Mon expérience de la médecine anthroposophique

Intervention au Colloque du Gemmpi du 6 octobre 2018 à Marseille

Un exposé partant d’une expérience personnelle de la médecine anthroposophique

L’exposé que je vais développer aujourd’hui se fonde sur mon expérience personnelle de 30 ans dans l’Anthroposophie. Je précise que je ne suis pas médecin et donc pas spécialiste des questions médicales, mais que je parle en tant qu’ancien anthroposophe et ancien patient de la médecine anthroposophique, ancien ami proche d’un médecin anthroposophe également, qui m’a faut de nombreuses et normalement inavouables confidences.

Les conclusions que je tire de cette expérience personnelle de trente années peuvent elles caractériser la médecine anthroposophique dans son ensemble ? Il me semble que oui, car cette expérience m’a permis d’aller au cœur d’un système et d’en percer la logique. Je pense également que la médecine anthroposophique n’est pas comprehensible sans une connaissance de la manière dont elle se rattache aux autres ramifications de l’Anthroposophie, dont j’ai l’expérience. Mais c’est au lecteur d’en juger.

Le problème de la sincérité apparente des médecins anthroposophes

Lorsque vous avez affaire à des médecins anthroposophes, ceux-ci vous répètent haut et fort que leur médecine n’est pas en contradiction avec la médecine moderne, mais en complément avec elle. Ils jurent qu’ils ne sont pas opposés aux progrès de la science moderne. Et ils pourraient le faire sur la tête de leurs enfants ! Ce discours n’est pas seulement destiné à l’extérieur et à la société, ou aux institutions, mais constitue également un discours interne : on le trouve dans leurs livres, dans leurs revues, lors de leurs colloques et conférences. J’ai assisté à plusieurs conférences de médecins anthroposophes au siège de la Société Anthroposophique – c’est à dire dans un lieu où ils pouvaient parler ouvertement de manière sécurisée – et je les ais entendu tenir le même discours : la médecine anthroposophique ne s’oppose pas à la médecine moderne, elle l’élargit ! C’est disent-ils une autre manière de considérer la maladie, qui ne refuse pas les acquis de la science médicale rationaliste et matérialiste, comme ils l’appellent.

Que penser de ce discours ? Avons-nous affaire à de fieffés menteurs ou à des gens sincères qui nous exposent leurs convictions profondes ?

Je vais sans doute vous étonner, mais la réponse n’est pas l’une ou l’autre de ces deux solutions, mais les deux à la fois ! Les médecins anthroposophes sont à la fois totalement sincères lorsqu’ils disent que leur médecine est compatible avec la médecine moderne. Et en même temps ils mentent effrontément en disant cela. Comment une telle chose est-elle possible ?

La comparaison avec la pédagogie Steiner-Waldorf

Nous avons à peu près le même problème avec la pédagogie Steiner-Waldorf. Les pédagogues anthroposophes vous disent sincèrement qu’ils n’enseignent pas l’Anthroposophie à leurs élèves. Non seulement ils le disent, mais bien souvent ils sont convaincus qu’ils ne le font pas. Ils répètent en boucle qu’ils ne le font pas car Steiner leur a dit ne pas le faire. Et pourtant ils le font ! Et au fond d’eux-mêmes – là où ils ne regardent pas, là où depuis bien longtemps ils ne plongent plus leurs regards – ils savent qu’ils le font !

Cette contradiction interne est possible parce qu’elle à été savamment mis en œuvre par un homme, Rudolf Steiner, qui était extrêmement habile pour monter de tels nœuds au fond des êtres humains auxquels il s’adressait. Il était ainsi capable de dire aux professeurs de la première école Steiner-Waldorf de Stuttgart, dans son discours d’inauguration, avec des accents d’une sincérité enflammée, que son école n’était pas conçue pour enseigner une doctrine quelle qu’elle soit, et que les professeurs Steiner-Waldorf ne devaient pas enseigner l’Anthroposophie à leurs élèves. Mais quelques jours plus tard lors d’une réunion interne, il était capable de dire à l’équipe pédagogique réunie autour de lui : « N’ayez pas peur d’enseigner l’Anthroposophie à vos élèves ! ». On peut constater cela par soi-même en lisant les Conseils aux professeurs de la première école Steiner-Waldorf de Stuttgart, édité par la Fédération des écoles Steiner-Waldorf en France.

C’est tout simplement hallucinant et presque incompréhensible pour quelqu’un d’extérieur, car on se dit qu’une telle contradiction devrait sauter aux yeux. Mais ce n’est pas la cas, rien ne leur saute aux yeux ! Ils sont sous l’emprise d’un gourou et leur raison est comme étourdie, endormie. C’est la raison pour laquelle il se produit en eux une forme de sédimentation des deux discours, qui vont occuper dans leurs esprits des compartiments étanches. Il y aura le compartiment « conviction et profession de foi », qui leur permet de dire – et de se dire – qu’ils n’enseignent pas l’Anthroposophie à leurs élèves. Et il y a le compartiment « vie pratique et comportement quotidien » qui leur donne l’injonction : Apprends à tes élèves les idées de l’Anthroposophie pour le salut de leurs âmes !
Comme les deux compartiments sont totalement étanches l’un par rapport à l’autre dans leurs esprits, les pédagogues Steiner-Waldorf n’ont pas de mal à croire eux-mêmes qu’ils n’endoctrinent pas leurs élèves à l’Anthroposophie, alors que pourtant ils le font. On appelle cela une dissonance cognitive.

La dissonance cognitive de la médecine anthroposophique

Un phénomène similaire est présent dans la médecine anthroposophique. Rudolf Steiner a en effet mis en place dans l’esprit de ses adeptes médecins une contradiction similaire. Elle se déploie également en des compartiments étanches les uns par rapport aux autres, constituant un même nœud qui pousse les êtres à se mentir à eux mêmes et aux autres. C’est ainsi que les médecins anthroposophes peuvent dire à la fois qu’ils respectent les acquis de la science et de la médecine moderne, tout en haïssant et méprisant ces dernières.

Comment s’y est-il pris ? Comment Rudolf Steiner a-t-il réussi un tel tour de force, non seulement sur les disciples qu’il a connus de son vivant et sur lesquels il a exercé une influence directe, mais également sur ceux qui ont suivi après sa mort et pendant plus de cent ans jusqu’à aujourd’hui ses préceptes et lu ses livres de médecine ?!

