Le Stockmeyer : pas de formation intellectuelle spécialisée avant 21 ans

Poursuivons notre lecture du Stockmeyer, le livre de base très secret de la pédagogie Steiner-Waldorf. À la page 252, dans le cadre des indications générales concernant ma formation professionnelle dans les écoles Steiner-Waldorf, Rudolf Steiner explique à ses disciples pédagogues ce que devrait être l’école Steiner idéale dans une société telle qu’il la rêve. Selon lui, il faudrait une sorte de tronc commun qui aille jusqu’à l’Université, sans spécialisation, avec des apprentissages de la vie pratique, artisanale, industrielle, économique, etc. Il appelle cela l’ « étude du milieu » :

« Étude du milieu et technologie. 10e classe 9 semaines à raison de 4 heures l’après-mid 11e et 12e classes 3 semaines. Dans la première des trois Conférences sur la pédagogie populaire, Steiner se pose lui-même la question «de ce qu’il y aurait à faire avec l’être humain qui a dépassé l’école primaire proprement dite et avance dans la suite de l’existence», et dit ceci: «Il faudra à ce moment apprendre à faire participer les hommes à la vie. Et vous verrez que si nous réalisons à ce moment une formation telle que l’homme puisse participer à la vie, et si nous sommes en même temps capables d’être économes dans l’enseignement, il pourra advenir que nous donnions à l’homme une culture vivante. Et ceci rendra aussi possible la participation de celui qui vise un travail manuel à cette formation pour la vie qui doit intervenir après quatorze ans. Il faut créer la possibilité que ceux qui se tournent tôt vers un travail manuel puissent participer à ce qui conduit à une conception de la vie. À l’avenir, rien de ce qui est le résultat de recherches scientifiques spécialisées ne doit être apporté à l’homme avant vingt-et-un ans. Il faut inclure dans l’enseignement ce qui a déjà subi une maturation.» … et après des considérations sur la nécessité d’une conduite de l’enseignement la plus économique possible, il ajoute ceci: «On peut cultiver le jugement chez l’être humain à partir de quatorze ans seulement. Ce qui fait appel au jugement doit apparaître à ce moment. Tout ce qui se rapporte par exemple à la compréhension de la réalité par la logique. Et vous verrez que si, à l’avenir, l’apprenti menuisier ou mécanicien est assis dans les établissements d’enseignement à côté de celui qui deviendra peut-être professeur lui-même, alors il en résultera une école certes spécialisée, mais tout de même déjà unitaire; cette école unique comprendra seulement tout ce qui doit en faire partie pour la vie. La connaissance pratique de la vie doit être le nerf de l’enseignement. Entre quinze et vingt ans, il faudra enseigner de manière sensée et économique tout ce qui se rapporte à l’agriculture, à l’artisanat, à l’industrie, au commerce. Aucun être humain n’aura le droit de traverser cette période de la vie sans qu’on lui donne une idée de ce qui se passe dans l’agriculture, l’artisanat, l’industrie, le commerce. Il faudra que ces domaines deviennent des disciplines beaucoup plus importantes que bien des fatras qui emplissent actuellement l’enseignement à cet âge. Il faudra qu’apparaisse également à cet âge tout ce qui a trait à la conception du monde. L’histoire