L’antisémitisme de Rudolf Steiner | Der Spiegel du 3 juin 2021

Rudolf Steiner a inventé l’anthroposophie au XXème siècle. Aujourd’hui encore, des pédagogues et des marques bio se réfèrent à ses théories ésotériques. Mais la face sombre de ses idées est délibérément passée sous silence.

Une aubaine : alors que Rudolf Steiner venait de mettre un terme à ses études à Vienne et qu’il vivait de modestes émoluments pour sa participation à l’édition des œuvres de Goethe, une nouvelle opportunité s’offrit à lui en 1884. Il allait être le précepteur des quatre fils de Ladislaus Specht, négociant en coton de confession juive. Celui-ci, mélomane, recevait dans son hôtel particulier des compositeurs tels que Johannes Brahms ou Gustav Mahler. La famille Specht accueillit Steiner à bras ouverts. On lui témoignait « tant d’affection », se réjouissait-il en 1887, que « cela dépassait toutes ses espérances ».

Avec Pauline en particulier, l’épouse du maître des lieux, il avait des relations cordiales. Les enfants aussi l’appréciaient : avec son « visage ridé d’ascète » et sa voix haut perchée, il faisait « anémique » se souvient Richard, l’aîné des fils. « Mais intellectuellement, il était d’une grande énergie. »

Énergie qu’il employa à développer ses théories. Rudolf Steiner (1861-1925) est le fondateur de l’anthroposophie, une vision du monde empreinte de spiritualité ésotérique. Ses théories ont influencé la naturopathie et les nouvelles pédagogies. C’est sur elles que reposent Weleda, marque de cosmétiques, et Demeter, groupements d’agriculteurs travaillant selon les principes de la biodynamie. Mais c’est surtout la pédagogie Waldorf, fondée par Steiner en 1919 à Stuttgart, qui, à travers les écoles Steiner, est devenue une marque internationale. Sur la scène ésotérique aussi, Steiner exerce aujourd’hui encore une influence. Il est un des premiers à avoir affirmé, à la fin du XIXème siècle, être le détenteur d’un « savoir secret » lui donnant accès à une mémoire spirituelle du monde.

Quand Steiner habitait chez les Specht, il était encore très éloigné d’un tel occultisme ; ce n’est que des années plus tard qu’il se tourna vers le cercle spirituel qu’était la Société théosophique. Mais Richard Specht avait déjà observé auparavant le peu de scrupules que mettait son professeur dans l’élaboration de ses thèses : « Il conservait, élagué, tout ce qui confirmait ses idées, et éliminait ce qui les réfutait. C’était un fanatique de ses propres idées. »

Preuve en fut donnée en 1888, quand Steiner défendit la satire « Homunculus » de l’écrivain Robert Hamerling. Hamerling n’y faisait l’économie d’aucun cliché et fulminait autant contre « les Juifs marchandeurs, les Juifs usuriers, les Juifs de la Bourse » que contre le mouvement politique du sionisme qui depuis la fin du 19ème siècle militait pour un État juif en Palestine.

Steiner fit une critique très positive de cet ouvrage – au grand dam des Specht chez qui il était encore hébergé : le judaïsme avait « largement fait son temps » et n’avait « aucune légitimité au sein de la vie moderne des peuples ». Qu’il se soit maintenu cependant était « une erreur dans l’histoire mondiale ». Steiner précise qu’il ne critique pas la religion mais « l’esprit du judaïsme » préjudiciable au « processus civilisationnel occidental ». Le judaïsme ne se conformait pas à la civilisation européenne ; il fallait donc  que les « desiderata particuliers des Juifs soient aspirés » par « l’esprit de la modernité ».

Pour Helmut Zander, spécialiste de l’anthroposophie et biographe de Steiner, nous avons là « la panoplie complète des clichés antisémites de l’époque » et une « théorie de l’assimilation dans sa version la plus dure », consistant à exiger l’abandon de toute tradition juive. Pour autant, Steiner, qui à la fin de sa vie parlait encore d’anciens amis « légèrement antisémites » sans l’once d’un regret, était-il lui-même antisémite ?

