Souvenirs du procès du 9 juillet 2019

Il y a deux ans, au Tribunal de Grande Instance de Strasbourg, avait lieu le procès en première instance que m’ont intenté la Fédération des écoles Steiner-Waldorf en France et Virginie Macé, professeur de l’école Steiner de Verrières-le-Buisson, l’une pour mon article intitulé Mon expérience de la médecine anthroposophique, l’autre pour mon article Le voyage de classe dans les écoles Steiner-Waldorf : une occasion propice à l’endoctrinement des élèves.

En première instance, les deux plaignants ont été déboutés. Ils ont fait appel. A quelques jours d’un nouveau procès, toujours au Tribunal de Grande Instance de Strasbourg, mais au civil et non au pénal cette fois, intenté par la CNP MEP SMA, l’association des médecins anthroposophes, également contre mon article Mon expérience de la médecine anthroposophique, il m’a semblé opportun de publier les souvenirs que j’ai conservé de cette de cette audience.

Bien évidement, il s’agit de souvenirs personnels et subjectifs, et non d’un compte-rendu exhaustif des délibérations. Ce récit ne pretend pas à l’impartialité, mais à se faire l’écho de la manière dont j’ai perçu cet événement.

Pour ceux que cela intéresse, j’avais déjà fait ce type de récit pour le procès du 5 avril 2013, intenté par la Fédération des écoles Steiner-Waldorf en France : Éléments d’anthologie d’un procès.

Deux jours plus tard, le 11 juillet 2019, démarrait une vaste campagne de diffamation contre ma personne, avec la publication d’un article intitulé L’imposture Grégoire Perra, écrit par un ancien élève Steiner-Waldorf, Martin Bernard, se prétendant journaliste mais dirigeant en réalité une agence de communication. Il s’agissait sans doute de mettre le paquet pour faire pression sur l’opinion publique et influencer ainsi indirectement les juges, tout en tentant de m’intimider en portant atteinte à ma vie publique, professionnelle et privée. Mais le 1er octobre 2019, les anthroposophes furent déboutés, tandis que, le même jour, éclatait dans la presse le scandale de la disparition de la Miviludes, auquel les mêmes anthroposophes furent soupçonnés d’avoir largement contribué.

Voici donc ces souvenirs, qui me semblent utiles à partager, non pour critiquer ni insulter qui que ce soit, mais pour laisser une trace de cette audience à laquelle seule une journaliste du Figaro assista, commentant la couleur de mes vêtements, mais pas les attitudes ni les incohérences des propos des anthroposophes, qu’elle entendit pourtant aussi clairement que tout ceux qui étaient dans cette petite salle exiguë de ce deuxième étage du Palais de Justice. De plus, je pense que les méthodes et les argumentaires de ces gens méritent d’être connus.

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Ce procès a lieu à Strasbourg. La veille,  j’ai pris un car d’une ligne de bus bon marché, vers 17h à Paris, pour arriver à la gare routière de Strasbourg à 23h. En voyageant ainsi, je fais des économies : mon avocat est payé par les dons de ceux qui, sur les réseaux sociaux, se sont mobilisés depuis un an pour me venir en aide afin que je puisse honorer mes importants frais de justice:

https://www.okpal.com/soutenir-gregoire-perra-contre-les-medecins-anth/#/

Quelques correspondances de tram plus tard, je suis à minuit devant mon hôtel Formule 1, où je vais pouvoir dormir quelques heures, dans un dortoir.

Le matin, je me dirige vers le Palais de Justice et je prend un café en terrasse, à son flanc gauche. Au loin, de l’autre côté de la place, je distingue des silhouettes qui se rassemblent et se saluent. Quelque chose dans leurs gestes m’avertit immédiatement que  ce sont eux, sans même avoir reconnu le moindre visage. Meme de loin, les anthroposophes ont quelque chose d’identifiable.

