Anthroposophie : Le Monde nous doit des excuses !

par Grégoire Perra 

Je suis lanceur d’alerte sur l’anthroposophie et les écoles Steiner-Waldorf. Depuis dix ans, après y avoir passé trente ans, j’ai pris sur moi de consacrer une partie de mon existence à dénoncer ce qui se passe dans ces institutions et à en dévoiler la face cachée. Par un simple blog, où j’ai tout d’abord exposé mes souvenirs et mes réflexions, j’ai révélé au grand jour, en France, les aspects sombres de ce mouvement, ce qui m’a valu d’être contacté par de nombreuses victimes, mais aussi de subir des procès et une campagne de harcèlement qui durent depuis des années maintenant. D’autres personnes, dans d’autres pays, avaient déjà entrepris des démarches similaires, mais leurs échos n’avaient pas franchi les frontières de l’Hexagone.

La première semaine de juillet sont parus dans les colonnes du Monde cinq articles sur l’anthroposophie traitant des écoles Steiner-Waldorf, de la Biodynamie, de l’architecture anthroposophique, etc.

L’anthroposophie est une doctrine ésotérique fantasque née au début du XXème siècle, qui affirme par exemple que le Soleil est une boule creuse, que Mars est une planète liquide peuplée de dinosaures invertébrés et que le cosmos s’arrête à Saturne. Mais c’est aussi un mouvement qui, sur cette base tenue le plus possible secrète, cachée derrière le paravent d’une philosophie qui se prétend humaniste et d’une épistémologie qui se dit « goethéènne », a donné naissance à des réalisations que nous connaissons tous : les produits Weleda dans les pharmacies, les écoles Steiner-Waldorf, la Biodynamie en agriculture, des banques comme La NEF,  GLS ou Triodos, une médecine spécifique, etc. Une Ministre récente, Françoise Nyssen, était très proche de ce mouvement. Au début de la pandémie, c’est un médecin anthroposophe qui a affirmé que le Covid-19 venait de la 5G. En Allemagne et maintenant aussi en France, on retrouve les anthroposophes à l’œuvre derrière de nombreuses manifestations de protestation contre les mesures sanitaires. 

Il faut savoir que l’anthroposophie n’est pas un mouvement marginal rassemblant quelques personnes grisonnantes et suscitant la curiosité de quelques artistes ou intellectuels, comme ont tenté de le décrire les articles du Monde. Non, l’anthroposophie possède un véritable projet de contre-société anti-Lumières, et la capacité, grâce à son ancienneté et à son organisation bien rodée, de fédérer tout ce qui se présente aujourdhui comme mouvements ayant pour credo le refus de la science et la défiance envers les institutions, pour leur préférer des choix de vie alternatifs apparemment proches des valeurs écologiques. C’est pourquoi elle a le vent en poupe !

Malgré ces caractéristiques inquiétantes, les publications du Monde ont offert très peu d’éléments critiques à son sujet. Si bien que de nombreuses personnes s’en sont indignées, au point de rendre viral le hashtag « #LeMondeGate ». En effet, les journalistes du Monde se sont évertués à présenter Rudolf Steiner, le fondateur de l’anthroposophie, sous les traits d’un « penseur alternatif », farfelu mais génial et inoffensif, alors qu’il s’agissait d’un gourou manipulateur. De plus, les méthodes qu’ils ont employées ont été dénoncées par les critiques de cette mouvance qui avaient été interrogées pour l’occasion : selon ces derniers, tout semble avoir été fait pour minimiser leurs propos et donner de l’anthroposophie une image respectable, tandis que ses détracteurs étaient décrits comme des personnes incapables d’en comprendre la dimension spirituelle et philosophique.

Rappelons pourtant que les écoles Steiner-Waldorf représentent le mouvement pédagogique qui a le plus suscité d’opposition à travers le monde, avec pas moins de 30 sites ou blogs spécifiquement consacrés à en dénoncer les dérives et les pratiques. Pas plus tard que le 29 juillet, la Miviludes a indiqué dans son rapport que les signalements à leur sujet avaient augmenté de façon significative depuis 2015. Le Monde a par ailleurs éludé la question de la très controversée médecine anthroposophique, dénoncée pourtant en France et dans le monde par de nombreux médias, notamment pour ses traitements du cancer par des décoctions à base de gui, plante censée être non-luciferienne, selon Rudolf Steiner (qui n’était pas médecin).

En ce qui me concerne, j’ai fait l’objet d’un traitement médiatique singulier de la part du Monde.