Pour réussir un tel prodige, il fallait être extrêmement habile psychologiquement et savoir construire un discours qui opère dans l’esprit des adeptes un tel noeud, une telle contradiction par compartimentation.

Entrer dans la peau du dragon

Je vais tenter ici de décrire le discours de Rudolf Steiner qui a permis la mise en place d’une telle dissonance. Ce discours porte un nom que les anthroposophes connaissent bien, un nom qui sonne à la fois comme programme d’action et comme une métaphore poétique : « Entrer dans la peau du Dragon ! »

Cette formule apparaît de manière très claire dans un texte d’Édouard Schuré, l’un des premiers et grands disciples de Steiner, qui écrit dans une introduction de 55 pages – rédigée en 1908 – à la première œuvre de Steiner traduite en français :

« Aux questions inquiètes de son disciple, il [N.d.t. : le maître de Rudolf Steiner] répondit en substance : « Si tu veux combattre I’Ennemi, commence par le comprendre. Tu ne vaincras le Dragon qu’en entrant dans sa peau. Quant au Taureau, il faut le prendre par les cornes. C’est au plus fort de la détresse que tu trouveras tes armes et tes frères de combat. Je t’ai montré qui tu es, maintenant va – et reste toi-même ! » Rudolf Steiner connaissait suffisamment la langue des maîtres pour deviner l’âpre chemin que lui imposait cet ordre ; mais il comprit aussi que c’était l’unique moyen d’atteindre le but. Il obéit et se mit en route. Comment vaincre, ou plutôt comment apprivoiser et convertir le grand ennemi, la science matérialiste d’aujourd’hui, qui ressemble à un dragon formidable, revêtu de sa carapace et couché sur son immense trésor ? Comment dompter ce dragon de la science moderne et l’atteler au char de la vérité spirituelle? Et surtout, comment vaincre le taureau de l’opinion publique ? Oui, Haeckel était l’Adversaire. C’était le matérialisme armé, le Dragon avec toutes ses écailles, ses griffes et ses dents. Poursuivant ainsi ses études, Rudolf Steiner se souvint de la parole de son maître : »Pour vaincre le Dragon, il fout entrer dans sa peau ». En se glissant dans la carapace du matérialisme, il s’était emparé de ses armes. Désormais il était prêt au combat. » Cité par Christian Lazaridès « Entrer dans la peau du Dragon ? » in L’Esprit du temps, n° 35, Automne 2000, pages 54-90

On peut compléter cette citation par deux autres références :

– la 13ème conférence du cycle Les rapports entre les générations et les forces qui les régissent, Éd. EAR, ou Steiner dit clairement qu’il faut tuer le dragon de la science moderne matérialiste ;

– Le cycle de conférence intitulé La Chute des esprits des ténèbres, Éd. Triades, où Steiner reprend l’image biblique du combat entre Saint Michel étalé Dragon dans l’Apocalypse et déclare que, depuis 1879, le Dragon et ses cohortes (les anges ahrimaniens) ont été précipités du monde spirituel sur la Terre, où ils ont accéléré le processus par lequel la mentalité matérialiste s’empare désormais de l’humanité pour la conduireà sa perte.

L’expression « Entrer dans la peau du dragon » signifie donc pour les anthroposophes : entrer dans la peau d’un personnage et pénétrer sa peau, s’y enfoncer, la percer comme une lance ou une épée perce la peau d’un ennemi au combat. Il s’agit pour eux à la fois d’endosser la peau du dragon et faire la peau au dragon, dans un même geste qui peut sembler contradictoire, mais qui en réalité ne l’est pas. Il s’agit d’une stratégie d’infiltration consistant à se déguiser en dragon pour lui rentrer dans le lard, pour tuer la bête apocalyptique. Or ce dragon désigne la science matérialiste officielle, émanation d’entités maléfiques des ténèbres.

Quelle attitude en résulte-t-il pour les anthroposophes ? Ils sont capables de connaître très bien la science moderne, de maîtriser ses concepts et son langage, de pouvoir se réclamer d’elle… et en même temps de la haïr, de vouloir la tuer.

Une stratégie unique mais une infiltration protéiforme de la modernité

Le paragraphe de Schuré cité ci-dessus exprime donc la logique fondamentale de l’Anthroposophie face à la modernité et à la science. On entre en elle pour mieux la tuer !

Cette logique est la même pour les écoles Steiner-Waldorf, la Biodynamie ou la Médecine anthroposophique :

– Les écoles Waldorf se présentent sous le visage d’une pédagogie moderne, innovante, progressiste, alternative, émancipatrice, éduquant vers la liberté : c’est en réalité une pédagogie endoctrinante et rétrograde, totalement figée depuis 100 ans, refusant délibérément la visée émancipatrice des Lumières qui voudraient permettre aux individus de devenir des sujets libres et responsables d’eux-mêmes par l’usage de leurs raisons.

– La Biodynamie se présente comme une agriculture qui serait à la pointe du tournant actuel vers une agriculture biologique respectueuse de la nature et de l’environnement : en réalité, il s’agit d’une agriculture rétrograde qui voudrait revenir aux pratiques cultuelles agricoles de l’Antiquité. À ce sujet on pourrait même envisager le retour de pratiques surprenantes : Robert Graves racontent, dans Les Mythes grecs, comment dans la Grèce archaïque mycénnienne le roi et la grande prêtresse devaient faire l’amour dans le champs trois fois labouré afin d’apporter une forme de bénédiction spirituelle fertilisante aux sols. Je ne sais pas exactement ce que sont les pratiques personnelles des fermiers biodynamistes et de leurs épouses lors des semailles, mais une chose est sûre : connaissant le discours des anthroposophes sur les forces spirituelles liées à la sexualité, je ne mangerais plus jamais de leurs tomates, ni d’aucun produit de leurs récoltes !

– La médecine anthroposophique déclare qu’elle complète et prolonge la médecine moderne en lui ajoutant une dimension spirituelle : en réalité, cette médecine est beaucoup plus proche dans son fond de la médecine du Moyen-âge, voire de celle de l’Antiquité, lorsqu’on guérissait les malades par le sommeil sacré dans le temple d’Asclépios (une référence qui hante les écrits de la médecine anthroposophique).

