Le Stockmeyer : des cours d’Optique sans rayons lumineux

Poursuivons notre lecture du Stockmeyer, le livre de base très secret de la pédagogie Steiner-Waldorf. A la page 233, dans le cadre des indications générales concernant l’enseignement de la Physique et de la Chimie dans les écoles Steiner-Waldorf, Rudolf Steiner explique à ses disciples pédagogues qu’il ne faut surtout pas parler de rayons ni de réfraction de la lumière dans les cours d’optique, mais aborder cette discipline « de manière qualitative » :

12e classe: «À partir de la 9e classe, nous avons donc ceci: 9e, téléphone et machine à vapeur, chaleur, acoustique. 10e , mécanique en tant que telle. 11e, théorie moderne de l’électricité. Il faudrait maintenant qu’arrive, en 12e classe, l’optique. Images et non rayons. Nous devons nous intéresser à l’aspect qualitatif. Champs de vision et espaces éclairés. Ne pas parler de réfraction, mais de concentration du champ lumineux. Nous devons éliminer des expressions comme rayons, etc. Lorsque nous traitons de la lentille, nous ne devons pas dessiner une coupe de la lentille puis une coupe imaginaire de rayons lumineux; nous devons en rester à considérer la lentille comme “concentrant l’image”, la densifiant ou l’élargissant. Rester effectivement à ce qui apparaît directement dans le champ visuel. Surmonter donc tout à fait la notion de “rayons”. Voilà ce qu’il faut faire en optique. Pour les autres domaines, d’autres choses importent. Passer avant tout au qualitatif. Je ne parle pas de théorie des couleurs, mais defaits objectifs. Non pas une vue élaborée intellectuellement, mais des faits objectifs. On aurait en premier lieu l’optique, dans de larges proportions : 1) la lumière en tant que telle; d’abord la lumière en tant que telle! La diffusion (Ausbreitung) et l’intensité qui décroît avec la diffusion, photométrie. – puis 2) lumière et matière, ce que l’on nomme la réfraction. Agrandissement et réduction de l’image, déplacements (Verschiebungen). – puis 3)phénomènes de polarisation etc. 4) nature de ce que l’on nomme la double réfraction, phénomènes d’incohérence dans la diffusion de la lumière. Le miroir, la réflexion appartiennent au premier chapitre, diffusion. L’optique est très importante parce que les différentes parties ont dans la vie de l’esprit un lien étroit. Voyez-vous, pourquoi existe-t-il aussi peu de compréhension pour le spirituel? Il pourrait y avoir une compréhension. Elle manque, il y a si peu de compréhension pour le spirituel parce qu’il n’existe pas de véritable théorie de la connaissance, mais seulement des élucubrations abstraites. Pourquoi n’y a-t-il pas de véritable théorie de la connaissance? Parce que personne n’a plus établi de relation juste entre la vision et la cognition depuis que Berkeley a écrit son livre. Si vous cherchez des liens de cette manière, vous ne pourrez plus expliquer les phénomènes du miroir en disant ceci: “Voici un miroir, un rayon de lumière y tombe en formant un angle droit.” Vous prendrez au contraire l’œil et vous aurez à expliquer pourquoi il n’apparaît rien d’autre que ce qu’il voit précisément. Vous devez en arriver à considérer que le miroir, au fond, «aspire» l’image de l’objet pour l’œil. Vous obtenez des forces d’attraction subjectives. Vous devez partir de la vision. Toute l’optique vous apparaîtra différemment. Lorsque vous regardez droit, vous regardez sans être gêné. Lorsque par contre vous regardez dans un miroir, vous ne voyez pas sans être gêné, mais vous voyez de manière unilatérale dans la direction de l’objet. À l’instant où vous avez un miroir, il y a en même temps une polarisation. L’une des dimensions de l’espace disparaît par la vision dans le miroir. Vous trouverez des aides pour ce domaine dans mes conférences sur l’optique*.» 29 avril 1924. Les «Conférences sur l’optique» se trouvent dans Lumière et matière (1919-1920). » pages 233, 234 et 235

Pourquoi ne pas parler de rayons ni de réfraction de la lumière en cours d’optique ? Parce que ce serait aborder les phénomènes physiques de manière objective et quantitative. Ce qui reviendrait à accepter la séparation entre le sujet et l’objet qui caractérise précisément la science moderne.

