Momo, de l’anthroposophe Michaël Ende

Il est environ midi et je suis tranquillement assis en salle des professeurs, dans ce bel établissement de la banlieue madrilène, le nez dans mon café et dans mes pensées, quand soudain une jolie collègue ibérique aux cheveux bouclés assise un peu plus loin m’interpelle en brandissant vers moi le livre qu’elle était en train de lire un instant plus tôt :

– Tu connais ? me lance-t-elle avec fierté. Je suis en train de l’étudier avec mes élèves en ce moment. C’est passionnant !

Sur la couverture grisâtre, je distingue clairement le titre : Momo, de Michaël Ende. J’hésite quelques secondes en me demandant s’il est vraiment nécessaire que j’ intervienne, puis une fois ma décision prise :

– Oui, je le connais. Je le connais même très bien pour tout dire. C’est un roman bien écrit et assez captivant en effet. Mais sais-tu que son auteur appartient à la dérive sectaire de l’Anthroposophie ?

– Ah bon ?! Mais quelle est cette secte ?, me réponds-t-elle. Je n’en ai jamais entendu parlé.

– C’est un mouvement très puissant et très sournois. Il a de nombreuses ramifications, comme les produits Weleda, des banques comme la NEF ou Triodos, l’agriculture biodynamique, les écoles Steiner-Waldorf, etc.

– Ah oui, les écoles Steiner-Waldorf, je vois. Pas loin d’ici il y en a une. J’ai toujours trouvé bizarre ce qui s’y passait. Plein de parents qui ont leurs élèves dans cette institution ont fait le choix de déménager pour faire construire leurs maisons à proximité de l’école, comme une sorte de village coupé du monde. Ce sont souvent des artistes ou des gens un peu marginaux. Comme l’école ne prépare pas au Bachilerato, il arrive parfois que certains élèves viennent le passer chez nous. Les pauvres planent complètement quand ils arrivent ici et je dois souvent leur expliquer  ce qu’est vraiment la liberté, car ils nagent dans une extrême confusion à ce sujet. 

Mais qu’est ce que Michaël Ende a à voir avec tout ça ? poursuit-elle. Ses romans sont un peu fantaisistes certes, mais je n’y ai pas vu de dimension sectaire.

– Si tu le lis attentivement en connaissant la doctrine anthroposophique, lui precisais-je, tu pourras remarquer que ce roman est en réalité truffé d’allusions à des éléments précis de la pensée du Maître.

– Tu peux me donner un exemple ? me demande-t-elle interloquée.

– Oui, par exemple dès le premier chapitre du livre, lors d’une discussion entre Momo et son meilleur ami, tu as une allusion discrète à la doctrine de la réincarnation, lorsqu’il est fait mention que ce sont eux-mêmes qui ont construit autrefois le vieil amphithéâtre où ils discutent aujourd’hui.

– C’est vrai, me dit-elle. Je l’avais lu mais je ne l’avais pas compris et je n’avais pas relevé.

– Ou encore, continuais-je, lors du magnifique passage où Momo contemple, dans le temple du coeur, la floraison des fleurs du temps, il est question d’une musique cosmique chantée par une multitude d’êtres invisibles pour donner naissance à chaque instant à ces fleurs merveilleuses. Il s’agit d’une allusion à la doctrine anthroposophique des Hiérarchies célestes. 

– Moi qui croyait que cet auteur avait juste exprimé poétiquement des choses qu’il avait perçu avec sa seule sensibilité, me réponds-t-elle. En réalité, il illustrait les éléments d’une doctrine. Cela n’a rien d’une véritable expérience !

– Et pourtant cela en a l’air, lui dis-je. Mais effectivement, c’est de la propagande très bien faite et non de la littérature à proprement parler. C’est comme ces personnages des hommes gris, voleurs du temps, dont la présence procure une impression de froid intense : il s’agit d’une manière d’exprimer métaphoriquement l’idée ésotérique des entités ahrimanniennes, responsable selon l’Anthroposophie de la décadence de notre civilisation. Le froid est une caractéristique ahrimannienne pour Steiner.