« Entrer dans la peau du dragon » désigne ce qu’on peut appeler une stratégie, un nom de code, un cri (rentré) de guerre, un signe de ralliement dont seuls les anthroposophes comprennent la signification véritable. C’est une tactique qui consiste à entrer dans la modernité sans se faire repérer, en endossant ses habits, pour mieux pouvoir lui planter sa dague dans le dos une fois que cela sera possible. C’est une stratégie de tromperie et de manipulation. C’est une logique d’entrisme. C’est la voie de mensonge et de dissimulation d’une secte.

On me demande souvent si les élèves des écoles Steiner-Waldorf que j’ai connus ont fait des études universitaires. Lorsque je réponds que oui, le ou la journaliste esquisse toujours une légère expression de soulagement qui semble indiquer que pour lui ou elle cette dérive sectaire n’est pas aussi dangereuse que les autres sectes, puisque les élèves des écoles Steiner-Waldorf parviennent à suivre des études universitaires. Cependant, le problème n’est pas tant pour les élèves Steiner-Waldorf de pouvoir ou non faire des études, que de les faire en se disant qu’ils entrent dans la peau d’un dragon pour le tuer.

La constitution du discours insincère des médecins anthroposophes

Nous n’avons donc nullement à faire – sauf exception – à des gens qui ignoreraient tout de la modernité, ni de la science. Au contraire, ce sont des gens à qui l’on a dit de bien les connaître, afin de mieux les combattre. Et ils le font consciencieusement, comme une mission qui leur a été confiée par leur Maître.

J’ai connu beaucoup d’anthroposophes qui avaient fait des études pointues en science, en médecine ou dans d’autres disciplines universitaires, avec au fond d’eux ce seul objectif :

« Je dois connaître le dragon pour mieux pouvoir le tuer plus tard. Je dois me glisser dans la peau de la bête afin de lui régler son compte. J’écouterais mes professeurs sans rien dire, sans objecter quoi que ce soit à leur science matérialiste immonde issus des forces des esprits des ténèbres, sans broncher lorsqu’ils me feront des remarques sur mes propos si je me laisse aller par mégarde à dire ce que je pense vraiment. Mais je planterais un jour l’épée de Michaël dans le coeur de ces idées maléfiques et de ces connaissances ahrimaniennes, que pour le moment je dois apprendre. Je dois paraître et même devenir un scientifique qui maîtrise son domaine, afin d’atteindre la place qui me permettra de tuer cette science en lui plantant ma lance dans la peau, mais de l’intérieur. »

Cette arme traîtresse, les anthroposophes la plantent en effet dans le dos de tous les domaines : sciences de l’éducation, science agricole, botanique, zoologie, science médicale, etc. Le discours officiel de la médecine anthroposophique consiste ainsi à montrer que cette pratique médicale maîtrise la médecine dite « allopathique » et n’hésite pas à y avoir recours le cas échéant, quand la médecine homéopathique serait insuffisante, que la médecine anthroposophique se définit comme un complément de la science médicale officielle.

L’exemple du discours du Docteur Robert Kempenich au Sénat

Les médecins anthroposophes ne vont pas hésiter à bourrer leurs discours de connaissances médicales les plus modernes, les plus pointues. Ils se tiennent à la page des dernières découvertes, sont abonnées à des revues médicales qu’ils lisent assidûment etc. Ce ne sont pas du tout des ignorants de la médecine et de la science traditionnelles, bien au contraire. Mais connaître ne veut dire ni adhérer, ni respecter. Il s’agit en fait d’entrer dans la peau du dragon : parler son langage pour pouvoir mieux lui faire la peau.

Pour bien préciser ce point, je vais citer ici un extrait d’un discours qu’un grand médecin anthroposophe a tenu récemment face aux plus hauts représentants de notre République Française :

« La médecine anthroposophique est une médecine qui s’inscrit aujourd’hui dans ce que l’on appelle la « médecine intégrative ». J’ai moi-même été Président, durant treize ans, de l’European council of doctors for plurality in medicine (ECPM) et ait travaillé dans le cadre de la CAMDOC Alliance, qui regroupe les fédérations européennes d’homéopathie, d’acupuncture, de médecine anthroposophique et de naturopathie. La médecine intégrative est un concept qui ne considère plus les médecines non conventionnelles en dehors du champ de la médecine. Elle s’inscrit dans le champ de la médecine, pratique le même diagnostic que la médecine conventionnelle, emploie les thérapeutiques de la médecine conventionnelle, mais complète celle-ci par un élargissement. C’est en particulier le cas de la médecine anthroposophique, qui élargit ce que propose la médecine dite universitaire en matière de biologie, de physiologie et de thérapeutique. En matière de biologie et de physiologie, la médecine anthroposophique propose une investigation du psychisme et de l’individualité. C’est en ce sens qu’elle tient compte de ces niveaux complémentaires à ceux de la seule biologie et de la seule physiologie. Elle met donc le patient au centre de sa démarche. On ne traite plus une maladie mais un individu, avec sa biologie, sa physiologie, son psychisme, son individualité particulière, sa biographie individuelle. (…) On sait qu’en France, nous sommes champions des antibiotiques, des benzodiazépines – donc des anxiolytiques – et des somnifères. (…) Je dois tout d’abord vous indiquer que j’ai un diplôme de cancérologie… Un cancer, lorsqu’il est diagnostiqué, doit bénéficier des thérapeutiques les plus adaptées -chirurgie, radiothérapie, chimiothérapie, hormonothérapie, anticorps monoclonaux… Toutefois, des études américaines suffisamment étayées démontrent que l’épreuve n’est pas vécue de la même manière par touts les patients. Pour un même type de cancer, au même degré de gravité et d’expansion, la même chimiothérapie n’aura pas le même impact. Les forces d’autoguérison sont donc très différentes. Il revient à nos thérapeutiques d’aider les patients dans cette épreuve. J’ai cofondé, à Strasbourg, l’Association pour la promotion des soins de support en oncologie et hématologie (APSSOH), qui s’inscrit dans le plan cancer lancé sous la présidence de Jacques Chirac. Il s’agit de promouvoir les traitements de support – « supportive care » en anglais : comment adapter et individualiser les thérapeutiques ? En cancérologie, on adapte de plus en plus les anticorps monoclonaux au cas particulier de tel patient et de tel type de cancer. »

