Les anthroposophes sous le Troisième Reich, par Michael Barker

L’article de Michael Barker que nous publions ci-dessous éclaire ce que fut l’attitude des anthroposophes sous le Troisième Reich. Cette publication trouve aujourdhui son utilité en elle-même, mais egalement dans le contexte des divers communiqués anthroposophiques à l’article de Jean-Baptiste Malet dans le Monde Diplomatique de juillet 2018 intitulé : L’Anthroposophie, discrète multinationale de l’ésotérisme. Nous pensons en particulier à l’article de Françoise Bihin, s’efforçant laborieusement de décrire une Anthroposophie haïe par Hitler et ennemie du Nazisme, sur la base d’une seule citation et en méconnaissance totale des travaux historiques accomplis par la communauté scientifique des historiens. Ou celui de Uwe Werner, ancien professeur Steiner-Waldorf de l’école de Verrières-le-Buisson, qui se prétend historien sans en avoir jamais eu la formation suffisante ni la reconnaissance de ses pairs, brossant le portrait d’une Anthroposophie hostile au Nazisme mais s’efforçant de survivre sous le Troisième Reich, ne se compromettant qu’à la marge par les actions d’individus isolés, Werner n’hésitant pas à étayer son propos en falsifiant la pensée et les travaux de Peter Staudenmaier et en se citant effrontément lui-même comme source.

En réalité, l’implication de l’Anthroposophie dans le Troisième Reich a été bien plus profonde. On verra dans le travail de Michael Barker – qui résume ici la thèse de Peter Staudenmaier – que cette attitude de compromission des anthroposophes avec le Nazisme se caractérise par un subtile mélange d’opportunisme pragmatique et d’adhésion idéologique quasiment totale. Car non seulement les ponts idéologiques entre Nazisme et Anthroposophie furent nombreux, mais les éléments de collaboration concrète également, en particulier avec l’agriculture biodynamique, pièce cruciale du programme de conquête des terres de l’Europe de l’Est.

Pour ma part, connaissant les anthroposophes, je crois qu’il est possible de dire que ce qui a empêché que l’Anthroposophie ne fusionne complémement avec le Nazisme fut précisément son sectarisme. En effet, c’est parce que la seule chose qui comptait – et qui compte aujourd’hui encore en définitive – aux yeux des anthroposophes était l’Anthroposophie que s’est maintenue une petite distance entre eux et le Nazisme, ce qui lui a certes valu quelques représailles, mais n’a jamais menacé sa survie. En effet, qui voudrait d’un tel allié, ne se souciant au fond que de lui-même ? Pas même les Nazis !

On remarquera également dans cette étude un aspect essentiel du comportement des anthroposophes, à savoir leur « caméléonisme » : leur capacité à changer de discours en fonction des interlocuteurs et des circonstances. En effet, de 1933 à 1935, les anthroposophes mettent plutôt en avant leur convergence avec la dimension occultiste des Nazis, en promouvant leur ésotérisme racialiste. Mais dès 1935, lorsque le service de sécurité nazi (SD) fait la chasse à tout les occultismes, les anthroposophes font volte face et s’acharnent à présenter l’Anthroposophie comme une science ayant des assises épistémologiques solidement rationnelle et donnant des résultats vérifiables, comme le fait aujourd’hui par exemple un Louis Defèche, dans le dernier article de la revue Aether (L’Anthroposophie par les faits).

Aujourd’hui encore, ces traits caractéristiques du comportement des anthroposophes sous le Troisième Reich sont toujours présents, car ils émanent de l’essence intemporellement mensongère et opportuniste de l’Anthroposophie. Les connaître permet de les démasquer à temps. Si par malheur un nouveau régime d’extrême droite prenait le pouvoir en Europe, je suis persuadé que les anthroposophes adopteraient exactement le même comportement que celui qui fut le leur sous le Troisième Reich : favorisant son ascension en amont par la diffusion d’une pensée nébuleuse et délirante, participant à sa politique ou cherchant en priorité à préserver leurs intérêts et leur propre survie en cas de menaces, mais ne se dressant jamais contre un totalitarisme qui correspond en définitive assez bien à leur projet de société où la liberté de l’individu serait aliénée, se contrefichant éperdument du sort des victimes et ne se joignant en aucun cas à la résistance.

