Les Nazis et les Anthroposophes : amis ou ennemis ?

Alicia Hamberg, en Suède, connaît en profondeur les écoles Steiner-Waldorf et l’Anthroposophie. Elle fait partie des rares personnes qui, de par le monde, osent prendre la plume pour révéler la réalité de cette dérive sectaire, tout comme Dan Dugan et Roger Rawlings, aux Etats-Unis. De surcroît, elle le fait avec intelligence, tact et mesure, dans un soucis à la fois de rigueur envers la vérité et d’humanité. Bien évidement, cela lui a valu une campagne de calomnies dirigée contre elle par certaines institutions anthroposophiques, attaquant sa personne, conformément à la stratégie habituelle de ces milieux.

Aujourd’hui, elle publie en anglais un article apportant un éclairage des plus importants sur les liens entre les Anthroposophes et les Nazis de 1933 à 1945, se basant sur sa lecture minutieuse de l’ouvrage de Peter Staudenmaier, Between Occultism and Nazism: Anthroposophy and the Politics of Race in the Fascist Era. (Leiden, 2014.). En effet, lorsque l’on est anthroposophe, comme je l’ai été, on est absolument persuadé que la doctrine de Rudolf Steiner ne serait pas raciste et ne contiendrait aucun élément de connexion avec le mouvement national-socialiste. On croit que les anthroposophes ont même été parmi les premières victimes du Nazisme. On répète haut et fort que la preuve en est que les écoles Steiner-Waldorf ont été fermées sous le Troisième Reich et que la Société Anthroposophique a été dissoute au bout d’un moment. On suggère même que Rudolf Steiner lui-même aurait pu être assassiné par les précurseurs du mouvement national-socialiste, reprenant les subtiles insinuations développées dans l’ouvrage de Peter Tradowski intitulé Kaspar Hauser ou le combat pour l’Esprit.

Lorsque j’étais moi-même élève Steiner-Waldorf à l’école de Verrières-le-Buisson, l’un de mes enseignants, Uwe Werner, n’hésitait pas à nous faire part de propos de ce genre. Ce professeur d’Economie cessa d’enseigner peu après la fin de ma scolarité afin de devenir un salarié permanent du Goetheanum, le siège de la Société Anthroposophique Universelle, où il fut chargé de contrer la prise de conscience grandissante, dans l’opinion publique mondiale, du caractère raciste de nombreux propos de Rudolf Steiner. Cet ancien professeur Steiner-Waldorf, qui se lançait dans des apologies de la Tripartition Sociale de Rudolf Steiner pendant nos cours d’économie et n’hésitait pas à nous faire apprendre la « loi  sociale fondamentale » de Rudolf Steiner comme s’il s’agissait d’un principe reconnu de tous les économistes,  endoctrinant sans vergogne les élèves de 17 ans que nous étions, ou, lorsque éclatèrent les grandes grèves étudiantes de 1986, organisait des réunions avec les élèves des « Grandes Classes » pour nous dissuader de nous joindre à la contastation, ce qui en dit long sur sa probité intellectuelle et son respect des opinions politiques de ses élèves, écrivit des propos comme ceux qui suivent, cités aujourd’hui encore sur le site de la Société Anthroposophique en France :

« Rudolf Steiner (1861-1925) était un adversaire actif de l’antisémitisme de son temps. (…) Rudolf Steiner meurt en 1925, l’année de la refondation du parti nazi, qui marque le début de son ascension au pouvoir huit ans après, en 1933. A ce moment la haine contre Steiner et les anthroposophes n’était pas oubliée. Toutes les instances nazies, même le célèbre Rudolf Hess, donnèrent leur accord pour l’interdiction de la société anthroposophique sur le sol allemand à cause de son « caractère subversif et dangereux pour l’état », interdiction proposée par Heydrich et Himmler au nom des services de sécurité, et exécutée par la Gestapo dès le premier novembre 1935. Aucun dirigeant nazi ne s’est jamais senti une sympathie avec l’anthroposophie. Il leur était évident qu’une conception comme celle de l’anthroposophie, qui fonde l’existence sur l’individualité humaine, était aux antipodes de la leur, qui se basait sur l’idée du peuple et de la race. »