Un tel discours est édifiant en ce qu’il présente toutes les caractéristiques de l’adhésion à la science et à la modernité :

– Connaissance précise de termes médicaux relevant de la recherche scientifique de pointe : antibiotiques, benzodiazépines, anxiolytiques, somnifères ;

– Mise en avant de ses diplômes universitaires et titres honorifiques ;

– Acceptation sans ambiguïté des traitements conventionnels pour les maladies cancéreuses : « chirurgie, radiothérapie, chimiothérapie, hormonothérapie, anticorps monoclonaux » ;

– Référence aux courants médicaux alternatifs dans lesquels il cherche à inscrire la médecine anthroposophique (ainsi s’attaquer à elle signifierait s’attaquer à toutes les formes de médecines non-conventionnelles, tout comme s’attaquer à la pédagogie Steiner-Waldorf reviendrait à s’attaquer à toutes les autres pédagogies alternatives) : médecine intégrative, homéopathie, acupuncture, naturopathie, supportive care ;

– Mise en avant de son appartenance à des associations et institutions en apparence très sérieuses, œuvrant tant au niveau national qu’au niveau européen, si possible avec des sigles construits sur des abréviations : EPCM, CAMDOC, APSSOH, etc.

– Même la figure tutélaire de Jacques Chirac est convoquée !

Tout ces éléments donnent à penser qu’il n’y aurait pas lieu de se méfier d’une telle médecine et des anthroposophes qui la pratiquent.

Si l’on met cependant ce discours dans la perspective de la stratégie qui consiste à « Entrer dans la peau du dragon », sans doute pourra-t-on commencer à se demander quelles sont les réelles intentions qui animent l’orateur. Et surtout ce qu’il en est de la réalité de la pratique médicale anthroposophique !

La réalité de la pratique médicale anthroposophique telle que j’ai pu l’observer

La grande erreur de la plupart des gens qui veulent étudier l’Anthroposophie est de l’aborder seulement par ses textes. Certes, il est bien de faire cet effort de lecture des 450 volumes de Rudolf Steiner, sans parler des écrits de ses successeurs, quand cela est possible ! Mais c’est oublier que nous regardons alors exactement dans la direction où l’Anthroposophie a attiré notre regard, comme ces magiciens qui concentrent l’attention de leur auditoire sur un point précis, tandis que leur autre main opère le tour incognito. Pour connaître l’Anthroposophie et la médecine anthroposophique, il faut étudier les textes, mais surtout observer la réalité des pratiques. Pour cela, il fait en avoir été le témoin.

Au cours de ma longue fréquentation des médecins anthroposophes, j’ai été témoin des comportements qui me semblent problématiques, tant au niveau médical qu’au niveau légal. Ce sont ces comportements que je vais à present rapporter. Je vais dans un premier temps me contenter de les décrire et de les énumérer, sans tenter de les juger, au plus près de ce qu’a été mon expérience. Je précise juste que que ces faits ont été observés sur plusieurs médecins anthroposophes, dont je tairais les noms :

– J’ai vu comment les medecins anthroposophes refusaient de pratiquer les vaccinations obligatoires. Avec l’accord des parents, ils réalisaient des « vaccins blancs », c’est à dire de faux certificats de vaccination ;

– J’ai vu comment un medecin anthroposophe choisissait déliberemment de ne pas traiter la fièvre et la laisser monter dangereusement, y compris chez les enfants. J’ai vu ainsi ce médecin rester sans réaction face à un enfant qui avait 41 de fièvre et faisait des convulsions devant lui. Il lui avait même rajouté une couverture, afin de favoriser la montée de la température ;

– J’ai vu un médecin anthroposophe préconiser l’arrêt de traitements « allopathiques » indispensables aux patients pour leur substituer des traitements homéopathiques à l’efficacité douteuse : par exemple, une patiente atteinte de troubles bipolaires, à qui le médecin anthroposophe auquel je l’avais moi-même adressé lui avait demandé d’arrêter volontairement son traitement au lithium pour le remplacer par des granules homéopathiques ;

– J’ai vu l’absence de réaction et d’intervention efficace d’un medecin anthroposophe face à des situations qui auraient pu coûter la vie à son malade : une vieille dame souffrant d’une occlusion intestinale complète, que le médecin anthroposophe avait laissé souffrir atrocement pendant 12 jours, sans lui proposer d’aller aux urgences de l’hôpital, prescrivant seulement des lavement avec une poire à lavement par une infirmière. C’est l’infirmière elle-même – pourtant anthroposophe – qui a appelé les urgences et permis une intervention chirurgicale. D’après le chirurgien qui l’a sauvée, cela s’est joué à une heure près et a nécessité de lui retirer près d’un mètre d’intestin ;

– J’ai vu comment un medecin anthroposophe prescrivait des traitements pour le moins douteux : par exemple, prescrire à une personne qui était atteinte d’une grave dépression de manger des salades spécialement broyées avec une machine à broyer la salade venue d’Allemagne, coûtant plus de 500 euros ;

– J’ai vu des consultations qui se prolongeaient pendant plus d’une heure et devenaient des séances de psychothérapie régulières, alors que le médecin anthroposophe n’avait aucune formation en la matière ;

– J’ai vu des consultations d’un médecin anthroposophe devenir des thérapies de couple malhonnêtes : le médecin anthroposophe recueillait des informations et s’en servait ensuite pour séduire l’épouse et la convaincre de rompre pour devenir sa propre compagne (« Toi, je vais te piquer ta femme ! », m’a avoué avoir pensé très fort un médecin anthroposophe qui regardait en face le mari du couple  qu’il recevait alors dans son cabinet) ;

– J’ai vu un médecin anthroposophe qui, face à une patiente atteinte d’une grave dépression et en pleine crise, se mettre à genoux devant le lit où elle est allongée en plein délire… et se mettre à prier pendant plus d’une heure dans son cabinet pour chasser les démons qui selon lui cherchaient à s’emparer de sa patiente ;

– J’ai vu un médecin anthroposophe prescrire à un enfant atteint d’une otite sévère de se mettre des oignons fris dans son oreille pour absorber le mal ;

– En tant qu’ancien professeur et élève des écoles Steiner-Waldorf, j’ai pu observer des comportements qui me semblent problématiques. Par exemple, j’ai vu un médecin scolaire anthroposophe inciter des jeunes filles entre 14 à 18 ans à ne pas utiliser la pilule, mais d’opter pour une contraception basée sur la méthode Ogino.

