​La triple articulation du corps social de Rudolf Steiner et la pensée économique alternative, par Peter Staudenmaier

La doctrine de la Tripartition sociale de Rudolf Steiner est aujourd’hui beaucoup citée en référence, notamment par les dirigeants de la NEF, la nouvelle banque éthique. On nous la présente alors comme une saine séparation des différents domaines de la vie sociale afin que chacun soit dirigé par le principe directeur qui lui correspondrait : liberté de la vie culturelle, fraternité de la vie économique et égalité de la vie juridique. À première vue ces idées ont l’air séduisantes. De nombreuses personnalités de mouvements progressistes et écologiques s’en réclament, notamment Pierre Rabhi et son mouvement des Colibris, dont le concept de « sobriété heureuse » n’est que le nouvel habillage de l’un des piliers de la « Tripartition sociale », à savoir la « loi sociale fondamentale ». Pierre Rabhi donc, avec lequel la Gauche actuelle, en pleine phase de reconstruction idéologique, semble avoir choisi de s’associer, comme en témoigne la décoration remise récemment à Pierre Rabhi par la Maire de Paris Anne Hidalgo, ou le fait que Benoît Hamon ait reconnu cet homme comme étant l’une des sources d’inspiration de son programme.

Mais peu nombreux sont ceux qui, comme l’universitaire Peter Staudenmaier, ont sondé les racines historiques et idéologiques de cette Tripartition sociale. L’article ci-dessous nous révèle une réalité de cette doctrine beaucoup plus sombre et problématique qu’elle n’apparait au premier abord.  Si la Gauche actuelle prenait la peine de se renseigner correctement à ce sujet, sans doute serait elle plus prudente dans ses affinités déclarées. 

Grégoire Perra

La triple articulation du corps social de Rudolf Steiner 

 

et la pensée économique alternative.

 

Par Peter Staudenmaier

 

 

 

 

 

On désigne souvent les doctrines économiques et politiques de l’occultiste allemand Rudolf Steiner (1861-1925) sous les vocables de “tripartition sociale” ou “triarticulation sociale” ou “tripartition de l’organisation sociale”. Beaucoup d’admirateurs de Steiner considèrent ses enseignements sociaux comme un aspect prometteur d’une vision alternative de l’économie, celui qui peut nous conduire loin d’à la fois les ravages du capitalisme sans entraves et de la parodie des économies staliniennes dirigées par l’État comme celle de l’ex-Union Soviétique. Ce que les enthousiastes de la triarticulation sociale ne réalisent souvent pas, c’est que les doctrines économiques et politiques de Steiner ont été développées dans un contexte historique particulier et qu’elles avaient une signification sociale très différentes à leur époque, une signification qui à bien des égards alignait la pensée anthroposophique avec plusieurs variantes de la pensée de droite, qui était courante dans la culture allemande du début du vingtième siècle. L’analyse qui suit examinera certaines de ces affiliations moins connues, afin de contribuer à une évaluation plus historiquement documentée du modèle de la triarticulation sociale de Steiner.

Une doctrine de droite et complotiste

La “triarticulation sociale” tire ses origines de la réponse de Steiner à la Première Guerre mondiale. En particulier durant les premières années du conflit, Steiner était un partisan fervent des Empires centraux (Allemagne et Autriche-Hongrie), rejetant la faute de la guerre sur les Anglais, les Français et les Russes, tout en insistant sur le fait que l’Allemagne et l’Autriche avaient seulement dû se défendre contre les machinations malveillantes de leurs ennemis. Steiner a fourni simultanément une interprétation spirituelle et surnaturelle des causes de la guerre.  Les anthroposophes ont cru que la guerre apporterait à l’Allemagne l’importance qu’elle méritait : la prédominance mondiale dans la culture spirituelle.  Mais la Première Guerre mondiale ne s’est pas terminée par la victoire allemande que ses partisans espéraient, et les changements sociaux de grande envergure qui ont balayé l’Allemagne et l’Autriche, dans le sillage de la défaite, ont incité à une réévaluation des priorités anthroposophiques. Cela a conduit à la naissance des écoles Waldorf, de l’agriculture biodynamique, et à l’approche anthroposophique particulière de l’économie et de la politique que Steiner appelait la “triarticulation sociale”.