Cette question fait encore aujourd’hui l’objet d’une controverse quasiment idéologique. Car ces dernières années, les théories de Steiner et la planète Waldorf en apparence inoffensive et bigarrée se sont trouvées sous le feu croisé des critiques.

En 2007, il y a eu un débat national en Allemagne sur le racisme et l’antisémitisme dans l’oeuvre de Steiner quand deux de ses livres ont échappé de peu à la mise à l’index par le Comité central de surveillance des médias pour la protection de la jeunesse. Dans sa « déclaration de Stuttgart » de 2007, la fédération des écoles Steiner qualifia de « discriminantes » « certaines formulations isolées » de l’œuvre de Steiner, se distança de celles-ci et se déclara « contre toute forme de racisme ou de nationalisme ». En 2020, la fédération rédigea de nouveau cette déclaration quasiment au mot près. De même, elle publia une brochure en 2015 dans laquelle elle se distançait du mouvement des citoyens du Reich (groupuscules d’extrême-droite qui rejettent la démocratie, considèrent que l’Empire allemand continuerait d’exister, voire nient l’Holocauste, N.d.T.).

Toutefois, la Fédération des écoles Steiner concédait la même année « que les écoles Steiner semblent exercer un certain attrait sur les personnes d’extrême droite ou conspirationnistes », ce qui requérait « une vigilance accrue ».

Peter Bierl, auteur d’un ouvrage critique sur l’anthroposophie, diagnostique lui aussi une « réceptivité aux théories conspirationnistes ». L’anthroposophie enseigne que des forces supérieures, archanges ou esprits du peuple par exemple, conduisent les destinées humaines. De là aux mythes conspirationnistes, il n’y a qu’un, argumente Bierl. Steiner et ses adeptes avaient déjà attribué la défaite de l’Allemagne dans la Première guerre mondiale à un « complot de forces obscures » fomenté par les francs-maçons, les banquiers juifs et les jésuites.

Et cette façon de penser est toujours vivace, comme en témoignent les propos de Lorenzo Ravagli, anthroposophe suisse controversé. En 2014, il affirmait dans le magazine waldorfien « Erziehungskunst » (« L’art d’éduquer ») que « les propos de Steiner sur les prémices et les conséquences » de la Première guerre mondiale s’étaient quasiment tous avérés « exacts », en particulier les « faits ésotériques, occultes, spirituels ». Ravagli se référait aussi à l’auteur ésotérique Gérard d’Encausse (dit Papus) qui dès 1901 fabulait à propos d’une conspiration anglo-juive qui aurait soi-disant influencé la politique internationale.

Avec la pandémie de Covid-19, la critique de l’anthroposophie trouva un nouveau souffle. Les protestations des « Querdenker » (coronasceptiques) se trouvaient soudain sous les feux de l’actualité et de nombreux observateurs se demandaient avec stupeur comment il se faisait que des ésotéristes, des anthroposophes, des partisans de l’AfD et du mouvement des citoyens du Reich manifestent ensemble, dans une concorde apparente, et ce bien que des symboles antisémites comme l’étoile de David apparaissaient régulièrement dans les cortèges ou qu’à Karlsruhe, une jeune fille se soit elle-même comparée à Anne Frank, victime juive du nazisme.

Tous sentaient que leurs droits fondamentaux étaient injustement limités, écrit Josef Schuster, président du Conseil central des Juifs en Allemagne, dans son avant-propos à l’essai « Absence de distanciation physique. La crise du Covid et les réseaux des ennemis de la démocratie », paru récemment. De plus, ce qui les relie, c’est la conviction « qu’une élite secrète aurait propagé le virus dans le monde, que les citoyens deviendraient des marionnettes, etc. Les vieux poncifs antisémites de la conspiration juive internationale ont été adaptés à la situation actuelle. »

La mouvance « Querdenken » a des précurseurs.

