Le Stockmeyer : personnifier les couleurs et leur attribuer des sentiments

Poursuivons notre lecture du Stockmeyer, le livre de base très secret de la pédagogie Steiner-Waldorf. À la page 341, dans le cadre des indications générales concernant les cours de peinture, de dessin et de modelage dans les écoles Steiner-Waldorf, Rudolf Steiner explique à ses disciples pédagogues comment on doit refuser le dessin linéaire et lui substituer une sorte de personnification des couleurs :

« Ce qui est dit ici sur les forces agissant dans le dessin, la peinture et l’écriture, forces nommées en général forces plastiques par Steiner a un opposé: les forces musicales abordées peu après. Le 15 novembre 1920, Steiner répond très clairement à un professeur se plaignant de ce que les enfants ont beaucoup de mal à parvenir à des formes en aquarelle: «On ne devrait pas cultiver l’usage des craies. Ce qui importerait (nous n’en sommes pas encore là), ce serait de pouvoir établir des limites. Nous aurions alors un programme correct, plus précis pour les classes inférieures. Les autres classes doivent naturellement accomplir presque la même tâche puisqu’ils sont depuis peu de temps dans l’École. Il faudrait seulement tenir compte de l’âge des élèves. Le plus important réside en cela : éveiller chez les enfants un sens intérieur de la composition colorée, une expérience du monde des couleurs. Les enfants, en ressentant les contes, devraient recevoir un sentiment de la vie des couleurs.» Ce n’est pas assez précis pour le professeur; pour lui, il faudrait bien donner des formes aux enfants, des motifs. La réponse de Steiner surprend tout d’abord extraordinairement, car elle semble renverser la conception courante de la peinture: «Les enfants parviennent bien à des formes lorsque vous laissez leur imagination agir. Ils doivent faire découler les formes de la couleur. Vous pouvez parler avec les enfants dans le monde des couleurs. Songez seulement combien ce serait stimulant d’amener les enfants à comprendre ceci: il y a ici ce lilas coquet, et dans son dos est assis ce petit rouge impertinent. Le tout se tient sur un humble bleu. Il faut que vous rendiez cela concret (c’est formateur pour l’âme), si bien que les couleurs font aussi quelque chose. Ce que l’on conçoit à partir de la couleur peut être réalisé de cinquante manières différentes*.» 15 novembre 1920Pour le premier stade de la peinture, par lequel les élèves plus âgés doivent aussi passer au début (avec des modifications liées à leur âge), Steiner ne veut pas de motifs figuratifs, mais des motifs de la vie de l’âme, comme le «petit rouge impertinent», et il demande de diriger les enfants dès les premiers pas vers la création d’un espace par les couleurs, le recul du bleu, l’avancée du rouge, etc. En regardant les travaux des voisins, ils font eux-même l’expérience de l’existence réelle d’un motif (de la vie de l’âme), et de «cinquante manières différentes» de le réaliser. C’est donc concret au sens du paragraphe précédent, mais seulement dans la mesure où nous croyons voir un espace structuré. Steiner continue: «On doit amener l’enfant à vivre dans la couleur en lui parlant du rouge qui regarde à travers le bleu, et en l’amenant vraiment à réaliser cela. J’essaierais d’introduire beaucoup de vie précisément là. Il faut les faire sortir de ce qui est mal dégrossi, mou. Il faut introduire du feu en eux! Il est nécessaire, d’une manière générale, que ce sentiment des couleurs, qui n’est pas aussi dégradé que le sentiment musical, soit développé à l’époque actuelle. Développer la vie des couleurs exercera une influence bénéfique sur la musique*.» 15 novembre 1920 Ceci constitue le premier degré de la peinture. Ce qui devrait venir après serait la vraie réponse à la question des sujets posée plus haut, si on la comprend bien : le second degré serait de savoir à l’avance comment les couleurs vont à chaque fois, dans l’harmonie colorée choisie, agir en structurant l’espace –de manière concrète au sens précédent. Le troisième degré sera alors atteint peu à peu : prendre comme sujet un motif spatial parce que l’on sait comment il peut naître des couleurs. Les phrases suivantes concernent le dessin linéaire; elles sont aussi riche d’enseignement que celles sur la peinture avec les enfants que l’on ne doit pas, selon elles, faire faire de la même manière aux élèves plus âgés. Après l’entretien précédent, axé sur l’introduction de la peinture pour les plus jeunes, un professeur vient de demander s’il faut faire travailler, outre la peinture, le dessin: «Le dessin linéaire, non. Le dessin linéaire, seulement lorsqu’il s’agit de comprendre quelque chose de géométrique. Ce qui est important dans tous les cas, c’est l’inverse: travailler à partir du clair-obscur! La 9e classe n’a pas encore montré de vivacité dans ce domaine. Toute aide sera la bienvenue*.» 15 novembre 1920. » pages 341, 342 et 343