Maître François, brillant avocat penaliste qui m’avait déjà assisté en 2013, vient bientôt me rejoindre et s’asseoir à mes côtés, plein d’énergie :

– « Ce sont eux n’est-ce pas ?! », me demanda-t-il, comme s’il venait de se faire la même réflexion : « Je l’ai tout de suite senti en arrivant ! »

En nous rendant au Palais, nous croisons notre correspondante juridique, qui s’est occupé de notre dossier auprès du TGI de Strasbourg, mon avocat étant domicilié auprès du Barreau de Paris (ce qui a occasionné des frais supplémentaires). Il me la présente et salue le remarquable travail que cette personne a réalisé pour nous avec beaucoup de professionnalisme. Celle-ci tient cependant à nous mettre en garde :

– « Au cours des précédentes réunions préparatoires, avec l’avocat des plaigants, de nombreux anthroposophes sont venus assister ces reunions, qui sont publiques. Or leur comportement a souvent été très agressifs, au point qu’il a fallu demander à la sécurité du TGI d’être sur le qui-vive. Vu qu’ils sont nombreux ce matin, je vous conseille d’être très prudents et de ne pas hésiter a aller vous réfugier auprès des policiers en faction si la situation dégénerait. Je les ai prévenu, mais n’hésitez pas à le faire également. »

« Ces gens font vraiment peur ! », conclue-t-elle avant de prendre conger de nous.

Nous entrons dans le Palais et montons dans la petite salle où les débats vont avoir lieu. Les anthroposophes y occupent déjà presque toutes les places disponibles, formant une assemblée silencieuse et lugubre. Les quelques personnes qui sont venues pour moi n’ont pas pu s’asseoir et doivent assister à l’audience de l’extérieur, debouts dans le couloir.

Quelque chose de sépulcral règne dans la pièce. Cette ambiance n’est pas même troublée d’un frémissement lorsque je fais mon entrée. Par je ne sais quel artifice, cette salle haute du Palais, pourtant bien éclairée, semble devenue une annexe du royaume des défunts. En venant prendre ma place sur le côté gauche, à côté de Maître François, j’évite de les regarder trop ouvertement, non par honte, mais pour me protéger. Une fois assis, tourné de côté par rapport à eux, je peux cependant reconnaître furtivement quelques silhouettes : Laure Lusseyran, Directrice de l’école de Verrières, Pierre Bercut, Antoine Dodrimont…

Pierre Bercut fait partie de ceux qui, chez les anthroposophes, conçoivent ma condamnation comme une affaire personnelle. Il était déjà là lors du premier procès, il y a cinq ans. Il est à nouveau là aujourd’hui, les cheveux un peu plus blanc, mais sa haine intacte, dans l’attente d’un moment qu’il espère de tout les fibres de son être depuis si longtemps. Comme si cet homme était devenu tout entier « anthroposophie ».

En promenant mon regard sur l’assistance, je remarque au premier rang Antoine Dodrimont, le Président de la Société anthroposophique en France jusqu’en 2015. Il a maigri, tout son corps semble s’être affaissé en dix ans : ses épaules,  ses lèvres, ses joues, son cœur.  C’est un être sans tonus, dont les yeux bleus semblent désormais presque aveugles. Je suis presque surpris qu’il me voit, car son regard dirigé vers moi ne semble pas me fixer.  Sans quitter un seul instant cette lassitude et cette passivité, il m’adresse un mépris et une haine si intenses que je me sens jugé par le Roi des Morts, sans rédemption possible. Pourtant, rien de ce qu’il ne m’adresse ne m’atteint, mais m’informe.

Mon affaire est précédée de celle d’un braqueur qui apparaît depuis sa prison par visio-conférence, pour plaider sa demande de mise en liberté, que les juges refuseront après 10 minutes de délibération.

Puis c’est à mon tour. Je viens à la barre et le Président du jury me demande d’être synthétique. Je dois donc résumer 30 ans de ma vie en dix minutes, puis décrire en quelques mots furtifs plus de 15 ans d’endoctrinement. A peine plus pour l’aventure que fût ma libération intérieure, que j’évoque dans les six heures d’entretien sur la chaîne Meta de Choc.

J’explique donc en quelques mots la doctrine de Rudolf Steiner, l’idée des réincarnations successives du système solaire, des esprits des éléments, du Christ solaire, comme j’avais déjà pu le faire il y a cinq ans. Tout une doctrine de 30 volumes et 6000 conférences en quelques phrases ! Quelle drôle de chose que la Justice !