– J’ai vu également un medecin scolaire anthroposophe inciter des jeunes filles à ne pas avorter lorsqu’elles tombaient enceinte, avec des procédés de culpabilisation ;

– J’ai vu des médecins scolaires anthroposophes des écoles Steiner-Waldorf briser le secret médical de leurs patients et divulguer aux professeurs des écoles Steiner-Waldorf des diagnostiques médicaux des élèves et mêmes des parents d’élèves, lorsque ceux-ci faisaient partie de sa patientèle. Cela pouvait se passer de la manière suivante : soit le médecin anthroposophe venait en personne au « Collège pédagogique » et évoquait devant les professeurs assemblés les caractéristiques médicales des élèves, ou des parents d’élèves. Dans le premier cas, la personne qui devaient faire le compte-rendu de la réunion avait ordre de ne pas noter, afin qu’il n’y ait pas de traces écrites de ce récit. Ou bien cela se passait de manière plus prudente et informelle, avec un compte-rendu oral fait à l’un des professeurs, qui transmettait ensuite au « Collège pédagogique » des professeurs. Cela se passait notamment souvent avec des parents qui devenaient critiques, ou des détracteurs de l’école : la transmission du médecin anthroposophe d’informations médicales ou biographiques personnelles aux professeurs servaient à ces derniers à trouver la faille qui allaient permettre de les faire vaciller, de les retourner, ou sinon de les briser.

– J’ai vu des médecins scolaires anthroposophes des écoles Steiner-Waldorf ne pas signaler aux service compétents des faits graves ayant porté atteinte à l’intégrité physique des enfants pour couvrir la réputation de l’école. Par exemple, j’ai vu un jour comment un médecin anthroposophe avait été appelé par une école Steiner-Waldorf pour examiner des enfants d’un groupe d’un jardin d’enfants qui présentaient tous des rougeurs niveau de leurs anus. Une famille avait en effet menacé de porter plainte car leurs deux jumeaux avaient racontés un soir à leur mère que leurs rougeurs étaient dues au fait qu’un homme venait régulièrement pendant les siestes au Jardin d’enfants, avec la complicité de la jardinière, pour sodomiser les enfants de ce groupe : « Le zizi du monsieur n’a pas réussi à rentrer cette fois », s’était exclamé en riant un des jumeaux, devant sa mère effondrée. Le médecin anthroposophe avait été chargé par l’école « d’enquêter ». Celui-ci me confiait, au moment des faits, qu’il avait préféré conclure à une petite infection anale généralisée, quoiqu’il ne fut pas trop sûr de son diagnostique, puis de ne pas faire de signalement, afin de protéger l’école et la personne suspectée ;

– J’ai vu un médecin anthroposophe scolaire d’une école Steiner-Waldorf refuser de délivrer à une professeure de l’école – au bord de l’épuisement et de la crise de nerfs, qui lui racontait une situation de harcèlement grave – un arrêt de travail qui aurait selon lui « pénalisé l’école ». J’ai moi-même orienté cette personne vers un médecin conventionnel qui, au vu de la gravité de son état, lui a immédiatement prescrit un arrêt de travail de deux mois, qu’il a ensuite prolongé.

– J’ai vu un médecin anthroposophe, mis en cause dans une affaire judiciaire où un enfant avait été victime de malnutrition, falsifier à postériori une ordonnance qu’il avait délivrée, afin de se disculper de l’enquête qui s’interrogeait sur son rôle dans cette affaire ;

– J’ai vu deux anthroposophes atteintes de cancers, l’une au sein, l’autre aux poumons, refuser les chimiothérapie et les radiothérapies urgentes qu’on leur avait proposées. Elles se sont rassurées pendant des années avec des traitements alternatifs comme Iscador, avec une alimentation sans protéines animales, avec des analyses sanguines à base de « cristallisations sensibles » sensées révéler leurs allergies à certains aliments et expliquer leur maladie, dont on leur fournissait une longue liste personnalisée par voie postale. Les deux sont mortes dans d’atroces souffrances ;

– J’ai vu, en conférence à la Société Anthroposophique en France, un medecin accoucheur anthroposophe se vanter de convaincre ses patientes de refuser les péridurales en leur donnant comme ultime argument : « S’il y a le feu à l’hôpital, vous ne pourrez pas vous sauver ! ». Ce même médecin expliquait que, lors d’un premier rendez-vous, il prenait beaucoup de temps pour palper et renifler la jeune maman, pour s’imprégner de la texture de sa peau et percevoir son odeur, sensées lui apporter des informations que les examens cliniques ordinaires ne seraient pas en mesure de lui offrir.

Ces faits que j’ai observés relèvent-ils d’une cohérence d’ensemble ? Si oui, cette cohérence est-elle liée à l’appartenance de ces médecins à l’Anthroposophie et au milieu anthroposophique ? Dans cette dernière partie de notre travail, nous nous proposons d’ouvrir des pistes d’explication à ces comportements problématiques des médecins anthroposophes, tels que nous avons pu les observer, à partir de ce que nous savons de cette doctrine et de ce milieu.

 

Pourquoi les médecins anthroposophes sont-ils souvent insensibles face à la souffrance de leurs patients ?

Il me semble que l’un des dénominateurs communs des faits que nous avons rapportés est une certaine insensibilité des médecins anthroposophes à la souffrance de leurs patients, un défaut manifeste d’empathie. Est-il possible de l’expliquer par leur adhésion à la doctrine anthroposophique ?