La question qui se pose à la lecture de ces faits est de savoir pourquoi les anthroposophes continuent obstinément à nier la réalité historique de leur compromission avec le Troisième Reich, alors qu’une reconnaissance suivie d’excuses publiques serait toute à leur honneur ? Pourquoi continuent-ils à payer des menteurs professionnels, comme Uwe Werner ou Jonas Lismont, pondant à la commande des articles ou des tweets déshonorants, plutôt que d’admettre la vérité une bonne fois pour toutes ? Il y a, à mon sens, deux raisons à cela. Premièrement, admettre la compromission des anthroposophes avec le régime nazi reviendrait pour eux à admettre publiquement le fond raciste et pangermaniste de la pensée de Rudolf Steiner, que ce dernier s’est toujours évertué à dissimuler pour mieux le répandre sournoisement. Deuxièmement, cette remise en question d’une partie de la doctrine reviendrait aussi à remettre en cause l’infaillibilité supposée de leur Maître en matière d’énoncés de vérités spirituelles, Maître qui est pour eux une figure de vénération comparable à ce qu’est Mahommet pour les Musulmans.

Pour bien comprendre l’Anthroposophie, il est enfin nécessaire de savoir que celle-ci n’est pas susceptible d’évolution, ni de remises en questions. L’Anthroposophie s’adapte, mais n’évolue pas ! Elle s’est adaptée au régime nazi comme elle s’est adaptée ensuite à l’après-guerre, modifiant ses discours, mais jamais sa matrice interne. Elle est en cela comparable à une bactérie qui aurait la capacité de survivre dans l’espace ou sur des planètes lointaines, mais dont la structure génétique ne serait aucunement affectée par les différents environnements rencontrés, n’attendant que l’opportunité de se répandre en se multipliant à l’identique, ignorant superbement le courant de l’évolution et le pouvoir transformateur de la vie.

                                    Grégoire Perra

 

 

 

 

 

Les anthroposophes sous le Troisième Reich

Swans, le 22 Octobre 2012

 

 

De 1933 à 1935 : la lune de miel des Anthroposophes et des Nazis

Au cours des années 1930, la Société Anthroposophique a adopté vis-à-vis du Troisième Reich une approche proactive, en rappelant aux Nazis le pur héritage aryen de Steiner et la compatibilité de ses idées avec celles des Nazis, en envoyant à cet effet une lettre à tous les « Gauleiter » – les chefs nazis régionaux – d’Allemagne. Il n’est donc pas étonnant que les adhésions à la Société Anthroposophique en Allemagne aient augmentées de 25% entre la fin de l’année 1932 et septembre 1935 (en septembre 1935, elle comptait 6 920 membres). (1)

Pendant cette période, les anthroposophes pouvaient se vanter d’avoir leurs propres théoriciens raciaux pro-nazis, comme Richard Karutz, qui endossait expressément et de façon retentissante les principes raciaux du nouveau régime, leur fournissant même une justification anthroposophique élargie. En outre, jusqu’en 1936, les publications anthroposophiques contennaient des compte-rendus sympathisants des théories raciales nazies.

Cependant, il faut reconnaître que les anthroposophes n’ont pas adoptée la visée exterminationniste des Nazis envers la population juive, promouvant plutôt une approche radicalement assimilationniste, qui offrait aux Juifs une possibilité de rédemption spirituelle. (2)