C’est ensuite au tour des quatre témoins de l’accusation de venir à la barre. Leurs interventions semblent avoir été minutieusement préparées.  Chacun sait exactement ce qu’il a à dire. Rien n’a été laissé au hasard. Il s’agit d’une pièce de théâtre dont les dialogues, les intonations et les répliques ont été élaborées en travail d’équipe. Tout a été pensé pour produire un effet bien maîtrisé, d’autant plus puissant que toute cette élaboration doit demeurer cachée.  L’Anthroposophie donne ici contre moi le meilleur d’elle-même et déploie toute sa puissance, qui est celle d’une prodigieuse machinerie d’illusions, construite de longue date par des professionnels du mensonge.

Ce spectacle n’a pourtant pas le moindre effet sur moi. Je connais par coeur chacune des répliques et je sais que chacun des acteurs est interchangeable. Aucun des propos savamment élaborés, qui m’ont demandé des années de réflexion pour les déconstruire, ne m’atteignent plus désormais, car je reconnais les vrais visages sous les masques. Ils n’en auront pas non plus sur les juges, qui ne sont pas dupes et laissent même parfois paraître leur amusement face à cette comédie.

A mes côtés, mon avocat est sur le qui-vive et ouvre des brèches par ses questions chaque fois que des failles apparaissent dans ce jeu presque trop parfait d’acteurs dont la Fédération tire les ficelles et ouvre les bouches de ses mains invisibles.

René Becker vient en premier à la barre. Il se présente comme « consultant agronome », alors qu’il est surtout Secrétaire Général de la Société Anthroposophique en France. C’est sa venue dans un voyage scolaire – sans que ne soit mentionné aux parents cette fonction par l’enseignante – que j’ai dénoncée dans l’article pour lequel je me trouve aujourd’hui à la place des accusés.  Devant la Cour, sa déclaration bien huilée laisse cependant vite apparaître des contradictions :

– « Je suis intervenu dans la classe de Madame Macé pour parler d’astronomie et de minéralogie, declare René Becker, pas pour enseigner l’Anthroposophie. »

– « Quelles sont vos compétences dans ces matières, lui demande le President du Tribunal. Avez-vous des diplômes ? »

– « Oui, reponds René Becker. J’ai une formation en Biodynamie, où l’on nous apprend l’influence de la Lune sur les sols et sur les cultures. »

– « Mais la Biodynamie n’est pas liée à l’Anthroposophie ? »

– « Euh oui… »

– « Je ne comprends pas pourquoi vous cela vous pose un problème de le dire, rétorque le Président du tribunal.  Si les écoles Steiner-Waldorf portent le nom du fondateur de l’anthroposophie, en quoi est-ce un problème de se revendiquer de la doctrine de cet homme et de dire ouvertement qu’elle est présente dans votre enseignement ? »

C’est ensuite au tour de Virginie Macé, l’enseignante qui a organisé ce voyage de classe et porté plainte contre moi pour l’avoir dénoncé. C’est une petite brune un peu ronde aux longs cheveux qui couvrent son dos.

Elle commence par expliquer qu’au sein d’une école Steiner, aucun enseignant ne connait la doctrine de Rudolf Steiner. Du moins la doctrine telle que je viens de l’expliquer, avec la réincarnation du système solaire et ce genre de choses :

– « Je n’ai jamais entendu parlé de tout ce qu’a raconté M. Perra aujourd’hui, déclare-elle avec toute la candeur dont elle est capable. Pour nous, la pedagogie Steiner est juste une méthode d’enseignement. Nous ne connaissons pas la doctrine qu’il y a derrière ! »

Elle ajoute qu’elle a beaucoup hésité à porter plainte, que ce n’était pas évident pour elle, car elle n’est pas habituée aux procédures judiciaires, mais qu’elle a été très choqué de lire qu’elle pouvait porter atteinte à l’intégrité psychologique de ses élèves. (Il ne faut surtout pas que sa démarche apparaisse comme le résultat d’un plan concerté, consistant à me faire des procès à chaque occasion, afin de me ruiner en procédures et me mettre sur la paille.)