Le 9 juin, j’avais été contacté via ma maison d’éditions, La Route de la Soie, pour parler avec les journalistes de mon livre, Une vie en anthroposophie, paru dernièrement. A l’issue de cet entretien, ayant compris que cette série d’été ne serait pas objective et que les journalistes que j’avais rencontrés semblaient complètement imprégnés des beaux discours des anthroposophes, j’ai décidé de refuser que mes propos soient repris. Je l’ai signifié par lettre avec AR de mon avocat, préférant me tenir à l’écart de ce qui s’annonçait comme une tentative de réhabilitation de l’anthroposophie aux yeux du lectorat français. 

Quelle ne fut pas ma surprise de constater début juillet que, malgré ce retrait, j’avais été évoqué et mis en cause par Le Monde, sans que soit respectée la règle du contradictoire. Par exemple, j’ai pu lire sous la plume de la journaliste Violaine Morin, évoquant les multiples procédures que m’ont intentées les instances de l’anthroposophie depuis dix ans pour me faire taire et que j’ai toutes gagnées, que je n’aurais « pas été condamné ». Ce qui laissait entendre que j’aurais fait quelque chose de mal et que j’aurais échappé à la Justice, à trois reprises, comme par miracle. J’aurais préféré que la journaliste appelle les choses par leur nom et dise que j’ai été relaxé de ces multiples procédures !

En outre, dans un autre article, la journaliste Virginie Larousse a évoqué une histoire d’attouchements sexuels sur mineure dont j’aurais prétendument été l’auteur en 2007, à l’école Perceval de Chatou, alors qu’il n’y a jamais eu ni signalement, ni plainte déposée contre moi, ni instruction, ni procès, ni condamnation, que j’ai toujours nié avoir commis de tels actes et que le respect de la présomption d’innocence est une règle de base de la profession de journaliste et de la loi en général. Je regrette que Le Monde ait ainsi relayé la propagande noire que les anthroposophes ont lancée contre moi sur les réseaux sociaux depuis des années en vue de décrédibiliser mes critiques, en s’attaquant à ma personne. Faut-il rappeler que j’ai été le premier, en France, dès 2011, à dénoncer les relations de promiscuité entre les professeurs et les élèves dans les écoles Steiner-Waldorf ?

Plus grave encore, le journaliste Aureliano Tonet, responsable de cette série, dans une déclaration au média Arrêt sur Images, a allégué pour sa défense que j’aurais avoué devant lui ces actes coupables, ce qui est un mensonge délibéré. Il a affirmé ensuite qu’il m’avait disqualifié en tant que témoin car je lui avais fait part de rassemblements festifs qui se sont tenus dernièrement dans des écoles Steiner-Waldorf au mépris des règles sanitaires et qu’après enquête, il n’aurait rien trouvé : Arrêt sur Images a pu pourtant le faire en moins d’une heure et a confirmé la véracité de mes allégations. Quand un grand quotidien comme Le Monde dit qu’il enquête sur un sujet, on attend de lui un peu plus de sérieux et d’efficacité !

Par ailleurs, cet article de Virginie Larousse contenait à mon sujet des erreurs flagrantes, comme le fait que je serais sorti de l’anthroposophie en 2007, alors que ce fut en 2010, comme l’attestaient pourtant les attendus des jugements de justice me concernant, disponibles sur internet. Là encore, il semble que les vérifications élémentaires n’aient pas été faites. Or cette précision dans les dates était importante, car elle montre que je suis resté dans l’anthroposophie et ait collaboré avec ses dirigeants après la fin de ma carrière de professeur Steiner-Waldorf, ce qui prouve qu’il n’y avait aucune animosité de ma part envers ce mouvement quand j’ai commencé à le dénoncer, comme l’ont reconnu les juges à deux reprises.

Je m’interroge sur les motifs qui ont poussé Le Monde à faire preuve d’aussi peu de rigueur et à avoir autant de complaisance envers un mouvement au caractère sectaire comme celui-ci. Je suis outré qu’il ait pu relayer les propos diffamants des anthroposophes cherchant à me détruire, socialement et psychologiquement. Au regard de la manière dont s’est passé mon entretien et de leur comportement ultérieur à mon sujet, je considère que les trois journalistes que j’ai rencontré (Aureliano Tonet,  Violaine Morin et Virginie Larousse) avaient de mauvaises intentions à mon égard en amont, ce qui signifie qu’ils n’enquêtaient pas véritablement mais cherchaient uniquement à satisfaire une demande des anthroposophes me concernant, comptant utiliser mes propos pour me nuire quoi que je puisse dire. Ce journal me doit des excuses, ainsi qu’à toutes les victimes de l’anthroposophie et des écoles Steiner-Waldorf qui ont ressenti comme une gifle cette série d’articles, issue d’une enquête à la déontologie douteuse et au parti-pris évident.

Grégoire Perra 

A propos gperra

Professeur de Philosophie
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