La communauté anthroposophique a entretenu ainsi au départ une relation très favorable avec le régime nazi. Comme Ernst Bloch l’écrivait en 1935, on peut soutenir que « seule la dimension internationale du mouvement anthroposophique l’a empêché de passer unanimement à Hitler » (3). Ainsi, en mars 1934, il est significatif que, à Karlsruhe, où se trouvait le siège de la Société Anthroposophique en Allemagne, la Gestapo ne trouva aucune raison d’entreprendre quelque action policière que ce soit. Cet organisme décrivit même les anthroposophes de la région comme « totalement irréprochables », rapportant que « la plupart des membres de la Société Anthroposophique sont plutôt de droite, voire même appartiennent au NSDAP. » (pp.189-90)

Les ennemis de l’Anthroposophie au sein du Troisième Reich

Pourtant, malgré le soutien de partisans puissants au sein du Parti Nazi, l’Anthroposophie dû également y faire face à des adversaires redoutables, surtout de la part de la faction anti-occultiste du SD [service de sécurité] et de la Gestapo, dirigée par Reinhard Heydrich, ainsi que ses alliés dans d’autres ministères, dont Martin Bormann et Joseph Goebbels.

À leurs yeux, l’Anthroposophie était une secte dangereuse, indésirable dans la nouvelle Allemagne, constituant un système de croyances élitiste et sous influence étrangère, attachée avant tout à son propre dogme douteux (p.187). On peut donc dire que ce qui caractéristisait les relations de l’Anthroposophie avec le Nazisme était le fait que la « théorie et la pratique » des deux groupes « étaient en désaccord autant qu’ils étaient en accord ».

Les ennemis de l’Anthroposophie ne commencèrent toutefois à s’organiser sérieusement qu’en 1934, remportant des succès limités en démantelant certaines organisations anthroposophiques entre 1935 et 1941.

L’agriculture biodynamique, pilier du projet « Blut und Boden » (le sol et le sang)

Mais malgré l’opposition de certaines franges du Parti Nazi, « l’Anthroposophie allemande connût néanmoins des réussites remarquables en collaborant avec certains mécènes nazis. » (4)

Ainsi, l’initiative anthroposophique qui a vraiment prospéré entre 1933 et 1941 fût l’agriculture biodynamique :

« Même après l’interdiction officielle de l’agriculture biodynamique, en 1941, ses représentants continuèrent à travailler avec les SS, participant aux activités de « colonisation » des terres occupées d’Europe de l’Est et supervisant un réseau de plantations biodynamiques dans divers camps de concentration » (5).

Ici, il convient de souligner que ces initiatives nazies – autour des travaux publics écologiquement sensibles, de l’agriculture biologique et de la protection de l’habitat, etc. – n’étaient pas quelque chose de secondaire ni de déviant dans le cadre de la machine de guerre du mastodonte nazi : l’agriculture biodynamique faisait partie intégrante du projet nazi pour remodeler le paysage de l’Europe, à la fois ethniquement et écologiquement ! Ignorer le rôle de l’agriculture biodynamique dans ce processus de colonisation nazie de l’Europe ne permet pas de se faire une idée juste de ses dimensions, ni de sa mise en œuvre sous la bannière du sang et du sol (« Blut und Boden »). Les partisans de Steiner ont ainsi joué un rôle important dans la réalisation de ce projet (pp. 250-1).

La dissolution de la Société Anthroposohique en 1935 et le changement de discours des anthroposophes

En novembre 1935, suite à un ordre donné par Heydrich, la Gestapo interdisit les deux principales organisations anthroposophiques au sein du Troisième Reich : la Société Anthroposophique en Allemagne et les Groupes de travail anthroposophiques (les Branches). Cependant, même cela ne marquait pas la fin du mouvement fondé par Steiner. En effet, au cours des mois qui suivirent, « les anthroposophes et leurs alliés réussirent à obtenir que les activités anthroposophiques puissent se poursuivre en Allemagne, sans aucune interférence » (6).

Les anthroposophes firent face à cette atmosphère inhospitalière survenue en 1935 en minimisant les facettes ésotériques de leur doctrine et en mettant davantage en valeur leur aspect apparemment scientifique et philosophique, puis en présentant leurs activités pratiques comme des contributions au bien commun de la nation. Au grand dam des autorités nazies, qui voulaient éradiquer l’occultisme rampant, cette stratégie rencontra un succès considérable. En 1940, la faction anti-ésotérique du SD et de la Gestapo se considéraient dépassée par les soutiens obtenus par l’Anthroposophie. Malgré quelques sérieux revers, on peut donc dire que les anthroposophes avaient très bien réussi à s’adapter au Troisième Reich (p. 207).