Au printemps 2021, le magazine « Compact », considéré comme étant d’extrême-droite par l’Office fédéral de protection de la Constitution (service chargé du renseignement intérieur en Allemagne, N.d.T.), qualifiait élogieusement Steiner de « premier Querdenker » (anticonformiste). Qu’antisémitisme et anthroposophie font bon ménage dans la mouvance « Querdenken » a également été montré par une étude de l’Université de Bâle sur les protestations de décembre 2020 contre les mesures anti-Covid : la majorité des manifestants étaient d’accord avec des points de doctrines ésotériques ou anthroposophiques et les chercheurs ont également repéré une propension à l’antisémitisme et au complotisme.

Ces « Querdenker » qui manifestent ensemble aujourd’hui ont des précurseurs. En Souabe en particulier, aujourd’hui un bastion des manifestations contre les mesures anti-Covid, a régné très tôt une mentalité propre à rendre sensible aux idées de Rudolf Steiner, dit Michael Blume, spécialiste des religions et chargé des questions d’antisémitisme au Bade-Wurtemberg.

Les états du sud de l’Allemagne ne se sont intégrés qu’à contrecoeur à l’Empire allemand fondé en 1871, dominé par la Prusse, explique Blume. Déjà à cette époque, les habitants de ces états s’opposèrent à l’instauration  d’une vaccination obligatoire que, dans un « réflexe anti-Berlinois », ils ressentaient comme « abusif ». Les piétistes, protestants rigoristes, étaient influents, et le mythe de la caverne de Platon, « premier mythe conspirationniste », était répandu dans la région. Selon ce mythe, l’homme, prisonnier dans une caverne, est le jouet de pures illusions. Seul un homme charismatique disposant d’un savoir prétendument supérieur pouvait l’en sortir. « Quelqu’un comme Steiner », résume Blume.

À l’automne 2020, la Société anthroposophique d’Allemagne invita Blume à participer à une discussion. « La violence du débat autour de Steiner au sein même de l’anthroposophie apparut clairement », raconte Blume, « scissions à la clé ».

Steiner voulait l’assimilation des Juifs en Europe.

Les œuvres complètes de Steiner occupent 89 000 pages. Il a exprimé ses idées dans de nombreux domaines de la vie, certaines de ses formulations demeurent vagues. Cela le rend utilisable par les courants les plus divers. Ainsi, aujourd’hui encore, dans la mouvance anthroposophique, réformateurs et puristes excusant les propos controversés de Steiner par l’air du temps se côtoient. De surcroît, la position de Steiner sur le judaïsme paraît à première vue très contradictoire, offrant ainsi des arguments aux deux camps.

Car à la fureur de Rudolf Steiner contre le judaïsme succéda plus tard son engagement au sein de l’« association pour le refus de l’antisémitisme ». Il mit en garde en 1901 dans une série d’articles contre les dangers de l’antisémitisme « tant pour les Juifs que pour les non-Juifs », le qualifiant de « maladie de la civilisation ». Il avait vu « en frissonnant ce que l’antisémitisme avait fait à l’esprit de Juifs purs ». En outre, Steiner prononça l’oraison funèbre de Ludwig Jacobwski, poète juif décédé en 1900.

Mais ce qui semble être en contradiction avec ses propos antérieurs n’est en réalité que le prolongement de ses anciennes prises de position. L’« association pour le refus de l’antisémitisme » était d’affiliation protestante. Elle était pour une assimilation des Juifs en Europe et critiquait les visées sionistes. Steiner resta fidèle à la thèse selon laquelle le judaïsme suranné devait reconnaître la supériorité du christianisme.  

Encore plus problématique : il resta également fidèle à une thèse apparentée, la subdivision de l’humanité en races. Car à la fin du 19ème siècle, racisme et antisémitisme étaient intimement imbriqués. En 1879, l’essayiste Wilhelm Marr fonda la première association antisémite de l’Empire allemand en en fournissant le bagage idéologique : Marr faisait de la communauté religieuse juive une « race » menaçante d’« étrangers orientaux ».

Même si Steiner se prononça contre l’antisémitisme, il employait le vocabulaire de son époque, parlait de races, dont il fit un pilier de sa vision du monde. Ainsi, selon lui, l’histoire évolutive du vivant se divise en sept périodes qu’il appelle « races-racines » elles-même subdivisées en « sous-races ».