Vient ensuite le tour de M. Krieg, un père de famille de cinq enfants scolarisés dans une école Steiner-Waldorf. Il débite sa tirade presque sans accrocs :

« Je suis parent de cinq enfants qui ont été dans les écoles Steiner-Waldorf. Je ne suis pas anthroposophe et je ne connais pas l’anthroposophie. Mais je peux vous certifier qu’il n’y a absolument pas d’enseignement de l’anthroposophie aux élèves dans les écoles Steiner-Waldorf ! »

Mon avocat l’interrompt :

– « Et comment pouvez vous certifier qu’il n’y a pas d’enseignement de l’anthroposophie, puisque vous dites ne pas connaître l’anthroposophie ? »

M. Krieg est soudain pétrifié. Il dit qu’il ne comprend pas la question, avant d’ajouter qu’il n’apprécie pas de se sentir enfermé dans cette contradiction apparente. Puis il ajoute que la pédagogie Steiner est seulement une méthode, qui n’a pas besoin de se référer à la doctrine qui la sous-tend.

– « Je ne vois pas bien comment vous pouvez espérer nous faire croire que quelque chose de la doctrine de Steiner ne suinte pas nécessairement dans l’enseignement d’une pédagogie qui porte le nom de Steiner, ajoute pour conclure mon avocat. »

Viens ensuite le témoignage du Docteur H., médecin scolaire d’une école Steiner-Waldorf. C’est un drôle de personnage, le regard halluciné, le  corps maigre et sans muscles. Il semble atteint jusque dans sa chair par une doctrine qui fait sortir doucement les êtres humains de la réalité, comme si ceux qui y adhèrent évoluaient dans un monde parallèle. Son intervention se réfère au cas des deux jumeaux auxquels je fais référence dans mon article :

– « Je suis médecin scolaire dans une école Steiner-Waldorf depuis plus de 30 ans. Je viens ici pour témoigner car je me suis reconnu dans le témoignage de Gregoire Perra, qui dit que le médecin n’a pas signalé ce cas. Je suis senti sali et outragé. »

Mon avocat intervient :

– « Mais votre avocat a versé au dossier l’attestation du docteur D, qui dit que c’est lui qui était désigné par ce qu’a écrit Grégoire Perra. Je ne comprends donc pas pourquoi vous venez témoigner en disant que vous vous êtes senti visé ? »

Le docteur H. reste soudain interdit, incapable de justifier sa présence et la contradiction qui vient d’apparaître au grand jour. Le Président du Jury me demande alors de venir à la barre, afin que de pouvoir vérifier quel médecin et quelle école étaient désignés par ce passage de mon article. 

Arrivé à la barre, je m’apprête à prendre la parole, mais je constate que le Docteur H. est resté à quelques centimètres de celle-ci, ne comprenant pas que le Président du tribunal l’a déjà invité à deux reprises à rejoindre sa place dans la salle. Je me tourne vers lui et, d’un geste de la main courtois, lui indique la direction de l’assistance. Une lueur de compréhension apparaît soudainement dans son regard et il retourne à sa place.

Le juge commence à me demander si c’est bien de « l’affaire des jumeaux » à laquelle je  fais référence. Je lui demande s’il est bien nécessaire que je donne ici des noms et des lieux, mon but n’ayant pas été, dans mon article, de pointer les responsabilités de qui que ce soit en particulier, mais de décrire un fonctionnement général, celui de la médecine anthroposophique. Mon avocat intervient alors en précisant que mes adversaires ayant le procès facile, il est compréhensible que je n’ai pas envie de me retrouver avec une nouvelle procédure sur le dos. Le président accepte alors de me faire cette demande de façon explicite et officielle. Je confirme alors le nom de l’école et l’identité du médecin impliqué dans cette affaire.

– « Votre facon de procéder est un peu problématique, me dit le President du Tribunal,  car vous inférez à partir de ce cas particulier une vérité générale. Avez-vous eu connaissance d’autres cas similaires à celui-ci dans les écoles Steiner-Waldorf ? »

– « Oui, repondis-je. Comme cela est indiqué dans mon article, ce cas n’est qu’un exemple. »

Le Président du Jury me demande alors si j’ai eu connaissance de l’ensemble du dossier judiciaire concernant cette affaire. Je répond que j’ai eu connaissance des pièces que m’avaient communiqué les parents des deux jumeaux, mais que je ne peux pas certifier qu’il s’agit des mêmes que celles fournies par la partie adverse, puisque celles-ci n’ont été communiquées que la veille au soir de ce procès, comme toutes les autres pièces. Le Président  m’interpelle alors en me demandant si je n’aurais pas du mentionner que l’école avait fait le nécessaire en procédant à un signalement, tandis que cela n’est pas mentionné dans mon écrit :

– « A ma connaissance, ce n’est pas l’école qui a fait le signalement, lui retorquais-je, mais la famille. C’est elle qui, au bout de six mois, s’est décidée à porter plainte.