Les anthroposophes et le Troisième Reich après 1939

Le lancement de la Seconde Guerre mondiale encouragea les anthroposophes à clamer leur nationalisme allemand, ainsi que leur enthousiasme pour le pouvoir nazi et son projet de restauration de la grandeur allemande. On peut mettre en regard une telle attitude avec celle des libéraux allemands, qui avaient certes initialement soutenu certains aspects du national-socialisme, mais qui avaient fait volte-face lors du déclenchement de la guerre, devenant critiques et s’opposant même frontalement au régime.

La persécution de l’occultisme après 1941

Au bout du compte cependant, la volonté de l’Anthroposophie de soutenir le régime nazi ne fut pas suffisante pour apaiser ses ennemis au sein-même du Parti. Même le soutien de Rudolf Hess – qui fut le protecteur nazi le plus haut et le plus visible des initiatives anthroposophiques – s’est avéré insuffisant pour protéger l’Anthroposophie de toute persécution. Ainsi, le 9 juin 1941, moins de deux semaines avant l’invasion de l’Union soviétique par l’Allemagne, les services de sécurité intérieure nazis ont lancée une vaste campagne contre les organisations, les pratiques et les individus qui se livraient à l’occultisme (7). Il s’agissait d’une campagne massive contre tous les occultistes, quels qu’ils soient.

Cependant, loin de confirmer que les Nazis s’opposaient farouchement à l’Anthroposophie, cette action de juin 1941 démontre simplement le caractère instable et changeant des Nazis à l’égard de toute vision du monde autre que la leur, en particulier celles qui mettaient l’accent sur la race et la nation. Le SD cibla d’ailleurs un large éventail d’organisations ouvertement racistes dont il ne voulait plus tolérer l’existence sous les auspices du national-socialisme. La faction anti-ésotérique du SD persécuta ainsi la Fraternité Théosophique, les Ariosophes, la Société de Thulé, diverses organisations völkisch, les ordres aryens et les groupes occultistes qui avaient pourtant soutenu le Nazisme avant 1933 et qui comptaient un nombre important de membres nazis dans leurs rangs (p. 405).

Cette hostilité de longue date du SD envers tout ce qui était occultiste pourrait avoir pour origine les théories de conspirationnistes occulto-maçonniques d’un groupe particulier d’extrême-droite (les Ludendorffers). Staudenmaier soutient cependant que cette thèse est discutable et n’est pas étayée par les preuves aujourdhui disponibles. Il suggère plutôt d’examiner l’impact des actes accomplis par deux anthroposophes, Karl Heise et Gregor Schwartz-Bostunitsch. Car ceux-ci pourraient avoir largement contribué à cette hostilité des Nazis envers l’occultisme.

Le premier livre de Heise fût édité  en 1918. Son deuxième opus, traitant d’une prétendue conspiration juive-franc-maçonnne, a été publié en 1921 et a impressionné Himmler, qui l’a lu en 1926 et l’a qualifié de profondément sérieuse. Il semble même que « ces idées ont contribué à façonner intellectuellement Himmler ». (8)

Le travail de Gregor Schwartz-Bostunitsch, disciple de Heise, a eu quant à lui un impact plus direct encore sur l’obsession anti-occultiste du SD. En 1929, après avoir passé une dizaine d’années dans le mouvement théosophique, Schwartz-Bostunitsch se retourna en effet brusquement contre Steiner et l’Anthroposophie. Il travailla ensuite étroitement avec le SD, contribuant à développer leur cadre idéologique afin d’éradiquer les doctrines ésotériques. Cet ex-anthroposophe fut cependant renvoyé de leurs rangs en janvier 1937, car sa poursuite fanatique des francs-maçons, des bolcheviks et des juifs cachés derrière des masques occultistes était considérée comme grossière et excessive, même selon les normes du SD (9).