La doctrine anthroposophique provoque en effet selon moi dans les esprits des adeptes qui s’y plongent intensément et longuement ce qu’on peut appeler une fermeture empathique, une anesthésie compassionnelle. Enfermé dans son système de pensée écrasant, l’anthroposophe perd la capacité de ressentir en lui la souffrance d’autrui. Car l’Anthroposophie est un édifice mental et doctrinal qui s’érige en forteresse face au monde, qui coupe les canaux normaux de la communication et de la sensibilité face aux êtres, qui obture les fenêtres de la sympathie. Ce phénomène est en outre gravement accentué par la pratique de la méditation anthroposophique, que je décrirais volontiers comme un processus d’auto-enveloppement, de retournement sur elles-mêmes de toutes les sphères du psychisme humain : la pensée s’auto-absorbe dans certaines de ses représentations sacralisées, la sphère émotionnelle s’auto-submerge de certains sentiments, la partie volontaire de la personne s’obnubile elle-même de certaines tâches ritualisées à accomplir de façon absurde. Tout cela provoque une forme d’enfermement anormal en soi-même, qui fait que l’empathie normale envers autrui est atteinte durablement.

Ceci est particulièrement grave pour la vie ordinaire normale bien sûr, mais aussi pour les activités professionnelles où le contact avec nos semblables est essentiel. Par exemple, le cas des jardinières d’enfants dans les écoles Steiner-Waldorf, qui ont parfois connaissance de cas d’attouchements et de viols des enfants dont elles ont la charge, mais qui, pendant de nombreux mois, ne réagissent pas, ne font rien, temporisent quand les parents viennent se plaindre, etc. On ne peut comprendre de tels comportements que lorsque l’on a perçu qu’ils découlaient nécessairement de l’insensibilisation provoquée par l’immersion dans la doctrine anthroposophique et ses pratiques de méditations.

Bien évidemment, comme on peut l’imaginer, les conséquences sont particulièrement graves pour un médecin, quand il est également un anthroposophe. Car la capacité de percevoir et d’éprouver en soi la souffrance d’autrui est absolument indispensable à la pratique médicale. Sinon on agit sur les êtres humains comme on agirait sur des êtres inanimés, des cailloux ou des substances chimiques. On peut parler à ce sujet d’une véritable anesthésie de l’empathie.

Pourquoi les médecins anthroposophes protègent-ils prioritairement les institutions anthroposophiques ?

Il me semble qu’un autre des dénominateurs communs des faits que nous avons rapportés serait une certaine tendance des médecins anthroposophes à faire passer la survie des institutions anthroposophiques avant la santé et l’intégrité physique de leurs patients. Est-il possible, là encore, de l’expliquer par leur adhésion à la doctrine anthroposophique ?

La doctrine anthroposophique accorde une place primordiale aux « réalisations de l’Anthroposophie ». Selon l’adage biblique qui dit qu’on reconnaîtrait un arbre à ses fruits, les anthroposophes affirment que la validité de leur doctrine est attestée par l’efficience de leurs réalisations. De plus, les institutions anthroposophiques sont beaucoup plus, pour les anthroposophes, que de simples entreprises : ce sont des sortes de germes spirituels, de semences de la sixième époque postatantéenne, qui surviendra en 3553 et qui ouvrira une ère nouvelle de l’humanité. En conséquence, une école qui ferme, ou une usine Weleda qui disparaîtrait, cela représente beaucoup plus que la perte d’une entreprise de petite ou moyenne taille : c’est l’avenir de l’humanité toute entière qui est en jeu !

Ainsi, pour un médecin anthroposophe, il est primordial de protéger l’école pour laquelle il travaille, plutôt que les enfants ou les individus qui s’y trouvent, s’il y a un choix à faire entre les deux. Et pour cela être capable de ne pas respecter les lois s’il le faut.

Pourquoi les médecins anthroposophes prennent-ils des risques avec la santé de leurs patients ?

Il me semble qu’un autre des dénominateurs communs des faits que nous avons rapportés est une certaine tendance des médecins anthroposophes à faire preuve d’une mauvaise perception du risque médical encouru par les patients. Est-il possible de l’expliquer par leur adhésion à la doctrine anthroposophique ?

Un signal d’alerte pour tout médecin provient de sa capacité d’empathie envers la souffrance de son malade. Mais nous venons de voir que la capacité d’empathie du médecin anthroposophe est la plupart du temps anesthésiée par le poids de la doctrine anthroposophique. Celui-ci est donc privé de signaux d’alerte importants susceptibles de l’informer que son patient est en danger. Ainsi, comme mentionné précédemment, j’ai vu un médecin anthroposophe rester parfaitement impassible face à la situation d’un enfant qui avait 41 de fièvre et commençait à faire des convulsions. Comme je l’ai dit également plus haut, j’ai vu un autre médecin anthroposophe attendre 12 jours avant d’envoyer une patiente qui avait une occlusion intestinale et se tordait pourtant de douleur devant lui, ne lui proposant qu’un lavement d’estomac à l’aide d’une poire à lavement. C’est l’infirmière présente sur les lieux qui a pris l’initiative d’appeler le service d’urgence d’un hôpital, ce qui a permis à la personne souffrante d’être opérée d’urgence et de la sauver in extrémiste, tandis qu’une nécrose intestinale était déjà bien engagée.

Cependant, à défaut de cette faculté empathique altérée, le médecin anthroposophe dispose également de sa connaissance médicale pour détecter les situations de risques encourus par ses patients. Qu’en est-il à ce sujet ? Selon moi, plusieurs éléments de sa conception anthroposophique de la santé et de la maladie vont intervenir pour altérer sa perception du risque et minimiser déraisonnablement ce dernier. La conjonction et la combinaison de ces divers éléments générera ces prises de risque des médecins anthroposophes envers leurs patients (mais l’un ou l’autre serait insuffisant pris isolément).

Pourquoi les médecins anthroposophes sacralisent-ils les forces spirituelles et ont-ils une si forte réticence à l’égard de l’allopathie ?

Le premier élément est tout d’abord une forte réticence vis à vis des remèdes médicaux dits allopathiques, comme les antibiotiques ou les interventions chirurgicales, ou les traitements conventionnels contre le cancer, comme les chimiothérapie, les radiothérapie, etc. Dans l’esprit du médecin anthroposophe, ces traitements ne sont pas à proscrire absolument, il ne s’agit pas d’interdits. Mais on ne doit les utiliser que lorsqu’on ne peut plus faire autrement que de s’y résoudre. Tout va donc dépendre de sa bonne perception de ce point. Or, selon moi, le médecin anthroposophe perçoit mal ce point à partir duquel il faudrait basculer vers une autre forme de médication. En effet, sa réticence à le faire est bien souvent plus forte qu’elle ne devrait l’être, car elle est motivée par des conceptions qui ne sont pas seulement médicales, mais religieuses.