et la géographie en feront partie avant tout, tout ce qui se rapporte à la connaissance de la nature, mais toujours en relation avec l’homme, afin que l’être humain apprenne à connaître ses semblables de par le monde.» Sans faire référence à l’école Waldorf alors justement en préparation, Steiner brosse d’elle une image idéale (que l’on pardonne le pléonasme) parce que l’image est donnée comme si ce qui est dans les intentions était déjà réalisé, à savoir une école unique qui va jusqu’à l’entrée à l’université en réunissant dans les grandes classes l’apprenti et le futur étudiant, alors qu’aujourd’hui on trouve à l’école Waldorf de futurs étudiants mais peu d’apprentis. C’est pourquoi le passage cité continue ainsi: «Parmi les hommes qui recevront cet enseignement, il y en aura qui, s’ils sont poussés par les conditions sociales générales à devenir des intellectuels, pourraient être formés dans des écoles spéciales pour intellectuels, dans tous les domaines possibles.» Ce qui est décrit ici, c’est l’école unique destinée à l’ensemble de la population, l’école qui conduit vers tous les métiers, et en particulier ses classes supérieures qui se voient attribuer deux objectifs, étude du milieu et étude des conceptions du monde: étude des conceptions du monde comme représentant tout ce qui peut conduire l’homme à édifier sa propre vision du monde lorsqu’il se sent appelé à le faire; il s’agit pour l’essentiel des matières déjà pratiquées dans les grandes classes des écoles existantes, et de l’étude du milieu [«Lebenskunde»: «connaissance de la vie»] que Steiner introduit comme nouvel élément, comme ce qui relie les hommes à la vie sociale contemporaine dans toutes les directions. On pourrait montrer que ces deux mots englobent tout ce qui concerne l’enseignement et l’éducation pour l’adolescent, si l’on y adjoint l’activité artistique. En ajoutant l’étude du milieu qui comprend tellement de choses, Steiner a accompli ce qui est nécessaire aujourd’hui pour l’éducation à cet âge. On lit de même dans la troisième conférence: «Au lieu de détourner le regard des hommes vers les cultures les plus anciennes, qui ont reçu leur structure dans des conditions sociales tout autres, il faut précisément à cet âge de quatorze-quinze ans où l’âme de sensation naît en une vibration subtile, introduire l’homme dans la vie de l’époque contemporaine la plus immédiatement proche de lui, –il doit apprendre ce qui se passe dans un champ, il doit apprendre ce qui se produit dans l’industrie, il doit apprendre les divers mécanismes commerciaux. L’homme devrait apprendre tout cela. On peut se représenter combien il entrerait différemment dans la vie, combien il serait un homme autonome et comme il serait à même de ne pas se laisser imposer ce que l’on loue souvent aujourd’hui comme la conquête la plus élevée de la culture et qui n’est en réalité rien d’autre que la pire manifestation de décadence.» La même attitude se manifeste dans la deuxième Conférence sur la pédagogie populaire: «Je ne recule pas devant l’affirmation que celui qui n’a jamais travaillé avec ses mains ne peut voir aucune vérité de manière juste, qu’il ne pourra jamais participer de manière juste à la vie de l’esprit.» pages 250, 251 et 252