L’événement qui a sans soute déclenché la fureur du SD envers ses rivaux idéologiques survint lorsque le Führer Rudolf Hess s’envola pour la Grande-Bretagne, le 10 mai 1941, où il fût capturé. Cela a en effet permis au chef d’état-major de Hess, Martin Bormann, et à Heydrich, de dire à Hitler que Hess était tombé sous l’influence néfaste de mouvements occultistes : les astrologues ou les anthroposophes. Comme il était bien connu que Hess s’intéressait à l’astrologie et à l’Anthroposophie, ces accusations servaient surtout à donner une expliccation rationnelle à cet épisode embarrassant de la fuite de Hess. Il fournissait également un prétexte à Bormann et ses alliés pour régler leurs comptes aux occultistes, qu’ils méprisaient.

Cependant, même avec cette attaque frontale contre eux, les anthroposophes continuèrent à se faufiler à travers les mailles du filet et les auteurs anthroposophes purent continuer d’écrire et de publier longtemps après juin 1941.

Cette campagne contre les doctrines occultistes se termina en effet à la fin de l’été 1941. Il est révélateur que « le principal éditeur anthroposophique en Allemagne – le Verlag Emil Weises Buchhandlung de Dresde – n’a été fermé qu’en août 1943. » (10)

Pourquoi les anthroposophes refusent de se pencher honnêtement sur leur propre passé ?

Comme l’étude de Staudenmaier le montre clairement, les anthroposophes allemands ne furent donc pas des victimes du régime nazi. Leur récit interne unilatéral de l’histoire de leur propre mouvement sous le Troisième Reich a malheureusement découragé une réflexion et une confrontation honnête des anthroposophes avec les aspects les moins reluisants de leur passé. Pourtant, il s’agit d’une question sérieuse qui doit être traitée en urgence, d’autant que le mouvement anthroposophique est aujourd’hui associé à des tendances tolérantes, progressistes et cosmopolites. On peut même soutenir que c’est précisément cette incapacité à réfléchir de façon critique sur l’histoire de leur mouvement qui « contribue à la présence continue d’éléments d’extrême droite au sein de l’Anthroposophie. » (11)

La Théosophie et l’Anthroposophie prêchaient un message de fraternité et de tolérance universelles. Ces enseignements étaient sincères. Mais la Théosophie et l’Anthroposophie ont également posé un ensemble doctrinal à caractère raciste auquel ils ont donnée une grande signification cosmique. Ces doctrines sont construites autour d’un cadre stratifié de hiérarchie raciale qui se déploie dans un vaste récit de l’évolution de l’humanité, produisant ainsi une mythologie raciale puissante combinant éléments de supériorité de la race aryenne, processus cycliques de progrès et de déclin des races, ainsi qu’un eugénisme spirituel visant l’émergence de formes raciales plus élevées, au détriment des formes raciales inférieures.

La plupart de ces idées font toujours partie de la Théosophie et de l’Anthroposophie. Elles demeurent non examinées et incontestées au sein du mouvement anthroposophique. Bien que l’on puisse se rassurer en se disant que de telles idées représentent un faible danger en raison du fait qu’elles font partie du conception du monde marginale, qui plus est appartenant au passé, il ne faudrait pas négliger le fait que les croyances anthroposophiques sont très répandues dans divers milieux populaires (p. 502). En effet, l’intérêt grandissant pour les spiritualités alternatives et les pseudo-sciences exige que ceux qui défendent les principes des Lumières se préoccupent des défis posés par l’Anthroposophie. Car il s’agit d’un mouvement qui, à de nombreux égards, « semble se mouvoir de la marge vers le centre » (12). C’est pourquoi les problèmes intellectuels posés par ce mouvement sont d’autant plus importants que beaucoup d’anthroposophes ont abandonné leurs références occultistes et rénovés leurs enseignements, afin de proposer un cadre sophistiqué se présentant sous la forme d’une possibilité de developpement personnel et d’engagement sociétal.