On remarquera l’habileté stylistique d’Uwe Werner : comme il lui est impossible d’affirmer que les Anthroposophes n’ont pas eu de sympathie pour les Nazis, ils écrit que les Nazis n’auraient pas eu de sympathie pour les Anthroposophes. Quelle finesse rethorique ! Quel don pour la tromperie et le mensonge ! La réalité est en fait toute autre et bien plus complexe que ce que ce genre de propos suggèrent. Le travail universitaire de Peter Staudenmaier révèle en effet que, tant sur le plan doctrinal que sur le plan politique, les Nazis et les Anthroposophes ont longtemps été très proches l’un de l’autre et ont même parfois entretenu des liens étroits de collaboration. Ces liens ont même consisté en certaines occasions à utiliser, dans des camps de concentration, des ouvriers agricoles pour cultiver des produits biodynamiques !

Voici un extrait de l’excellent article d’Alicia Hamberg, dont on pourra retrouver l’intégralité sur son blog :

« Certains Anthroposophes ont accueillis l’idéologie nazie avec un véritable enthousiasme, tandis que, pour d’autres, il s’agissait d’une question de survie, à une époque où avoir des relations cordiales avec les fonctionnaires nazis était indispensable à la poursuite de l’existence de leur mouvement. Parmi les aspects les plus intéressants du livre, on remarquera la façon dont les Anthroposophes ont tenté de susciter chez les Nazis de la sympathie envers l’Anthroposophie en soulignant ses points communs avec le Nazisme, et comment ils ont essayé de s’adapter au régime. Ainsi, au nom de l’école Waldorf de Stuttgart, Richard Karutz, un éminent anthroposophe et idéologue raciste de l’époque, dont le cas est traité en détail dans le livre  de Staudenmaier, a écrit un article dans lequel il a affirmé le soutien du mouvement des écoles  Waldorf au régime nazi. Des déclarations pro-nazies de ce genre ont également émanées de la direction de la Société Anthroposophique, à Dornach. Ce ne sont que quelques exemples, parmi d’innombrables faits du même ordre.

Le travail de Steiner contient en effet clairement des éléments  racistes et antisémites. Par exemple, ses déclarations occasionnelles sur les « romans nègres », sur la corrélation entre les yeux bleus et l’intelligence, ou d’autres vues exotiques de ce genre, qui semblent aujourd’hui étonnantes et archaïques. Mais la doctrine de la « race-mère » issue de la Théosophie, concernant l’évolution de l’humanité, est sans doute plus importante encore que ces « dérapages ». En effet, l‘idée que certaines races seraient à un stade de développement plus avancé de la conscience que d’autres ont permis un rapprochement entre les Nazis et les Anthroposophes,  tant sur le plan spirituel que politique, même si ce  rapprochement comprenait quelques risques.


Le risque venait du fait que  le Nazisme ne pouvait guère comprendre l’une des idées fondamentales de l’Anthroposophie, à savoir que la partie spirituelle de l’être humain, qui est éternelle et se réincarne, transcende la biologie. En effet, dans la conception steinerienne, la dimension corporelle et physique de l’être humain n’est pas, dans l’ensemble, un facteur déterminant. Certains anthroposophes s’opposèrent en effet à l’idéologie raciale du Nazisme en récusant sa conception jugée trop matérialiste de l’évolution. Le Nazisme aurait, selon eux, insuffisamment examiné les aspects spirituels de la question. Cependant, les opinions nazies sur la question des races comprenaient elles aussi,  à des degrés divers, des conceptions spiritualistes. Chercher et trouver un terrain d’entente n’a donc pas été une entreprise évidente, mais pas non plus impossible.