Or l’anthroposophie de Rudolf Steiner refuse catégoriquement cette séparation entre le sujet et l’objet, entre l’homme et le monde. La Philosophie de la Liberté, œuvre de base de cette doctrine, affirme ainsi de manière dogmatique que l’Homme n’est pas séparé de la Nature (chap. 3).

Dès lors l’enseignement de l’Optique, à laquelle le philosophe Descartes a beaucoup réfléchi dans sa Dioptrique, fondant ainsi les concepts de sujet et d’objet, pose un vrai problème aux anthroposophes.

Ce n’est pas pour rien que Steiner cite ici Berkeley, le philosophe de la perception qui a refusé la séparation de l’objet perçu et du sujet percevant, dans le but de donner naissance à une philosophie spiritualiste dans laquelle la matière en tant que telle n’a pas d’existence propre.

La référence à Lumière et Matière, l’un des ouvrages les plus complexes et les plus abscons de Rudolf Steiner, mériterait d’être creusée par un professeur de Physique. Pour ma part, ce que j’en ai compris, c’est que cet ouvrage tente laborieusement de réintroduire du sacré dans ces deux phénomènes, afin de les redivinisés.

Rudolf Steiner avait le droit d’avoir les conceptions philosophiques qu’il voulait. Mais pas celui de les diffuser en fondant des écoles.

NB : Les commentaires que nous faisons ici n’engagent que notre propre opinion, nourri de notre propre vécu et de nos réflexions sur les écoles Steiner-Waldorf : ils ne prétendent pas enoncer des vérités absolus.

La publication de larges extraits du Stockmeyer est rendu nécessaire par le fait que ce texte pourtant fondamental de la pédagogie Steiner-Waldorf est très peu connu alors que ce devrait être un droit des parents qui souhaitent mettre ou qui ont mis leurs enfants dans une école Steiner-Waldorf d’y avoir accès pour que leur choix puisse être éclairé. Il est également nécessaire d’en publier de longs passages en raison de fait que les représentants des écoles Steiner-Waldorf accusent facilement et à tort, y compris par le biais de procédures judiciaires ou lors de celles-ci, de decontextualiser ou de déformer les citations que nous faisons des écrits de Rudolf Steiner : de larges extraits montreront clairement toute la pensée de Steiner et tout le contexte dans laquelle certaines de ses affirmations plus que problématiques se déploient.

Nos écrits ne visent nullement à porter tort à qui que ce soit, ni aux personnes qui appartiennent au mouvement anthroposophique, ni aux professeurs qui enseignent dans les écoles Steiner-Waldorf, ni aux enfants et aux parents d’élèves de celles-ci. Ils visent faire toute la lumière sur des pratiques pédagogiques dont les fondements sont méconnus car cachés au grand public et dont les effets nous semblent relever de la dérive sectaire.

Les écoles Steiner-Waldorf et leurs représentants disposent de larges moyens de communication pour vanter les mérites de leurs pratiques ou pour contester leurs détracteurs, voire même pour les calomnier et les diffamer quand elles sont à cours d’arguments, comme c’est le cas actuellement pour moi, et comme ce fut le cas pour d’autres personnes dans le monde. Ce phénomène n’est pas nouveau et ne fait que révéler la nature de ceux qui ont recours à ces méthodes honteuses. Dans l’intérêt du public, nous entendons néanmoins faire-valoir notre droit à émettre notre opinion et à la liberté d’expression.

A propos gperra

Professeur de Philosophie
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