L’Écologie et l’Anthroposophie

Ainsi, il semble nécessaire de se pencher sur rôle significatif que les anthroposophes allemands ont joué dans la formation du Parti vert (13). En effet, un certain nombre d’observateurs on pu remarquer qu’au sein du mouvement écologiste naissant, des courants de « droites » comme de « gauches » étaient representés. Mais lorsque les Verts se sont davantage orientés à gauche, plusieurs de leurs fondateurs conservateurs, dont son aile anthroposophique, ont rompu avec les Verts pour former une série de petits partis écologiques de droite. En ce sens, la participation des anthroposophes à la formation des Verts signifie moins un glissement de la gauche vers la droite, qu’une continuation de leur stratégie de croisement gauche-droite caractéristique de la politique anthroposophique depuis ses débuts (pp. 508-9).

Les anthroposophes et la politique après 1945

Enfin, il convient de rappeler que les idées racistes exposées par les anthroposophes d’avant-guerre ne disparurent pas purement et simplement des publications du mouvement après 1945. Des personnalités comme [Richard] Karutz et le [fasciste antisémite italien Massimo] Scaligero continuèrent à être honorées parmi les anthroposophes. De même, les opinions des anthroposophes sur des sujets politiques d’actualité ont pu être nettement en désaccord avec ceux de l’opinion commune. Ce fut notamment le cas lorsque l’anthroposophe Zviad Gamsakhurdia, Président de la Géorgie, fut considéré par les anthroposophes comme un héros et un martyr (14).

Comme Staudenmaier lui-même le conclut dans un essai en ligne publié en 2009 :

« Je pense que beaucoup d’anthroposophes, aujourd’hui comme hier, sont profondément confus politiquement. Ils mélangent régulièrement des points de vue de gauche et de droite et, lorsqu’ils s’impliquent dans des mouvements progressistes, ils finissent souvent par en constituer les éléments les moins émancipateurs et les plus conservateurs. J’affirme que ce schéma d’action n’est pas accidentel, mais découle des thèses politiques réactionnaires de Steiner (15).

Notes :

(1) Staudenmaier, Entre occultisme et fascisme , p.185 et 186 :

« Après 1933, de nombreux projets anthroposophiques, allant des écoles Waldorf à la culture biodynamique en passant par la médecine anthroposophique, ont trouvé un soutient crucial auprès des représentants nazis de haut niveau. Le plus important d’entre eux fut Rudolf Hess, Ministre du Führer, ainsi que deux de ses principaux lieutenants, Ernst Schulte-Strathaus et Alfred Leitgen, qui sont intervenus activement pour soutenir les initiatives anthroposophiques. Un autre haut responsable du Ministère de l’Intérieur, Lotar Eickhoff, oeuvra avec Hess et ses collaborateurs pour promouvoir et protéger les entreprises anthroposophiques. D’autre part, le philosophe nazi Alfred Baeumler utilisa sa position à la tête du Amt Rosenberg – l’agence qui a supervisé l’éducation idéologique au sein du parti nazi – pour aider à soutenir l’édition anthroposophique, ou d’autres entreprises anthroposophiques. Le général SS Otto Ohlendorf enfin fût l’un des défenseurs des intérêts anthroposophiques, usant pour cela de son influence en tant que de chef de département au sein du SD (le Sicherheitsdienst, ou service de sécurité et de renseignement nazi).

« En août 1933, Rudolf Hess établit un nouveau département de santé publique dans le Reichsleitung du NSDAP, le corps de la direction nominale du Parti nazi. Cette nouvelle division fut chargée de superviser les soins de santé et la médecine, c’est-à-dire la « santé du peuple » (Volksgesundheit, en langage nazi). Ce département était responsable de la « guérison naturelle et de l’hygiène raciale ». Hess y a nommé M. Müller, un membre éminent du Parti et un défenseur du courant Lebensreform, afin de promouvoir et de coordonner les « mouvements réformistes » au sein des services de santé. Or M. Müller était à la fois l’un des premiers membres du mouvement nazi et un fervent défenseur de la Biodynamie (p. 217).