La désillusion des anthroposophes à l’issue de la guerre tournait autour de l’idée que l’esprit allemand irréprochable avait été défaillant à cause d’un ensemble inadéquat d’institutions sociales qui devaient être revitalisées grâce à la régénération nationale et spirituelle.

Après la défaite allemande de novembre 1918, Steiner et ses disciples affirmèrent que l’Allemagne n’était pas responsable de la guerre. Cette affirmation devint une composante fondamentale de l’image publique de l’anthroposophie durant la période de Weimar.  Dans certains cas, l’insistance anthroposophique à propos de l’innocence allemande était associée aux théories du complot, c’est-à-dire de plans occidentaux existant de longue date visant à détruire et démanteler les empires allemand et autrichien. Steiner lui-même déclarait déjà en 1914 que “cette guerre était une conspiration contre la vie spirituelle allemande.”  Certains anthroposophes, avec le soutien actif de Steiner, incluaient les francs-maçons et les Juifs dans cette prétendue conspiration anti-allemande.

L’argument principal des anthroposophes était que le peuple allemand et l’esprit allemand n’était en rien responsable de la guerre.  Bien que l’affirmation selon laquelle l’Allemagne n’était en rien responsable de la guerre a été catégoriquement réfutée par l’historiographie qui a suivi la Première Guerre mondiale, elle était assez courante en Allemagne à l’époque, notamment comme réaction contre le traité de Versailles.  Les invectives de Steiner contre le traité, ainsi que ses polémiques contre Woodrow Wilson, la Société des Nations, les Anglais, les Français, les Russes et les Américains, représentent une version ésotérique des ressentiments qui étaient largement répandus dans les groupes à dominante nationaliste en Allemagne et en Autriche durant la période de l’entre-deux-guerres.

La vision anthroposophique de la suprématie germanique sur l’Europe

La position de Steiner envers la guerre et ses conséquences était en grande partie basée sur sa vision de la Mitteleuropa ou Europe centrale, un vocable qui dans l’usage anthroposophique désigne généralement les territoires où la vie culturelle et spirituelle allemande, qui était perçue à juste titre comme prédominante, avec les territoires germanophones d’Autriche, de Suisse, et d’Allemagne en leur centre.  Dans cette perspective, l’ingérence d’après-guerre des puissances occidentales dans ce qui aurait dû être la propre sphère d’influence de l’Allemagne apparaissait comme une offense à la mission spirituelle de la Mitteleuropa dans son ensemble. La doctrine de Wilson sur l’autodétermination des peuples, était selon le point de vue anthroposophique, opposée “au cours divinement ordonné de l’évolution”.   Les enseignements de Steiner faisaient partie d’un discours plus large sur la Mitteleuropa allemande édifiés autour la prétention ou de l’objectif de l’hégémonie allemande sur une grande partie du continent, que ce soit dans les domaines politique, économique et culturel.

Ce concept dans la vision du monde de Steiner, était à son tour étroitement lié à la notion anthroposophique des Volksseelen ou “âmes nationales”, souvent désignées comme “âmes des peuples” dans les publications anthroposophiques de langue française. Steiner enseignait que chaque Volk ou peuple a sa propre âme collective et esprit guide qui supervise le processus de l’évolution raciale et ethnique. La tâche de l’âme nationale est d’aider à diriger chaque peuple vers sa vraie mission spirituelle.  La mission du peuple allemand, aux yeux de Steiner, avait été fâcheusement contrariée par l’issue de la guerre et de l’ordre imposé après la guerre par les puissances occidentales victorieuses.