Un tronc commun pour tous, de 15 à 20 ans, avec une sorte de formation générale non spécialisée, pour former les adolescents aux « conditions sociales générales ». La formation intellectuelle spécialisée avant 21 ans est perçue comme « la pire manifestation de la décadence ». C’est pourquoi ceux qui se destineraient aux carrières intellectuelles ne devraient pas avoir le droit de s’y consacrer avant l’âge de 21 ans.

Un tel projet de société a vraiment quelque chose de totalitaire. Il transpire une haine profonde à l’égard de tout ce qui est intellectuel : «Je ne recule pas devant l’affirmation que celui qui n’a jamais travaillé avec ses mains ne peut voir aucune vérité de manière juste, qu’il ne pourra jamais participer de manière juste à la vie de l’esprit.».

On pourrait aussi ajouter que cette conception pédagogique étaient sans doute bien en phase avec les intérêts des amis gros industriels de Rudolf Steiner, comme Emil Molt, le patron de l’usine Waldorf Astoria.

Dans l’école Steiner où j’ai fait ma scolarité, cette vision idéale de l’école Steiner-Waldorf telle que la rêvait Steiner avait été respectée : aucune spécialisation jusqu’à la 12ème, pas de choix de filières spécifiques, juste des groupes de niveaux dans les matières scientifiques. Les dégâts en ce qui me concerne furent considérables : je m’inscris dans une filière A1 (Philo/Maths) alors que je n’étais absolument pas fait pour continuer les mathématiques, ce qui me valu un 02/20 dans cette matière, tout juste rattrapé par mon 16/20 en Philo.

Cette conception de Steiner relève de la pure idéologie, qui n’a rien à envier aux idéologies totalitaires ayant donné naissance à certains régimes atroces. Et comme les professeurs Steiner-Waldorf appliquent ces préceptes de manière bien souvent aveugle, cela occasionne des dégâts humains importants.

Pour ma part, je suis persuadé que cette idéologie, qui a aujourd’hui le ventre poupe parce qu’elle sait avancer masquée, sous couvert d’écologie, de finance et de pédagogie alternatives, donnera un jour naissance à un totalitarisme à échelle mondiale. Malgré tout ce que je dois endurer pour cela, je crois indispensable d’alerter avant que cela n’arrive. Car si l’on devait attendre l’installation et l’effondrement du futur totalitarisme anthroposophique pour prendre vraiment conscience de sa nature, le prix à payer serait bien plus élevé que si nous parvenons à le faire avant son avènement.

On peut aussi relever la phrase : « «On peut cultiver le jugement chez l’être humain à partir de quatorze ans seulement. » C’est vraiment bien tard d’une part, mais surtout cela n’a de justification que dans la pensée ésotérique de Rudolf Steiner, qui concevait des années charnières de métamorphose totale de l’être humain : 3 ans (Incarnation du Moi), 9 ans (« Passage du Rubicond »), 12 ans-14 ans (Puberté et déploiement du corps astral), 21 ans (éveil du Moi et de l’Âme de sensibilité).

NB : Les commentaires que nous faisons ici n’engagent que notre propre opinion, nourri de notre propre vécu et de nos réflexions sur les écoles Steiner-Waldorf : ils ne prétendent pas enoncer des vérités absolus.

La publication de larges extraits du Stockmeyer est rendu nécessaire par le fait que ce texte pourtant fondamental de la pédagogie Steiner-Waldorf est très peu connu alors que ce devrait être un droit des parents qui souhaitent mettre ou qui ont mis leurs enfants dans une école Steiner-Waldorf d’y avoir accès pour que leur choix puisse être éclairé. Il est également nécessaire d’en publier de longs passages en raison de fait que les représentants des écoles Steiner-Waldorf accusent facilement et à tort, y compris par le biais de procédures judiciaires ou lors de celles-ci, de decontextualiser ou de déformer les citations que nous faisons des écrits de Rudolf Steiner : de larges extraits montreront clairement toute la pensée de Steiner et tout le contexte dans laquelle certaines de ses affirmations plus que problématiques se déploient.

Nos écrits ne visent nullement à porter tort à qui que ce soit, ni aux personnes qui appartiennent au mouvement anthroposophique, ni aux professeurs qui enseignent dans les écoles Steiner-Waldorf, ni aux enfants et aux parents d’élèves de celles-ci. Ils visent faire toute la lumière sur des pratiques pédagogiques dont les fondements sont méconnus car cachés au grand public et dont les effets nous semblent relever de la dérive sectaire.

Les écoles Steiner-Waldorf et leurs représentants disposent de larges moyens de communication pour vanter les mérites de leurs pratiques ou pour contester leurs détracteurs, voire même pour les calomnier et les diffamer quand elles sont à cours d’arguments, comme c’est le cas actuellement pour moi, et comme ce fut le cas pour d’autres personnes dans le monde. Ce phénomène n’est pas nouveau et ne fait que révéler la nature de ceux qui ont recours à ces méthodes honteuses. Dans l’intérêt du public, nous entendons néanmoins faire-valoir notre droit à émettre notre opinion et à la liberté d’expression.

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Professeur de Philosophie
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