Le juge regarde le document :

– « Effectivement, il n’est pas précisé si c’est l’école ou la famille qui a procédé au signalement. »

– « C’est l’école qui a fait ce signalement, intervient l’avocat de la Fédération. C’est aussi elle qui a immédiatement diligenté une enquête interne ! »

– « N’étais-ce pas à la Police, plutôt qu’à l’école, de mener ce genre d’enquête ? », s’étonne le President du Tribunal.

Embarrassé, l’avocat de la Fédération se tourne vers moi et m’interpelle au sujet des dates :

– « Vous n’avez pas une très bonne mémoire M. Perra ! Car l’événement a eu lieu en 2003 et vous dites que c’était en 2007. Vous confondez tout ! »

– « Pas du tout, la confession du Docteur D. a eu lieu en juin 2007, mais les faits ont eu lieu en 2003. »

Il lit alors le passage de mon article sur un ton triomphal :

– « J’ai vu des médecins scolaires anthroposophes des écoles Steiner-Waldorf (…). Le médecin anthroposophe avait été chargé par l’école « d’enquêter ». Celui-ci me confiait, au moment des faits, qu’il avait préféré conclure (…). »

– « J’ai ecrit cela car, quand il m’en a parlé, dis-je en m’adressant  au Président du tribunal, le Docteur en question m’a présenté les choses comme si les faits venaient de se passer. »

– « Cela ajoute de la subjectivité à la subjectivité, me reponds-il perplexe. Vous auriez peut-être du écrire non pas « au moment des faits… » mais « qu’au moment des faits… » ?, me propose-t-il.

– « Si vous voulez, lui répondis-je. « 

L’avocat de la Fédération s’approche à nouveau de moi, mais prend à présent un ton doucereux,  presque amical :

– « Dites-moi M. Perra, vous n’avez pas l’impression d’avoir manqué de prudence au sujet de ce passage ? Quand on compare le récit que vous faites de ce même fait dans votre article Ma vie chez les anthroposophes et celui de Mon expérience de la médecine anthroposophique, la différence est flagrante. En 2012, vous prenez toutes les précautions nécessaires, comme le fait que vous ne savez pas si les faits sont avérés ou non, que vous n’êtes pas policier et ne souhaitez pas jouer ce rôle, etc. Rien de tel dans Mon expérience de la médecine anthroposophique ! Alors, n’avez-vous pas manqué de prudence ? »

Mon avocat intervient pour rappeler à la Cour quel était le titre et le propos de mon article. Je poursuis son propos :

– « Le sujet de mon article, Mon experience de la médecine anthroposophique, n’était pas « La pédophilie dans telle ou telle école », mais une réflexion sur la médecine anthroposophique, et la question de savoir ce qui peut parfois, selon moi, pousser certains médecins scolaires anthroposophes à protéger l’institution pour laquelle ils travaillent plutôt que de faire leur devoir à l’égard de leurs patients. Pour moi, dans cet article, le sujet n’était pas d’accuser qui que ce soit d’un fait précis, mais d’analyser la réaction du médecin anthroposophe face à une situation qui aurait nécessité un autre type de réaction que celle qu’il a eu. »

– « Vous savez, me rétorque le President du Tribunal, ce genre de comportement se produit dans de nombreuses institutions. Ce n’est pas le privilège des ecoles Steiner-Waldorf. »

– « A ceci près, lui répondis-je, que celles-ci doivent se prémunir de l’accusation d’être des sectes et ont donc, pour ce motif spécifique, plus que d’autres, la nécessité de cacher ce genre d’évènements et de ne pas les signaler lorsqu’ils se produisent. »

Le juge acquiesce. L’avocat de la Fédération s’avance alors vers moi :

– « Le Docteur D., avec lequel vous avez écrit un livre ensembles, qui se considère toujours comme votre ami, a produit une attestation dans laquelle il affirme que tout ce que vous racontez est complètement faux et qu’il n’a jamais tenu les paroles que vous lui prêtez ! »

– « Il ment », lui dis-je tranquillement.