Le mouvement de Steiner partageait ainsi plusieurs des principaux soucis de la droite nationaliste de l’après-Première-Guerre mondiale en Allemagne : culpabilité quant à la guerre, honneur de l’Allemagne, le sort des territoires de l’Est, l’occupation alliée à l’ouest, la situation du peuple allemand au sein de l’Europe et sa mission dans le monde. Dans certains cas, les vues anthroposophiques sur ces sujets sont exprimées en fonction des races et des ethnies.  Cette imbrication thématique entre l’anthroposophie et la droite et les thèmes nationalistes a été un facteur important de la relation complexe du mouvement anthroposophique et du courant culturel et politique à multiples facettes connu comme le milieu völkisch.  Cette relation turbulente fournissait le contexte intellectuel pour l’émergence et le déploiement de la théorie de la “triarticulation sociale” que Steiner a commencé à développer en 1917.

Tripartition sociale et esprit anti-démocratique

Les propres termes de Steiner pour cette théorie était “Dreigliederung des sozialen Organismus”, la structure tripartite de l’organisme social, une formulation qui met en évidence la conception sociale organiciste sous-jacente à la doctrine.  La théorie de la “tripartition sociale” considère que la société se compose de trois branches autonomes, la sphère économique, la sphère politique, et la sphère spirituelle ou culturelle. Selon Steiner, les trois domaines sont séparés les uns des autres, et chacun est régi par un principe fondamental différent : l’égalité dans le domaine politique, la fraternité dans le domaine économique, et la liberté dans le domaine culturel. De ces trois sphères, la sphère culturelle ou spirituelle est primordiale, et englobe un grand nombres des activités et des fonctions plus couramment associées à la sphère politique.

Un aspect crucial de la “tripartition de l’ordre social” est que ni le domaine économique, ni le domaine culturel, ne doivent être organisés démocratiquement ; les dispositions et les procédures démocratiques ne sont autorisées que dans le domaine politique sous une forme quelque peu atténuée. Même au sein de la sphère politique, l’attitude de Steiner vers la démocratie était souvent fortement négative ; en octobre 1917, par exemple, il se moque des “institutions démocratiques” qu’il considère comme des outils au service des “puissances des ténèbres” lesquelles tirent toujours les ficelles derrière la scène.

Tripartition sociale et expansionnisme germanique

Les doctrines de la “tripartition sociale” ont inspiré un mouvement social anthroposophique pendant une petite période entre 1919 et 1922.  Cependant le chemin de la théorie à la pratique a pris plusieurs tournants dignes d’attention. L’ascension et la chute du mouvement de tripartion dévoilent les caractéristiques importantes des croyances sociales, des espoirs et des angoisses sous-jacents des enseignements spirituels de Steiner. Les premiers efforts pour propager un programme de tripartition ont eu lieu de la mi-1917 à la mi-1918, quand les forces allemandes et autrichiennes contrôlaient de vastes portions du territoire de l’Europe orientale. Durant cette période d’hégémonie allemande sur le front de l’Est, Steiner a adressé ses premières propositions de tripartition à une série d’aristocrates allemands et autrichiens, et à des responsables militaires et politiques. Son mémorandum de 1917 à l’empereur d’Autriche, la première formulation de la théorie de la triarticulation de Steiner, suppose explicitement de conserver et même d’accroître ces gains territoriaux.

Les efforts des anthroposophes pour persuader le Kaiser autrichien ont échoué, et en janvier 1918, Steiner tourna ses espoirs vers le prince Maximilien de Bade, qui neuf mois plus tard, est devenu le dernier Chancelier de l’Allemagne impériale.  Lors d’une rencontre personnelle avec le prince Max, Steiner a exposé ses idées de “triarticulation” et les a présentées comme ancrées dans ses enseignements sur les “âmes nationales” ; Steiner a en outre envoyé au Prince une copie de son livre sur les “âmes nationales”.  Ces efforts pour convaincre les dirigeants allemands de la sagesse de la triarticulation sociale ont également échoué.