– Quand tu dis que ce n’est pas de la littérature, me réponds-t-elle, n’exagères-tu pas un peu ? Après tout, nombreux sont les auteurs qui expriment sous forme poétique et métaphorique les idées de doctrines auxquelles ils croyaient. C’est ce qu’a fait par exemple Virginia Woolfe avec le Soufisme dans ses livres de Science-Fiction.

– Une chose est de construire un roman avec les croyances et les représentations qui constituent notre univers mental, quitte à les exprimer sous un vêtement de symboles, une autre est de glisser sciemment des insinuations et des allusions afin d’influencer subrepticement son lecteur. Ce qui me dérange profondément chez Michaël Ende, c’est qu’il utilise dans ses romans les mêmes méthodes qu’utilisent les anthroposophes pour séduire et endoctriner ceux qui les approchent, à savoir cette manière de glisser ni vu ni connu certaines idées dans les têtes des gens, sans même qu’ils ne s’en rendent compte. C’est exactement comme cela que s’y prennent les pédagogue Steiner-Waldorf pour endoctriner leurs élèves. C’est pour cela que je dis que c’est de la manipulation et non de la Littérature. La frontière entre les deux peut parfois paraître flou, j’en conviens, tout comme la peinture et la publicité. Mais Michaël Ende est clairement d’un côté et non de l’autre.

– Oui, en effet, me réponds-t-elle. Le propre d’une secte est toujours de cacher son vrai visage. Je m’étais intéressée à ce livre car j’y voyais, à travers cette réflexion sur le rapport au temps dans notre société moderne, une critique du Capitalisme…

– Une critique du Capitalisme ?! Quand on connait bien la doctrine sociale des anthroposophes, on comprends plutôt que Rudolf Steiner était loin d’être anticapitaliste ! Sa « Tripartition sociale »  avait des accointances avec le National-Socialisme, comme l’a très bien montré le chercheur universitaire Peter Staudenmaier. Mais je comprends ton erreur, car je crois que de nombreux éléments du discours de l’Anthroposophie ont été conçus pour séduire les gens de Gauche et les attirer ailleurs, alors qu’en réalité cette doctrine est fondamentalement réactionnaire. Il s’agit en quelque sorte d’en perdre le maximum pour mieux affaiblir ce mouvement. Et ça marche ! C’est un peu ce qui se passe avec une personnalité  comme Pierre Rabhi. Cet anthroposophe qui ne dit pas qu’il en est un tient des discours sur l’écologie et la critique de la société de consommation qui séduisent aujourd’hui de nombreuses personnes appartenant aux milieux alternatifs. Mais, en réalité, tant dans ses convictions profondes que dans ses réalisations pratiques, Pierre Rabhi a des idées effroyablement rétrogrades, parfois même glaçantes.

– Pierre Rabhi ?! me dit-elle stupéfaite. Mais sais-tu que son livre Du Sahara aux Cévennes est sur la liste des ouvrages du Bachi-Bac en Français ?!

– Oui, je sais, lui répondis-je. J’ai vu la liste en question. Ce n’est pas la première fois que je constate que l’Education Nationale faillit à sa mission en ce qui concerne les anthroposophes, pour le dire de façon gentille.Ces gens-là s’arrangent toujours pour avoir des relais un peu partout, y compris dans les Ministères.

– Et si je comprends bien, Michaël Ende lui non plus ne propose pas une critique de gauche du monde moderne, même si on peut en avoir l’impression. Mais il serait plutôt pour une forme de retour au Moyen-Age. Je te remercie de m’avoir appris tout cela Grégoire ! Mais maintenant je suis bien embarrassée : qu’est-ce que je vais dire aux élèves ?!

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Professeur de Philosophie
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