Selon cette théorie, nous sommes depuis 1413 et ce jusque 3573 à l’époque germano-anglo-saxonne. À cette période, la « race-racine » aryenne, supérieure, a déjà remplacé la population de l’Atlantide disparue ; pour Steiner, l’Atlantide n’était pas un mythe mais une vérité historique.

« Nous ne sommes pas racistes, c’est de la propagande juive. »

Parce que Steiner a raconté l’histoire de l’humanité d’un point de vue strictement téléologique (orienté vers un but), il a légué à l’anthroposophie « le fardeau d’un triste héritage », critique Helmut Zander, historien des religions : avec son « ordonnancement top-down » des races et des peuples, Steiner a cru savoir exactement « à qui appartient l’avenir ». Aux Anglo-Saxons aryens et aux Allemands. Steiner qualifiait en revanche les « Indiens d’Amérique » de « dégénérés » et considérait que les Africains se laissaient trop aller à leurs « pulsions ».

Ce darwinisme racial traverse toute son œuvre. En 1924, peu avant sa mort, Steiner restait convaincu : « La race blanche est la race de l’avenir, elle œuvre à l’esprit. » De telles représentations étaient répandues à l’époque. À la différence de certains de ses contemporains, cela n’aura du moins mené Steiner à aucun phantasme génocidaire. Et pourtant, on ne peut excuser ses thèses comme des propos malheureux. Elles étaient des éléments de sa doctrine, et leur ombre plane encore sur nous.

En 2000 déjà, un article du « Report Mainz » faisait état des remous suscités par un livre truffé de propos racistes du Suisse Ernst Uehli, disciple de Steiner, dont des professeurs d’écoles Steiner avaient recommandé la lecture. La fédération des écoles Steiner porta plainte contre le « Report Mainz ». Des parents d’élèves indignés s’étaient plaints, usant d’une logique parfois déconcertante. Le « taz » citait une mère : « Nous ne sommes pas racistes, tout ça, c’est de la propagande juive ! »

Des associations anthroposophiques commanditèrent deux expertises scientifiques, réalisées par des scientifiques majoritairement anthroposophes. En 2000 paru aux Pays-Bas un compte rendu de 720 pages qui parvenait à la conclusion suivante : dans les œuvres complètes de Steiner, seuls 16 passages pouvaient être considérés comme si fortement discriminants qu’ils relèveraient de poursuites pénales s’ils étaient écrits aujourd’hui. 66 autres extraits étaient problématiques. Huit ans plus tard, un « memorandum » allemand arrivait à un résultat similaire. La condamnation que Steiner faisait du judaïsme comme « erreur de l’histoire mondiale » y était qualifiée de « classiquement antisémite » mais considérée comme une formulation singulière que l’on « ne pouvait justifier ».

Steiner dépeignit lui-même le coup que cette phrase porta à la famille Specht. Le père, Ladislaus Specht, fut « pris d’un mal profond » et « traversé de souffrances des plus intimes ». Specht lui reprocha : « Si j’en crois cet écrit, l’homme qui fait l’éducation de mes enfants n’est pas « l’ami des Juifs » ». Ce qui blessa particulièrement Specht, c’est l’idée que l’image négative que Steiner avait des Juifs provenait de ses « relations proches avec nous et nos amis ».

Leur amitié surmonta cette crise bien que l’anthroposophe, de sa vie, n’eut manifestement jamais un mot de regret. Il considérait être « tout à fait objectif » dans son jugement. Des décennies plus tard, il s’agaçait du fait que Ladislaus Specht eût malheureusement montré une « certaine susceptibilité » à l’égard de la critique de non-Juifs.

Une phrase qu’il écrivit peu avant sa mort en 1925 dévoile à quel point Steiner avait effectivement peu de sensibilité pour ce qui touchait à l’antisémitisme. Il louait la famille Specht pour son judaïsme libéral qui était « totalement exempt de toute étroitesse d’esprit propre à leur confession et à leur race ».

Christoph Gunkel, Der Spiegel, 03.06.2021 

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