La position progermaniste des anthroposophes lors de l’affaire de la Haute-Silesie

Lorsque l’issue imprévue de la guerre anéantit les espoirs des anthroposophes de réaliser le modèle de la tripartition, et que l’agitation sociale et économique généralisée eut déstabilisé complètement l’Allemagne et l’Autriche, l’attention de Steiner se polarisa sur la présentation de la triarticulation sociale en tant qu’aternative aux différentes propositions de collectivisation et de socialisation qui abondaient dans les premiers temps de la jeune démocratie de Weimar. Positionnant ses propres propositions comme une “troisième voie” entre le capitalisme et le communisme, Steiner s’est beaucoup consacré en 1919 à la promotion de la triarticulation sociale auprès des industriels et des chefs d’entreprise ainsi qu’auprès du public prolétarien dans les conseils ouvriers nouvellement formés.  Même en recherchant le support massif des travailleurs, Steiner rejetait la démocratisation des usines, et maintenait que l’économie ne devait pas être gérée par les “travailleurs manuels”, mais plutôt par des “travailleurs spirituels” qui administrent la production.  Dans le même temps, le mouvement de la triarticulation sociale prétendait réaliser l’harmonisation des intérêts des travailleurs avec ceux des exploitants.

Cette approche a abouti à un catalogue contradictoire de mesures sous la banière de la triarticulation, en dénonçant le capital “anglo-américain” et à côté clamant la condamnation “des illusions socialistes”, alors que les idées de Steiner étaient présentées comme “le chemin vers le salut du peuple allemand”.  Le mélange résultant des propositions ressemblait à certains égards aux différents modèles politiques et économiques organicistes et corporatistes courants à l’époque.  Ce que les anthroposophes envisageaient sous la rubrique de triarticulation sociale allait des vagues utopies d’une communauté nationale organique à de simples appels pour un État völkisch comme rempart contre l’imposition de la démocratie occidentale.

Le mouvement de la triarticulation sociale atteignit peut-être le sommet de sa notoriété publique lors de la controverse acrimonieuse concernant la Haute-Silésie en 1921. Dans le contexte des décisions de l’après-guerre prises par le traité de Versailles, les Alliés ont organisé un plébiscite dans cette province ethniquement mixte afin de déterminer si elle devait appartenir à l’Allemagne ou à la Pologne.  Steiner rejeta cette procédure comme étant une ingérence illégitime des puissances étrangères dans les affaires de la Mitteleuropa. Au lieu d’un plébiscite, Steiner et ses partisans proposèrent d’appliquer les principes de la triarticulation, avec sa séparation de la fonction économique des fonctions culturelles et politiques à la Haute-Silésie. Cette notions apparemment utopiques étaient une des nombreuses propositions circulant à l’approche du plébiscite, rivalisant avec les efforts séparatistes, les revendications pour l’autonomie de la province, et la propagande nationaliste intensive à la fois en Allemagne et en Pologne.  En janvier 1921, Steiner écrivit un “Appel pour sauver la Haute-Silésie” au nom de la Ligue pour la triarticulation sociale.  Le texte déclare que la province devrait rester provisoirement indépendante de l’Allemagne ou de la Pologne, dans l’intérêt des “véritables convictions allemandes”, jusqu’à ce des conditions plus favorables soient obtenues. Comme Steiner l’expliqua plus tard, le but était “de faire en sorte que la Haute-Silésie reste un territoire d’une seule pièce qui est intérieurement uni à l’essence spirituelle allemande.

Cette proposition a initialement reçu un accueil quelque peu favorable parmi les communautés allemandes de Silésie, tandis que les réactions des Silésiens polonais étaient généralement hostiles.  Au cours de réunions privées avec des militants de la triarticulation en janvier 1921, Steiner a souligné que l’idée même d’un État polonais était “impossible” et “une illusion”.  L’anthroposophe Karl Heyer a soutenu que “la solution de la tripartition au problème de la Haute-Silésie était meilleure que n’importe quelle autre pour préserver les intérêts véritables de l’Allemagne sur le plan économique ainsi que sur le plan national et le plan de la politique de l’État”.  Dans les semaines précédant le plébiscite, la Ligue pour la triarticulation sociale a déclaré que la triarticulation sociale était le seul moyen “pour l’Allemagne d’échapper au fait d’être étranglée par l’Ouest, et de retrouver son prestige historique”.  Les points de vues anthroposophiques sur la Haute-Silésie étaient des répliques de vieilles prétentions allemandes à propos de la supériorité culturelle et de l’identité nationale.