Je me souviens très bien avoir moi-même vécu cette séquence de cours, où le professeur m’a demandé de peindre ce « petit rouge impertinent », et ce « lila coquet ». Je ne comprennais absolument pas ce que mon professeur de classe me demandait, comme s’il s’agissait d’une évidence, alors qu’il faut vraiment se forcer pour attribuer un sentiment à une tâche de couleur sur une feuille blanche. Mais je dû m’exécuter.

Les couleurs sont des couleurs, pas des êtres éprouvants des sentiments ou ayant un caractère. Pourquoi Rudolf Steiner préconise-t-il ici cette personnification ?

A mon avis, parce que obliger les enfants à voir les choses de cette manière leur fait accepter l’association entre couleurs et sentiments/caractère, qui est l’idée phare du Traité des Couleurs de Gœthe (chapitre : effets physiques psychiques de la couleur), qui est elle-même la base de la doctrine anthroposophique, comme le dit Steiner lui-même à de nombreuses reprises.

Ensuite, je pense que cette personnification d’êtres non humains, comme les couleurs, les minéraux, les plantes et les animaux correspond à la manière de concevoir le monde de l’Anthroposophie. En effet, dans La Science de l’Occulte, Rudolf Steiner explique qu’il y a dans le monde spirituel les âmes-groules des minéraux, des plantes et des animaux, tandis que dans Les Hiérarchies célestes, il explique que les entités supérieures aux hommes séjournent dans les étoiles et dans les planètes.

Encore une fois, il s’agit donc pour Steiner de faire voir aux enfants le monde avec ses propres yeux. Les yeux de l’Anthroposophie.

NB : Les commentaires que nous faisons ici n’engagent que notre propre opinion, nourri de notre propre vécu et de nos réflexions sur les écoles Steiner-Waldorf : ils ne prétendent pas enoncer des vérités absolues.

La publication de larges extraits du Stockmeyer est rendue nécessaire par le fait que ce texte pourtant fondamental de la pédagogie Steiner-Waldorf est très peu connu alors que ce devrait être un droit des parents qui souhaitent mettre ou qui ont mis leurs enfants dans une école Steiner-Waldorf d’y avoir accès pour que leur choix puisse être éclairé. Il est également nécessaire d’en publier de longs passages en raison de fait que les représentants des écoles Steiner-Waldorf accusent facilement et à tort, y compris par le biais de procédures judiciaires ou lors de celles-ci, de decontextualiser ou de déformer les citations que nous faisons des écrits de Rudolf Steiner : de larges extraits montreront clairement toute la pensée de Steiner et tout le contexte dans laquelle certaines de ses affirmations plus que problématiques se déploient. Ils pourront également convaincre ceux qui le souhaitent du bien-fondé de cette pédagogie.

Nos écrits ne visent nullement à porter tort à qui que ce soit, ni aux personnes qui appartiennent au mouvement anthroposophique, ni aux professeurs qui enseignent dans les écoles Steiner-Waldorf, ni aux enfants et aux parents d’élèves de celles-ci. Nous sommes persuadés que la plupart ignorent ce qu’ils font aux enfants. Nos écrits visent simplement à faire toute la lumière sur des pratiques pédagogiques dont les fondements sont méconnus car cachés au grand public et dont les effets nous semblent relever de la dérive sectaire.

Les écoles Steiner-Waldorf et leurs représentants, ou les anthroposophes et leurs réseaux, ou leurs sympathisants, disposent de larges moyens de communication pour vanter les mérites de leurs pratiques ou pour contester leurs détracteurs, voire même parfois pour les calomnier et les diffamer quand elles sont à cours d’arguments, comme c’est le cas actuellement pour moi, et comme ce fut le cas pour d’autres personnes dans le monde. Ce phénomène n’est pas nouveau et ne fait que révéler la nature de ceux qui ont recours à ces méthodes honteuses. Dans l’intérêt du public, nous entendons néanmoins faire-valoir notre droit à émettre notre opinion, et à la liberté d’expression.

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Professeur de Philosophie
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