L’Anthroposophie considère l’évolution des races comme un processus extérieur reflétant des propriétés spirituelles intérieures. Ainsi, les facteurs biologiques ne sont pas considérés comme un facteur déterminant du destin d’un être humain, surtout lorsque la vie humaine est envisagée sur plusieurs incarnations. Des traits que la doctrine anthroposophique considère comme  typiquement « juives », telles que le matérialisme et l’intellectualisme, peuvent aussi apparaître chez des individus qui ne sont pas juifs. Comme Richard Karutz l’a dit : « Le Juif en chaque personne est l’ennemi ». Néanmoins, ce dernier affirme qu’il existe un lien direct entre la physiologie et le niveau de la conscience d’un être humain. Il estime que les races humaines manifestent des degrés différents de développement spirituel, et que les mariages interraciaux seraient susceptibles de provoquer une régression spirituelle de l’humanité. Rien d’étonnant donc à ce que Richard Karutz ait trouvé admirables de nombreux éléments de l’idéologie nazie, même s’il regrettait qu’elle fut incomplète sur le plan spirituel. C’est pourquoi il a pu affirmer que les enseignements raciaux d’Hitler et de Steiner étaient similaires.

Selon les Anthroposophes, les Juifs pouvaient surmonter la dégénérescence de leur race obsolète. En effet, comme l’esprit humain est libre par essence, tout le monde peut s’efforcer de devenir membre de la communauté allemande, laquelle constitue le germe de l’évolution spirituelle future de l’humanité. Une distinction cruciale entre les Nazis et les Anthroposophes  sur la question des Juifs était que, pour les premiers, leur élimination concrète  était l’objectif à atteindre, tandis que, pour le seconds, leur assimilation était considérée comme un idéal. Pour les anthroposophes, la Judéité devait disparaître non pas par des mesures provocant son extinction, mais par un processus naturel d’abandon  de leur judéité de la part des Juifs eux-mêmes. Comme l’écrit Friedrich Rittelmeyer, un prêtre dans la Communauté des Chrétiens : les Juifs dignes pourraient « s’émanciper des défauts de leur race. »

Un exemple révélateur de cette façon de penser des Anthroposophes est donné dans le chapitre du livre de Peter Staudenmaier sur les écoles Waldorf. Quand un parent d’une école Waldorf, qui était aussi un membre du Parti Nazi, protesta contre l’embauche par l’école d’un enseignant suppléant d’origine juive, celle-ci a fait valoir que, pour tout être humain, le développement spirituel est possible. « Nous sommes fermement convaincus que l’Anthroposophie prévoit la possibilité pour un individu de dépasser son origine raciale », a déclaré l’école. Ce point de vue n’a pas été perçu favorablement par les instances nazies, et l’école a finalement fait marche arrière, déclarant sa fidélité au régime. L’enseignant suppléant, qui était un anthroposophe ainsi qu’un chrétien convaincu,  a du cesser de travailler à l’école.

Le livre examine également de nombreux exemples d’arguments développés par les Anthroposophes de l’époque  en vue  de souligner la compatibilité de l’Anthroposophie avec les idéaux nazis et de se défendre de toutes accusations selon lesquelles l’Anthroposophie possèderait certaines caractéristiques juives (…).  Néanmoins, tout ceci  faisait de l’Anthroposophie une amie en même temps qu’une ennemie potentielle, ou une concurrente, pour les Nazis. Pour les Anthroposophes, il s’agissait surtout de maintenir l’équilibre entre la préservation du caractère distinctif de l’Anthroposophie et le rapprochement avec le régime. En fin de compte, ces efforts se sont avérés infructueux. La faction anti-ésotérique du Parti Nazi a remporté la victoire sur les forces pro-anthroposophiques, et tout ce qui pouvait être perçu comme une menace pour objectifs totalitaires du Parti a été éliminé. C’est pourquoi la Société Anthroposophique a finalement  été interdite et les écoles Waldorf fermées. Cependant, même après cette décision, de nombreuses entreprises anthroposophiques ont continué à coopérer avec le régime nazi. Ceci fut particulièrement vrai pour l’agriculture biodynamique, qui a même été appliquée dans les camps de concentration en utilisant des prisonniers comme force de travail. »

Alicia Hamberg conclue son article en invitant les Anthroposophes à porter enfin un regard historique honnête sur l’histoire de leur propre mouvement. On peut effectivement le leur souhaiter, car il n’y a de réelle possibilité d’évolution favorable, pour tout être humain et tout mouvement religieux, que dans le cadre d’une démarche de lucidité vis-à-vis de soi-même et de son propre passé. Cependant, tant que des propos comme ceux d’Uwe Werner seront véhiculés dans les cercles de l’Anthroposophie, à des fins de propagande interne et externe, cette nécessaire honnêteté fera défaut.

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