En effet, le médicament allopathique est perçu comme un mode d’action violent à l’égard de ce que les anthroposophes appellent les forces éthériques et les processus karmiques, qui sont pour eux des sphères sacrées de l’existence. Utiliser l’allopathie, c’est donc porter atteinte aux forces cosmiques divines. La prise de risque exagérée des médecins anthroposophes va ainsi se produire parce ce que j’appellerais volontiers une mauvaise hiérarchisation du sacré : tandis que la vie et la santé du patient devraient être le point culminant et indépassable de sa conception religieuse et médicale du monde, le médecin anthroposophe a tendance à mettre ce qu’il appelle les forces spirituelles sur le même plan que ses patients, voire à placer ces derniers au-dessous d’elles dans son échelle de valeur. C’est pourquoi il est parfois possible pour lui de « sacrifier » un patient pour préserver l’intégrité de ce qu’il estime être des forces spirituelles. Par exemple, il peut préférer longtemps ne pas avoir recours à des antibiotiques qui vont attaquer, selon lui, les forces éthériques du patient. Ou rechigner à utiliser des vaccins qui vont contrecarrer l’action des forces karmiques. Ou à s’interroger sur la légitimité d’un patient à être encore en vie après une opération chirurgicale : « Normalement tu aurais du mourir ! », disait un jour avec un léger ton de reproche dans sa voix un anthroposophe à un autre anthroposophe, qui sortait de la salle d’opération.

Pourquoi les médecins anthroposophes relativisent-ils la mort des patients ?

Un deuxième élément explique a mon sens la prise de risque médicale souvent inconsidérée des médecins anthroposophes à l’égard de leurs patients. En effet, pour un anthroposophe, la mort n’est pas si grave : il s’agit juste du passage vers un autre plan de l’existence. J’ai ainsi souvent entendu des discours de médecins anthroposophes minimisant la perte de leurs patients par leur croyance absolue en leur survie post-mortem. Si la notion de gravité de la mort n’est pas totalement absente de l’esprit d’un anthroposophe, elle y est cependant très affaiblie. Cela me semble tres problématique dans un contexte médical.

Pourquoi les médecins anthroposophes  conçoivent-ils la maladie  comme une bénédiction ?

Un troisième élément qui peut intervenir dans cette mauvaise appréciation du risque médical par le médecin anthroposophe est l’idée anthroposophique selon laquelle la maladie elle-même est considérée comme une « bénédiction ». En effet, pour les anthroposophes, la maladie est une forme de grâce de notre karma pour améliorer notre être spirituel. Si l’on empêche les symptômes de la maladie de se manifester, on empêche également cette dernière d’opérer son action karmiquement salvatrice sur l’âme du malade. Guérir, pour le médecin anthroposophe, ne signifie donc pas exactement ce que l’on entend communément par ce mot : la guérison signifie pour lui que la maladie n’est pas traitée, mais surmontée, permettant à l’individu une forme d’amélioration de son être profond. Le médecin anthroposophe ne cherche donc pas tant à guérir son patient de ses maladies que de lui permettre une sorte de salvation et d’élévation de son âme, qui se jouerait au cours du processus pathologique. Si la guérison de la pathologie intervient de surcroît durant le processus, tant mieux ! Mais ce n’est pour eux pas là l’essentiel. Le problème d’une telle conception est qu’elle introduit la tendance à dissocier le traitement de la maladie du malade et la guérison de ce dernier. Dès lors, on ne plus cherche plus de façon suffisamment déterminée à supprimer la maladie, au nom des bénéfices que sa présence serait sensée apporter en tant que processus permettant la mise en place d’un contexte de salvation de l’âme. Je me souviens ainsi comment, pendant des années, j’ai eu des bronchites à répétition. Mon médecin anthroposophe me prescrivait des poudres Weleda. Du coup, ces bronchites ne passaient pas et revenaient chroniquement jusqu’au mois de juillet. Mais mon médecin anthroposophe m’expliquait qu’il était bon pour moi de refaire ces bronchites tant que la faiblesse profonde de mon âme qui les provoquaient ne serait pas surmontée. Et il me disait qu’il ne souhaitait pas me donner d’antibiotiques pour ne pas risquer de contrecarrer ce processus. C’est un ami non anthroposophe qui m’a dit un jour : « Grégoire il faut que tu arrêtes avec ces conneries ! Une bronchite mal soignée qui perdure cela peut être très dangereux, je connais quelqu’un qui en est mort ! ». Heureusement pour moi, je l’ai écouté et j’ai pris des antibiotiques.

Pourquoi les médecins anthroposophes ont-ils une confiance excessive en la prière ?

Un quatrième élément explique selon moi la prise de risque médicale souvent inconsidérée des médecins anthroposophes à l’égard de leurs patients. En effet, les médecins anthroposophes croient au pouvoir de la prière. « Est-ce que vous m’autorisez à prier pour vous ? », m’a demandé mon médecin anthroposophe la première fois que je suis entré dans son cabinet. Car, pour le médecin anthroposophe, la prière est un médicament au même titre que les autres. Or il me semble qu’ils ont tendance à s’en remettre trop facilement à elle face à certaines situations critiques, comme ce médecin anthroposophe tombant à genoux pour prier face à une patiente en pleine crise de délire et d’angoisse, au lieu de la faire hospitaliser d’urgence. Il faut en effet savoir que les démons sont une réalité quotidienne pour les anthroposophes. Les évangiles ne sont pas pour eux des récits relevant de la croyance, mais des descriptions de modes opératoires de guérisons de certaines maladies provoquées par des possessions démoniaques. L’Evangile de Luc en particulier est davantage pour eux une sorte de manuel médical qu’un récit religieux.

La médecine anthroposophique voudrait, je crois, être quelque chose d’intermédiaire entre les miracles opérées par le Christ et les consultations médicales traditionnelles. Le problème qui en résulte selon moi est celui d’une conception thaumaturgique de l’acte médical, avec la forte tentation pour le médecin de se croire surpuissant, car doué de pouvoir magiques qu’il a en quelque sorte envie de tester en profitant de situations critiques. Ce sentiment aggrave la possibilité d’une mauvaise perception du risque pour le malade.