« La médecine anthroposophique avait également le soutien de Julius Streicher, Gauleiter de la Franconie et propagandiste de l’antisémitisme radical. Streicher était un rival de [Gerhard] Wagner pour le leadership des tendances de santé alternatives au sein du mouvement nazi. Il était un opposant particulièrement fervent à la vaccination (p. 221). »

(2) Staudenmaier, Entre occultisme et fascisme, p. 289, p. 290, p. 294 :

« Construire un récit ésotérique autour du postulat spirituel de l’inégalité raciale fut le terrain d’entente des anthroposophes et des théoriciens raciaux nazis. On peut ici évoquer les noms de Clauss, Rosenberg ou Günther, mais aussi de Eugen Fischer et Fritz Lenz. » (p. 289)

« Même en laissant aux Juifs la possibilité de s’assimiler à la véritable germanité et de bénéficier eux-aussi du salut chrétien, les partisans de Steiner ont insisté sur le fait que les Juifs excessivement attachés au caractéristiques juives seraient incapables d’obtenir de rédemption, comme l’exprimait l’anthroposophe allemand Karutz en 1937. Des tels arguments pourraient être trouvés dans des revues anthroposophiques aussi tardives que celles de 1943. » (p.296)

(3) Bloch, Heritage of Our Times, p.170, cité dans Staudenmaier, Between Occultism and Fascism, p. 263.

(4) Staudenmaier, Entre occultisme et fascisme, p. 303, p. 187, p. 188 :

« Dans plusieurs cas, les realisations concrètes de l’Anthroposophie se sont poursuivies malgré les revers imposés par le SD ou la Gestapo. Cela a même parfois abouti à des annulations des restrictions imposées par Heydrich et ses alliés. » (p. 188)

« La fixation négative du SD sur l’occultisme et d’autres ennemis idéologiques peut être attribuée en partie à son propre statut incertain au sein de l’appareil complexe de l’Etat-Parti nazi. » (p. 357)

(5) Staudenmaier, Entre occultisme et fascisme, p. 226, p. 227 :

« L’anthroposophe Carl Grund, chef du Bureau d’information sur l’agriculture biodynamique, était membre du NSDAP et de la SA. En 1942, il fût nommé officier de la SS, où il travailla comme spécialiste des questions agricoles. Le national-socialisme semblait être pour lui éminemment compatible avec ses convictions anthroposophiques. (p. 236)

« Même le potager d’Hitler à Obersalzberg était cultivé en Biodynamie. » (p. 244)

« À partir de 1941, l’anthroposophe Franz Lippert, l’un des chefs de file du mouvement biodynamique de 1924 à 1940, dirigea l’opération Weleda à Dachau. » (p. 248)

(6) Staudenmaier, Entre occultisme et fascisme, p. 196-7, p. 202 :

« Après la dissolution de la Société Anthroposophique, la Communauté des Chrétiens, dirigée par le pasteur Friedrich Rittelmeyer, constitua le groupe organisé le plus visible des partisans de Steiner en Allemagne, avec environ 6000 membres en 1935. » (p. 207 et suivantes)

« La Communauté des chrétiens a relativement bien résisté par rapport aux autres petits groupes religieux de l’Allemagne nazie, durant huit ans et demi des douze années du règne de Hitler. » (p. 209)

« La Communauté des Chrétiens a été dissoute par ordre de la Gestapo en juillet 1941. » (p. 216)

« Hess et Rosenberg soutenaient tout deux le fait que les réglementations devaient être moins strictes pour les anthroposophes. » (p. 205)

« Il est vrai qu’une série d’anthroposophes qui avaient demandé à adhérer au Parti [nazi] après 1935 en ont été rejetés, en dépit d’évaluations politiques positives ; mais même ici, des exceptions notables ont été apportées à cette règle. » (p. 205)

(7) Staudenmaier, Entre occultisme et fascisme, p. 277, p. 354 :

« Il est à noter que Martin Bormann était techniquement le subordonné de Hess. Mais dans les faits, il était son égal en termes de pouvoir pratique, d’influence et d’accès à Hitler. Bormann était un adversaire confirmé des organisations occultistes et un allié crucial du SD. » (p. 354)

Pour plus de détails sur la désaffection des libéraux allemands, Staudenmaier cite l’étude d’Eric Kurlander, Living with Hitler : les libéraux démocrates dans le troisième Reich (Yale University Press, 2009).