– « Oh !!! » fait-il indigné. Et pourquoi ferait-il cela ?! »

– « Je ne sais pas. »

– « Pour quel motif mentirait-il ?! », me lance-t-il avec véhémence.

– « Vous le lui demanderez ! »

Il s’apprête à me relancer, quand le President du Tribunal le coupe :

– « Peut-être ment-il tout simplement pour ne pas être accusé d’avoir couvert un tel acte en tant que médecin ? »

Cela jette un froid. Je suis invité à retourner m’assoir.

C’est maintenant le tour du témoignage de M. Clément Defeche, professeur à l’école Steiner de Colmar. Il s’agit du dernier témoin. En regardant cette silhouette de jeune homme gracile aux cheveux blonds et aux yeux qui semblent s’envoler en tout sens,  je me demande pourquoi c’est lui qui a été choisi. Je ne vais pas tarder à le comprendre :

– « Je suis un professeur de sciences, clame Clément Defeche. Je suis passionné de Physique, de Chimie, etc. Je suis quelqu’un de sérieux et d’enthousiasmé par la rigueur scientifique. Jamais je n’enseignerais à mes élèves des élucubrations ésotériques comme celles dont nous a parlé M. Perra. »

Le Président du Tribunal le coupe :

– « Mais n’y a t il pas une spécificité dans la manière dont vous enseignez les sciences ? Sinon, pourquoi les parents mettraient ils leurs enfants dans une école Steiner, si c’est pour qu’ils y fassent ce qu’ils feraient ailleurs ? »

– « Eh bien, je vais faire le même programme, mais en l’adaptant aux rythmes internes des enfants. Par exemple,  je ne me vois pas enseigner le modèle atomiste à des enfants en dessous de 14 ans. »

– « Donc vous ne respectez pas le programme ?, lui demande le Président. »

– « Je l’adapte. »

Commence alors une longue tirade dont on peut sentir, à la longueur des phrases, qu’elle a été minutieusement préparée :

– « On peut faire une analogie avec l’acuponcture. Ceux qui viennent se faire soigner n’ont pas besoin de comprendre les principes qui sous-tendent cette médecine. C’est la même chose pour la pédagogie Steiner. Il n’y a pas besoin de connaitre l’Anthroposophie pour en bénéficier en tant qu’élève, ou pour la pratiquer en tant que professeur. Je suis venu ici pour témoigner que Grégoire Perra ment quand il dit qu’il y a endoctrinement des élèves à l’Anthroposophie dans les écoles Steiner-Waldorf.  Et que ses procédés sont malhonnêtes. Par exemple,  lorsqu’il cite les Conseils de Rudolf Steiner aux professeurs de la première école Steiner-Waldorf de Stuttgart. Ces critiques m’ont fait me poser des questions et je suis allé vérifier par moi-même. Par exemple, Grégoire Perra cite la page 84 : « Gardons le secret pour tout ce que nous avons à traiter à l’école. « . J’ai été vérifié et je n’ai pas trouvé cette citation. Il est écrit en fait : « Gardons le silence pour tout ce que nous avons à traiter à l’école ». C’est totalement différent ! Rudolf Steiner voulait juste éviter les commérages.  Grégoire Perra procède ainsi de manière systématiquement malhonnête ! »

Clément Defèche poursuit :

– « En plus, Gregoire Perra s’en prend au personnes ! J’ai eu le déplaisir de retrouver mon nom dans ses écrits en des termes peu flatteurs : « Dans 500 ans, tout les dirigeants de l’anthroposophie seront morts ou en prison et l’expression « de mauvaise foi comme un Defèche » sera passé dans le langage courant « . Je veux bien qu’on me dise que c’est de l’humour et qu’il mentionnait mon cousin et pas moi, je me suis senti blessé et insulté ! »

Il poursuit :

– « Je tiens donc à témoigner que tout ce que dit Grégoire Perra est infâme, mensonger, calomnieux et malhonnête ! Nous avons beaucoup de parents qui commencent à venir nous voir en se posant des questions. Et je suis outré que l’on puisse s’imaginer qu’en tant qu’anthroposophe, j’aurais une sexualité bizarre !

Même les journalistes ne viennent plus nous interroger et préfèrent le croire lui ! Jean-Baptiste Malet est venu interviewer Gregoire Perra et pas moi, qui suis à la Fédération !! »

– « Mais qu’est ce qui vous empêche de faire comme Grégoire Perra et de tenir un blog pour critiquer ses propos et rétablir la vérité ? », lui demande mon avocat.