Pourquoi les médecins anthroposophes ont-ils une vision délirante du corps humain ?

Un cinquième élément explique selon moi la prise de risque médicale souvent inconsidérée des médecins anthroposophes à l’égard de leurs patients. En effet, l’Anthroposophie comporte un certain nombre d’affirmations sur le corps humain complètement fausses et saugrenues, mais auxquelles les anthroposophes croient et qu’ils répètent à l’identique depuis plus de 100 ans. Par exemple, que me cœur n’est pas une pompe, qu’il ‘y a pas de nerfs moteurs, que tricoter donne de bonnes dents, qu’il ne faut pas trop se laver pour ne pas user nos forces éthériques, que trop stimuler l’intelligence des enfants provoque le nanisme, que les tâches de rousseur sont le signe qu’on était des idiots dans notre vie antérieure, que manger des aliments grillés fait maigrir, que les dents sont les métamorphoses de nos orteils et nos mâchoires de nos jambes, etc.

Le problème est que ce genre de conceptions ne restent pas à l’état de croyances loufoques, mais peuvent servir de base à des prescriptions médicales. Par exemple, un dentiste anthroposophe, le docteur Servanti, m’avait prescrit pour soigner mon bruxisme de me masser les mollets 20 minutes par jour avec des gestes eurythmiques et de l’huile Weleda (puisque les mollets et les mâchoires sont censés être mystérieusement connectés selon l’Anthroposophie).

Pourquoi les patients des médecins anthroposophes minimisent-ils leurs souffrances ?

Un sixième élément explique selon moi la prise de risque médicale souvent inconsidérée des médecins anthroposophes à l’égard de leurs patients : il s’agit des patients eux-mêmes. En effet, les patients d’un médecin anthroposophes ne deviennent pas nécessairement anthroposophes, mais ils sont anthroposophisés. Je veux dire par là que, sans nécessairement avoir lu d’Anthroposophie, les patients d’un médecin anthroposophe adoptent vis-à-vis de leur propre corps une certaine vision fataliste face à la souffrance et à la maladie. Ils minimisent eux-mêmes leurs douleurs, perçoivent mal la gravité de leur état, se résignent à des désagréments que la plupart des gens normaux n’accepteraient pas. Le médecin anthroposophe se basant, comme tout médecin sur les dires de ses patients, celui-ci ne va pas bénéficier des informations adéquates lui permettant de ses faire une idée juste de la gravité de la situation, ce qui va donc le conduire à laisser se développer des maladies, ou à ne pas intervenir de manière appropriée lorsqu’il le faudrait.

Pourquoi les médecins anthroposophes font-ils une confiance aveugle dans les données immédiates de la sensibilité ?

La médecine anthroposophique prétend remettre en cause la distinction opérée par la Révolution Scientifique entre les données immédiates subjectives de la sensibilité et les perceptions quantifiées objectives obtenues par les instruments de mesure. Pour les medecins anthroposophes, les perceptions subjectives, comme la qualité des odeurs corporelles ou le plaisir ou le déplaisir éprouvé lors d’une palpation peuvent renseigner objectivement sur leur patient. Pour ma part, j’ai surtout observé que le danger de sombrer dans un subjectivisme de la sensation et de son interprétation délirante était loin d’être écartés.

Pourquoi les médecins anthroposophes ont-ils un rapport perturbé à la loi ?

Dans un certain nombre de mes publications antérieures, j’ai eu l’occasion de montrer comment les anthroposophes avaient un rapport perturbé aux lois, les poussant à les enfreindre sciemment, ou à biaiser subtilement avec elles sans se faire prendre autant que possible. Un certain nombre des comportements des médecins anthroposophes que j’ai décris dans cet article me semblent pouvoir être expliquer par ce rapport problématique aux lois de la société qui est suscitée par la doctrine de Rudolf Steiner, laquelle contient une défiance et même une haine profonde à l’égard de ce qui émane de l’Etat.

 

 

En conclusion : une médecine réactionnaire qui dissimule tactiquement sa haine de la science moderne

Pour comprendre la médecine anthroposophique, il faut avoir en conscience le fait que les anthroposophes sont engagés dans un combat contre ce qu’ils appellent le Dragon. Cela explique que leur parole et leurs écrits ne dévoilent jamais totalement le fond de leur véritable pensée. En effet, il ne s’agit pas de se confronter loyalement à la modernité, ni à la médecine moderne, mais d’entrer dans leur peau pour ensuite les tuer. Ces gens savent très bien où ils veulent aller. Mais ils savent aussi qu’ils ne doivent pas le dire d’emblée, qu’il faut s’exprimer avec ruse, en faisant preuve de patience.

C’est à mon sens la même stratégie mise en œuvre chez Pierre Rabhi. Ainsi, celui-ci sait très bien qu’il serait inaudible s’il disait d’emblée à ses contemporains que la place de la femme est celle d’un être inférieur à l’homme, puisqu’elle est sortie de la côte d’Adam et etait destinée par Dieu à le servir. Il ne va donc pas dire cela, mais il dira qu’il préfère le concept de complémentarité à celui d’égalité. Ou encore, il ne va pas dire ouvertement que nous devrions tous vivre comme de pauvres moines en communauté : il va nous parler de sobriété heureuse. Pierre Rabhi est à ce titre exactement dans le même esprit que Rudolf Steiner face à la modernité et à la science. Il sait précisément où il veut aller, ou plus exactement revenir. Mais il garde cette intention par devers lui et adopte une communication par petits pas, qui semble modérée.

Où veut en fait réellement aller la médecine anthroposophique ? Selon moi, à une médecine telle qu’elle se pratiquait dans les temples grecs, comme ceux dédiés à Asclepios, conjuguée à des interventions thaumaturgiques comme celles du Christ dans les Évangiles. Pour Steiner, la question n’était pas de savoir si cette médecine soignerait mieux les patients que la médecine moderne, mais qu’elle soit une médecine spirituelle, une médecine qui mettent continuellement en jeu chez les patients la dimension spirituelle.

Une telle insincérité, la société n’a pour le moment pas les moyens de faire face. « Entrer dans la peau du dragon » est en effet une stratégie qui procure aux anthroposophes une formidable capacité de double discours, de mensonge et de dissimulation.

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