(8) Staudenmaier, Entre occultisme et fascisme, p. 366, p. 367, p. 368.

(9) Staudenmaier, Entre occultisme et fascisme, p. 368, pp. 368-9, p. 372 :

« En 1933, Schwartz-Bostunitsch n’était plus un simple auteur et agitateur anti-maçonnique. Il était devenu un protégé d’Himmler et a commencé à travailler pour la SD en 1934. Mais Schwartz-Bostunitsch n’a pas duré longtemps au SD. Il en a été renvoyé par Heydrich en janvier 1937. » (p. 372)

(10) Staudenmaier, Entre occultisme et fascisme, p. 384, p. 385, p. 396, p. 397 :

« Avec les Anthroposophes, les Ariosophes, les astrologues, d’autres mouvements occultistes furent également mis sous étroite surveillance. En raison de l’attention portée à la nouvelle guerre à l’Est, la campagne contre les doctrines occultistes et les sciences dites occultes a été interrompue lors de l’été 1941. » (p. 398)

(11) Staudenmaier, Entre occultisme et fascisme, p. 507, p. 503, p. 507.

(12) Staudenmaier, Entre occultisme et fascisme, p. 502-3 :

« Le mouvement fondé par Steiner il y a un siècle a connu un succès remarquable dans le monde contemporain. Il existe maintenant plus de mille écoles Waldorf dans le monde. Les produits biodynamiques occupent une place prépondérante sur le marché allemand et européen des aliments biologiques. Weleda est devenue une entreprise bien établie de la médecine complémentaire ainsi qu’une marque leader dans le domaine des produits pharmaceutiques et cosmétiques holistiques. Les produits Demeter et les vins biodynamiques sont vendus à des prix élevés. » (p. 502)

« Weleda, par exemple, à été selectionnée par le site Webtour, qui la reconnaît comme une organisation environnementale s’engageant pour le développement durable et respectant les principes de l’écologie. » (Lire à ce sujet : « Quand les environnementalistes légitiment le pillage »)

(13) Staudenmaier, Entre occultisme et fascisme, p. 503, p. 508. Sur ce point, Staudenmaier cite Andrei Markovits et Philip Gorski, La gauche allemande : rouge, vert et au-delà (Oxford University Press, 1993), p.105 ; et Gayil Talshir, L’idéologie politique des partis verts (Palgrave Macmillan, 2002), p. 91.

(14) Staudenmaier, Entre occultisme et fascisme, p. 504, p. 505. Bien qu’ils n’aient pas été examinés dans cet article, les chapitres sept et huit de la thèse de Staudenmaier décrivent comment les anthroposophes italiens (notamment Massimo Scaligero ) « étaient directement impliqués dans la politique raciste fasciste ». En effet, il ajoute : « L’une des découvertes peut-être surprenantes de cette étude est que les idées de race occulte ont eu une influence plus immédiate sur le fascisme que sur le national-socialisme. » (p. 521)

(15) Peter Staudenmaier, L’art d’éviter l’Histoire, Institut d’écologie sociale, 7 janvier 2009. Dans cet essai, Staudenmaier souligne que « l’ouvrage de Steiner, Chronique de l’Akasha, reste à ce jour une source essentielle de la cosmologie anthroposophique, en dépit de ses éléments racistes. »

Source :

http://www.swans.com/library/art18/barker116.html

Traduit par Grégoire Perra

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Professeur de Philosophie
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