leur commandent les directives des Leçons ésotériques de la Première Classe, ce n’est donc pas parce qu’ils croient ce qu’elle dit, mais précisément parce qu’ils n’y croient plus. Ou plutôt, parce qu’ils se fichent de savoir si cela est vrai ou non. Car s’ils y croyaient, ils défendraient sincèrement ces croyances anthroposophiques et auraient de ce fait la capacité d’être ébranlés par les critiques qu’ils entendent à leur sujet. Cela leur prendrait donc davantage que quelques jours, voire même que quelques heures, pour y répondre, comme l’ont fait Alain Tessier et Françoise Bihin. Car la sincérité exclue l’automaticité !

Ainsi, en répondant avec une telle célérité, ces dirigeants de l’Anthroposophie n’ont à mon sens fait que confirmer un trait caractéristique que j’avais remarqué depuis longtemps chez tout les dirigeants de ce mouvement, pour en avoir fréquentés de nombreux et de très hauts placés : le fait que les idées anthroposophiques ne soient pas logées en eux à une place qui leur permettrait d’avoir des doutes à leur sujet, même temporairement. Parce que la place dévolue en eux à l’Anthroposophie n’est plus, depuis bien longtemps, celle de la question de sa vérité, mais plutôt celle de son utilité.

Pour le dire plus simplement, les dirigeants de l’Anthroposophie – contrairement aux simples membres du mouvement chez qui cette question possède encore une certaine importance – se fichent éperdument de savoir si les révélations de Rudolf Steiner sont vraies ou fausses. Ils s’en sont intérieurement distancés depuis suffisamment longtemps pour que la question de leur vérité ne les affecte pas vraiment. En revanche, ils savent que la construction de tout l’édifice anthroposophique s’effondrera immanquablement si les membres qui sont à l’intérieur de ce mouvement prennent de la distance vis à vis de ces croyances. Et si l’édifice s’écroule, c’est la place qu’ils y occupent eux-mêmes qui risque de disparaître !

Nous pouvons donc comprendre pourquoi les réponses et communiqués de la Société Anthroposophique ont été aussi rapides après la parution de l’article de Jean-Baptiste Malet dans le Monde Diplomatique : ils ne s’agissait pas tant de démentir publiquement les propos de l’auteur (ce qui en soi n’aurait contenu aucun caractère d’urgence, puisque l’Anthroposophie existe depuis un siècle et ne risque pas de disparaître du jour au lendemain), mais plutôt de dresser de toute urgence une forme de cordon de sécurité autour des ouailles qui pourraient lire cet article. Il fallait d’urgence leur inoculer une forme de vaccin ! (ce qui est le comble pour un mouvement anti-vaccination)

Chaque fois en effet que des critiques publiques sont adressées à l’Anthroposophie, des doutes surgissent au sein même des anthroposophes. La première urgence des dirigeants est donc d’abord de veiller à ce que le troupeau des fidèles et des sympathisants ne soit pas trop touché. Pour cela, il est impératif d’allumer aussitôt ce qu’on peut appeler un contre-feu, de faire beaucoup de bruit et le plus rapidement possible. Ceci en effet permet que les doutes légitimes n’aient pas le temps de pénétrer ne serait-ce que d’un pouce les esprits de ceux qui sont dans le mouvement, réveillant de nombreuses interrogations qu’ils ont simplement enfouies au fond d’eux-mêmes, mais qui ne se sont jamais totalement éteintes. Il faut absolument empêcher que ne s’enclenche chez ces derniers un processus de réflexion qui serait fatale à cette dérive sectaire s’il se propageait.

Tout est par ailleurs fait habilement dans ces communiqués pour que soit passé sous silence les éléments précis susceptibles de troubler les anthroposophes à savoir les témoignages internes que Jean-Baptiste Malet a recueillis :

– le témoignage de l’ancien directeur de la Banque Triodos, évoquant des pratiques visant à contraindre les employés à s’intéresser à la doctrine anthroposophique et à participer à des formes de rituels, permettant de parler de méthode délictueuses d’endoctrinement par usage de la position de subordination des employés à l’égard de leur employeur.

– le témoignage de l’élève de l’école du Domaine du Possible qui révèle que la pédagogie pratiquée dans cet établissement scolaire est bien cent pour cent Steiner, alors que toute la communication officielle de cette établissement n’a cessé de présenter un pluralisme pédagogique alternatif, ce qui revient à révéler une communication délibérément mensongère à l’égard des parents.

– mon témoignage, passé soigneusement sous silence par Alain Tessier, mais qualifié hargneusement par Françoise Bihin d’ « excessif et insultant », alors que jamais mes écrits n’ont contenu la moindre insulte à l’égard des anthroposophes et que la démarche employée à toujours été la réflexion et l’analyse prudente et modérée, comme l’a d’ailleurs confirmé le jugement de la XVIIeme chambre correctionnelle de Paris.

– enfin, tout est fait pour passer sous silence l’étude approfondie de Peter Staudenmaier  sur les liens avérés entre l’Anthroposophie et le Nazisme.

En effet, tout ces éléments sont profondément gênants pour les dirigeants de l’Anthroposophie, qui préfèrent donc faire beaucoup de bruit autour d’autres points afin que les anthroposophes et les sympathisants ne s’intéressent pas à ce qui pourrait les faire réfléchir vraiment.

L’Anthroposophie est bien un empire. Mais un empire fragile, bâti en grande partie sur du vent et des mensonges. Et c’est bien pour cela que des détracteurs comme moi, ou d’autres, représentent un réel danger, alors qu’un simple blog ne devrait normallement causer aucun tort à un mouvement d’une telle ampleur. Un danger qui mérite, aux yeux des dirigeants de l’Anthroposophie, de faire circuler des rumeurs immondes à mon sujet, y compris jusque chez les élèves des écoles Steiner-Waldorf, chez qui je serais devenu une véritable figure d’épouvante, suite à une campagne de communication décidée par les instances responsables, d’après les nombreux témoignages que j’ai pu recueillir à ce sujet et qui m’ont parfois fait plus que sourire, car cette campagne dangereuse a également  provoquées des situations comiques jusque dans les murs de l’école de Françoise Nyssen, ou ailleurs.

La vérité est contagieuse. Ma voix a éveillées peu à peu d’autres voix. Et la société francaise a commencé à s’intéresser elle-aussi à cette multinationale de l’ésotérisme qui aurait bien voulu rester la plus discrète possible, afin de continuer d’agir dans l’ombre et pour la nuit.

 

Grégoire Perra

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