– « Mais il écrit tellement ! gémis Clément Defèche. Si je faisais cela, je n’aurais plus le temps d’enseigner ! »

– « Et donc, vous faites un procès à Grégoire Perra parce que vous n’avez pas le temps de réfuter ses arguments ? » lui répond mon avocat. D’autant plus qu’il y a du monde ici pour vous aider. Lui aussi il travaille, et il a une vie ! »

– « Clément Defèche a aussi le droit de ne pas s’exprimer, intervient le Président du Tribunal. Le droit d’expression va dans les deux sens. »

Clément Defeche est invité à reprendre sa place. Après une petite pose, les plaidoiries commencent. L’avocat de la la Fédération prend la parole. C’est un homme de haute taille, les cheveux noirs, le menton volontaire :

– « Tout ce que dit Grégoire Perra est mensonger. Il est le seul à affirmer l’existence d’un endoctrinement dans les écoles Steiner-Waldorf. Aucun témoignage de victimes ne vient corroborer ses dires, alors qu’il dit en rencontrer une par semaine. Un seul témoignage d’ancien élève va dans son sens ! Et c’est un ancien élève de Grégoire Perra ! Pas même une attestation de la Miviludes en sa faveur !

Il prétends que ce sont plusieurs familles  de l’ecole de Verrières qui se sont tournées vers lui pour lui signaler le voyage de classe de Madame Macé. Mais toutes ont fournies des attestations contre lui. J’aurais bien aimé lui demander d’où lui venaient ces informations !

Même son ami d’enfance, Philippe Mamas, témoigne contre lui en déclarant qu’il n’y a pas d’endoctrinement à l’Anthroposophie dans les écoles Steiner-Waldorf ! (Cette petite phrase me permets de comprendre pourquoi mon « ami d’enfance » en question ne me donnait plus de nouvelles depuis dix ans. Il était pourtant le premier à dire que les cours que nous avions eu dans les classes du lycée étaient des cours d’anthroposophie. Après vingt ans d’amitié, quel comportement minable, mais guère surprenant).

Ses écrits portent atteinte à toute une profession et à de nombreuses personnes qui se sentent stigmatisées. Vous le condamnerez donc lourdement ! »

Mon avocat prend à son tour la parole :

« 94 000 euros ! C’est la somme qui est demandé à Grégoire Perra par les trois procédures qui sont intentées contre lui. Quatre ans de salaires ! Rien de tel n’a été intenté contre les journaux qui ont parlé de l’anthroposophie dans leurs colonnes, comme Le Point, Le Monde Diplomatique, Charlie Hebdo, etc. Eux, ils peuvent parler de l’anthroposophie. Mais en revanche : « Grégoire Perra, taisez vous ! » Ceci est une grave atteinte à la liberté de la presse !

Je ne vous ferez pas l’offense, M. le President, de vous rappeler ce qu’est la diffamation au regard de la loi. Celle-ci doit porter sur des faits précis et identifiables. Ce n’est pas le cas dans les écrits de Grégoire Perra. 

Depuis 5 ans, la Fédération ne cesse de clamer que ses écrits sont motivés par les circonstances de son départ de l’école Perceval de Chatou en 2007. Or ceci a déjà été jugé par la XVIIème chambre correctionnelle de Paris, qui a reconnu la bonne foi de Grégoire Perra. Et pourtant, on a entendu des outrances à ce sujet de la part de l’avocat de la partie adverse : « Pédophile ! », lui a t on crié dessus lors du procès du 5 avril 2013. Mais de 2007 à 2011, tout les dirigeants de la Société anthroposophique ne semblaient nullement dérangés par ce qui avait pu se passer à l’école Perceval de Chatou et connaissaient exactement les faits, tout en proposant à Grégoire Perra d’animer des stages et de tenir des conférences. Donc, soit ces faits ne les dérangeaient pas, soit c’est tout autre chose qui s’est passé.

Il y a quelques années,  lorsque la psychanalyse a été attaquée en tant que pseudo-science, il y a eu des débats extrêmement virulents, mais aucun procès. Les représentants de la psychanalyse n’ont pas cru nécessaire de porter le débat devant la Justice.