La campagne pour la triarticulation en Haute-Silésie n’en a pas moins suscité de vives critiques de la part des autres Allemands. Deux semaines avant le plébiscite, le Frankfurter Zeitung fit paraître un article qui dénonçait sévèrement les efforts pour la triarticulation, accusant les anthroposophes de trahir l’Allemagne et parlant de “propagande polonaise”, des accusations qui ont été ensuite reproduites dans d’autres organes de presse.  Il se peut que cette réaction soit en partie due à un malentendu (les critiques de la triarticulation semblent avoir supposé, à tort, que les anthroposophes exhortaient à s’abstenir du plébiscite), ainsi que sur le fait que toutes les propositions qui sentaient l’autonomie étaient considérées par beaucoup d’Allemands comme une trahison.  Les commentaires caustiques de Steiner sur l’état politique de la Prusse pourraient aussi avoir joué un rôle. Le résultat fut que les anthroposophes ont été étiquetés comme insuffisamment attachés à l’intégrité de la nation allemande.

De telles perceptions de la position anthroposophique dans le conflit de la Haute-Silésie étaient en deça de la réalité. Tout en protestant avec véhémence contre le plébiscite en tant que tel, Steiner et ses partisans exhortaient à un vote en faveur de l’Allemagne si le plébiscite devait avoir lieu.  Après les attaques parues dans la presse, la Ligue pour la tripartition sociale a publié une annonce dans le Frankfurter Zeitung mentionnant explicitement que leur position était de voter pour l’Allemagne au prochain plébiscite. Dans les jours du plébiscite lui-même, les rédacteurs du journal pour la triarticulation déclara : “Maintenant que le vote se déroule, la Ligue pour la triarticulation sociale estime superflu de dire que pour tout Allemand, il n’y a pas d’autres choix que de voter pour l’Allemagne.”  Deux semaines plus tard, les rédacteurs du journal expliquèrent que leur position avait tout le temps été de voter pour l’Allemagne : “Considérant le plébiscite, la Ligue pour la triarticulation sociale a adopté la position de voter pour l’Allemagne quand c’était possible, et la direction de la Ligue a répondu catégoriquement, à chaque fois qu’on lui avait demandé, que c’était le devoir de toutes les personnes autorisées à voter, de voter pour l’Allemagne.”  Steiner lui-même a approuvé cette position et a continué à la maintenir une fois le plébiscite terminé.

Lorsque l’accusation de trahir l’Allemagne fit d’abord surface en 1921, les principaux anthroposophes rétorquèrent que ceux qui critiquaient les efforts en vue de la triarticulation en Haute-Silésie étaient simplement des instruments de l’Ouest qui faisaient la promotion de l’esprit anti-allemand du traité de Versailles.  Après que la Société des Nations ait divisé la province suite au plébiscite, le mouvement pour la triarticulation attaqua farouchement l’accord de séparation et déplora la perte du territoire allemand au profit des Polonais.  Avec les mots d’Ernst Uehli : “Au lieu de la triarticulation, ce qui aurait signifié conserver la Haute-Silésie pour l’Allemagne, le contraire a lieu actuellement.”  Plusieurs personnalités qui devinrent par la suite des anthroposophes éminents ont combattu également dans des unités paramilitaires allemandes lors du conflit de Haute-Silésie.  Du point de vue de Steiner, le résultat malheureux de la campagne de Haute-Silésie signifiait que la mission allemande avait une fois de plus été empêchée. L’épisode de Haute-Silésie confirma le mépris de Steiner pour la Société des Nations, à laquelle il était opposé dès le départ, et renforça son sentiment que l’Allemagne était coincée entre l’Ouest sans âme et l’Est collectiviste.

Conspiracionisme et antisémitisme dans la doctrine de la Tripartition sociale

Si c’est à cela que ressemblait la triarticulation sociale dans la pratique, que dire de la théorie elle-même ? Beaucoup de ceux qui se sont intéressés aux enseignements économiques et politiques de Steiner ont trouvé des éléments variés dans cette théorie comme source d’inspiration, sans se soucier de la forme historique qu’ils ont effectivement pris à l’époque de Steiner.  À cet égard, les admirateurs de la pensée économique anthroposophique peuvent être comparés aux admirateurs d’aujourd’hui d’autres soi-disant réformateurs de l’économie comme Henry George aux États-Unis, C.H. Douglas en Grande-Bretagne, ou Silvio Gesell en Allemagne.

Les anthroposophes ont eux-mêmes attiré l’attention sur les affinités entre les travaux de Steiner et le mouvement pour le “crédit social” lancer par Douglas.  Ce qu’ils oublient de mentionner est que Douglas a basé ses théories économiques sur le faux document antisémite “Les Protocoles des Sages de Sion”.  En plus de cette désagréable compagnie, la triarticulation sociale présente aussi des parallèles avec le phénomène du “producerism” [idéologie de la production ndt.] qui a été analysé avec perspicacité dans l’excellente étude de Chip Berlet et de Matthew Lyons, Right-Wing Populism in America (New York : Guilford, 2000).
Tout en trouvant facilement des affinités avec les visions du monde conspirationnistes, antisémites, et de droite, le modèle de l’organisation tripartite de Steiner dénonçait fréquemment les approches économiques alternatives communautaires, que ce soit sous la forme de démocratie économique, de socialisme non-étatique, de tendances conseillistes, d’autogestion, ou autres efforts radicaux de lutte contre le capitalisme. Beaucoup d’anthroposophes ont considéré ces efforts comme des versions dangereuses du “matérialisme” menaçant l’importance spirituelle de la tripartition sociale.

Une doctrine procapitaliste et libre-échangiste

La propre position de Steiner était souvent ambivalente et par moment absolument contradictoire ; beaucoup de ses volumineux écrits sur les sujets économiques sont vagues, incohérents et parfois obscurs. Ses déclarations changèrent aussi plusieurs fois, et dans certains cas, il disait une chose devant un auditoire de prolétaires, alors qu’il disait le contraire devant un auditoire d’exploitants et de patrons. Malgré cette incohérence interne, il est possible de discerner un plan plus ou moins cohérent dans la vision économique de Steiner. À bien des égards, cette vision représente une défense spirituelle du capitalisme, de la propriété privée, des mécanismes de marché, et de contrôle par l’élite de la production.

Steiner a insisté que le fait de triompher du capitalisme était simplement impossible et signifierait la suppression de la vie sociale en tant que telle ; pour lui, “le capitalisme est une composante nécessaire de la vie moderne.”  Plutôt que de remplacer les institutions capitalistes par de plus humaines, Steiner a favorisé une combinaison de la propriété privée et de la conscience sociale, dans laquelle des capitalistes individuels et de petits groupes de dirigeants particulièrement “talentueux” géreraient le capital privé comme un dépôt pour le prétendu bien de l’ensemble de la communauté. Ces préceptes soutiennent la comparaison avec plusieurs doctrines économiques nébuleuses du fascisme ordinaire et son idéologie de la Volksgemeinschaft ou de la communauté dans le peuple. Comme mentionné antérieurement, un principe central de la triarticulation sociale est que la sphère économique ne doit jamais être organisée ou gérée démocratiquement. Selon les propres paroles de Steiner : “Pour l’amour de Dieu, pas de démocratie dans le domaine économique”.  Steiner ainsi pestait contre le socialisme (et pas seulement contre ses variantes marxistes) et rejetait la socialisation de la propriété (et pas seulement la nationalisation). Dans une république triarticulée à part entière, Steiner prévoyait une méritocratie spirituelle dans laquelle au “plus capable” on donnerait le contrôle sur les ressources économiques, et il rejetait avec véhémence l’idée de tempérer cette disposition par une surveillance communautaire.