Grégoire Perra ne fait ici qu’exercer son droit légitime à raconter ce qu’il a vécu !

Vous allez relaxer M. Perra, car vous lui accorderez la bonne foi, bien qu’il ait parfois la plume un peu lourde, je vous l’accorde.

Pour ce qui concerne la plainte de Madame Virginie Macé,  je demande seulement une condamnation de 1000 euros, pour procédure abusive, considérant qu’il n’y a pas forcement malignité dans sa démarche. Et si vous la condamnez seulement à une peine symbolique, cela me suffirait. En revanche, pour ce qui concerne la Fédération,  je vous demande avec insistance de la condamner à 30 000 Euros. Car il n’y a que de cette manière que cette institution comprendra ce que signifie le droit d’expression en France et cessera de tenter de nuire par voies de procédures judiciaires contre Grégoire Perra. »

Le Président lève la séance et les anthroposophes sortent peu à peu. Une journaliste du Figaro, qui sortira un papier le lendemain dans son journal, nous attend et nous discutons ensemble avec elle au café. Une jeune élève d’une école Steiner est également présente. Elle m’a contacté la veille pour me demander si elle pouvait venir assister à mon procès pendant son voyage en Europe. Mais elle a peur et tient absolument à garder l’anonymat. Elle me raconte qu’à la fin de l’audience, elle est venue vers l’avocat de la Fédération et lui a dit :

« Dans votre plaidoirie, vous avez dit qu’à part Monsieur Perra vous n’aviez jamais rencontré un autre élève qui s’est plaint d’avoir été endoctriné dans une école Steiner-Waldorf. Eh bien, Monsieur, vous en avez une devant vous ! »

Nous nous séparons et je reste seul à flâner dans la ville, en attendant mon bus de nuit pour Paris. Je prends quelques notes et réfléchis, assistant au coucher du soleil près de la cathédrale.

Dans le bus, somnolant, des images et des impressions du procès me reviennent en memoire. En particulier le flot de haine envers moi de la plupart des personnes de l’assistance. Quoique sourde et non exprimée, elle brûlait dans leurs regards. Une attente fébrile les traversait. Leur détermination à m’abattre est totale. Car j’ai brisé la réputation de l’anthroposophie en France d’une façon qu’ils savent irrémédiable.

Et tandis que, vers 3h du matin, le bus roule sur l’autoroute et que je m’enfonce enfin dans le sommeil, malgré l’inconfort, le sentiment du devoir accompli m’accompagne.

Epilogue :

Le 1er octobre, vers 10h, une personne de l’UNADFI Strasbourg qui a pu aller assister au verdict m’appelle :

– « C’est bon Grégoire, tu as gagné ! Tu aurais du voir la tête de l’avocat de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf ! C’était hilarant ! Il est entré dans la salle à 9h30, fier comme un coq, visiblement persuadé qu’il allait gagné. Quand il a appris le verdict, il est devenu tout vert, vexé comme un poux ! Il est sorti en montant sur ses grands chevaux et en disant qu’il n’allait pas en rester là ! En attendant les juges, j’étais assise dans la salle à côté d’un anthroposophe. Au bout d’un moment, il m’a adressé la parole :

– « Vous aussi vous venez pour le procès de Grégoire Perra ? »

– « Euh oui… »

– « Je vous comprends, je n’aurais raté cela moi non plus pour rien au monde ! Je suis venu de Paris exprès pour assister à sa condamnation. J’ai fait tout le voyage de nuit, mais cela en vaut la peine ! »

– « … »

– « Tu aurais vu sa tête Grégoire quand il a appris que tu étais relaxé ! On aurait dit que le monde s’écroulait pour lui ! Il s’est écrié :

– « Hein, quoi ?! Relaxé ?! Mais… ??? Mais… ???

Mais qu’est-ce qu’il a fichu l’avocat de la Fédération bordel ?! »

C’était vraiment trop drôle ! »


– « Dis moi Grégoire, par contre ils sentent bizarre les anthroposophes non ? Je te dis ça parce que l’odeur de ce type… c’était insupportable ! Mais qu’est-ce qu’ils se mettent sur la peau pour sentir comme ça ?! »

– « Ben, des produits Weleda. Et dans leur doctrine il est recommandé de ne pas trop se laver alors… »

A propos gperra

Professeur de Philosophie
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