L’anthroposophe Walter Kugler décrit ainsi la position de Steiner : “Chaque entrepreneur, qui est tout individu voulant faire usage de ses talents pour satisfaire les besoins des autres, obtiendra des capitaux pour tout le temps où il est capable d’utiliser productivement ses talents.”(Kugler, Rudolf Steiner und die Anthroposophie, Cologne 1978, 165) Steiner lui-même a écrit : “L’entière propriété du capital doit être telle qu’elle soit mise à la disposition d’individus particulièrement talentueux ou de groupes d’individus particulèrement talentueux, qu’ils en arrivent à posséder le capital d’une manière qui découle seulement de leur propre initiative.”(ibid.) Steiner tournait en dérision l’idée de “transférer les moyens de production de la propriété privée vers la propriété commune”, tout autant que de socialiser “la gestion de la concentration des capitaux” et insistait pour que “la gestion des moyens de production soit laissée aux mains de l’individu”.(Steiner dans ibid. 199-200) Steiner a insisté sur ce point : “Nul ne peut être autorisé à revenir à des formes économiques dans lesquelles l’individu est lié ou limité par la communauté. Nous devons plutôt nous efforcer du contraire.”(ibid. 201) Dans son ouvrage fondamental The Threefold Commonwealth (Fondements de l’organisme social, GA 23&24 de 1919, il rejette avec force “la propriété communautaire” et “la propriété commune” à plusieurs reprises.

Steiner a rejeté à plusieurs reprises l’idée que l’exploitation du travail surgit “de l’ordre économique engendré par le capitalisme” ; pour lui le problème “ne réside pas dans le capitalisme, mais dans la mauvaise utilisation des talents spirituels.”  Selon l’avis de Steiner, “Les individus doivent acquérir un avantage pour eux-mêmes dans la lutte totalement libre de la concurrence.”  “La propriété privée,” pour Steiner, “est le résultat de la créativité sociale qui est associée à la capacité humaine individuelle.”  La propriété partagée, par contre, est un obstacle à ce très important déploiement créatif du talent individuel : “L’individu ne peut pas rendre ses aptitudes efficaces dans les affaires, s’il est lié dans son travail et ses décisions à la volonté de la communauté.”  Dans l’utopie de Steiner, “L’organisation spirituelle devra reposer sur une base saine d’initiatives individuelles, exercées en libre concurrence avec des particuliers adaptés à un travail spirituel.  Dans ce système, “la vie spirituelle devrait être libérée et obtenir le contrôle de l’emploi du capital,” en fait, “une utilisation totalement libre du capital.”

Quand les idées économiques de Steiner ont été mises en pratique en 1919 et 1920 par la Ligue pour la triarticulation sociale dans le sud-ouest de l’Allemagne, il a dit très clairement qu’il était opposé à une organisation démocratique des lieux de travail. L’anthroposophe Hans Kühn écrit : La démocratisation des usines était quelque chose à laquelle il [Steiner] était opposé par principe. Le gestionnaire devait être capable de prendre ses propres dispositions sans ingérence.”  À ces égards, le modèle de Steiner équivaut à une variété “éclairée” de la propriété privée et de la gestion hiérarchique sous le contrôle bienveillant d’une aristocratie spirituelle. Ces enseignements sont peut-être mieux compris non pas comme une alternative aux systèmes économiques établis, mais comme une version plus gentille, plus douce des institutions actuelles, une forme de capitalisme à visage humain. Combinée avec les théories anthroposophiques sur la race et l’ethnicité, et la relation historique complexe entre l’anthroposophie et la politique de l’extrême-droite, la vision de Steiner d’un société triarticulée mérite un examen critique approfondi de ceux qui recherchent une véritable transformation de l’ordre social, politique et économique existant.

http://social-ecology.org/wp/2009/01/rudolf-steiner%e2%80%99s-threefold-commonwealth-and-alternative-economic-thought/
Traduction J.-F. Theys, 2015-2017

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