Les anthroposophes et la santé

Extrait de mon article intitulé Rapports à soi-même et rapports aux autres dans le milieu anthroposophique :

Les anthroposophes et la santé

L’anthroposophie induit à mon sens chez ses membres et sympathisants des comportements problématiques sur le plan de la santé. J’ai souvent rencontré des anthroposophes qui se soignaient mal, qui différaient leurs soins quand ils en avaient besoin, ou qui ne se soignaient tout simplement pas, ou encore qui choisissaient des formes de soins par des remèdes de médecines douces même lorsqu’ils avaient des maladie graves. J’ai par exemple connu une personne qui, atteinte d’un cancer aux poumons, persistait à vouloir se soigner qu’à partir de produits à base de plantes médicinales. Une autre, atteinte d’un cancer du sein, a refusé jusqu’au bout l’opération nécessaire et a fini ses jours dans d’atroces souffrances lorsque la maladie s’est métastasée. Une autre encore, victime d’une occlusion intestinale, a attendu une dizaine de jours avant d’être conduite aux Urgences, où il a fallu qu’elle soit opérée in extremis des intestins, qui commençaient à se nécroser.

De nombreux anthroposophes non seulement se soignent bien souvent à l’homéopathie pour presque tous les cas pathologiques, mais n’acceptent la plupart du temps que les remèdes fabriqués par la firme Weleda. En outre, ils s’opposent bien souvent à la pratique des interventions chirurgicales, qu’ils considèrent « karmiquement contre-nature ». La formulation la plus claire de cette attitude dangereuse se trouve dans le livre récent d’une anthroposophe très prisée de ce milieu qui prétend avoir des visions du Christ et affirme que seul l’intervention de ce dernier peut constituer une forme de remède approprié :

« Bien des interventions de la médecine conventionnelle peuvent ainsi mener à l’inverse de l’impulsion thérapeutique recherchée, à sa voir un empêchement du projet karmique proprement dit6. »

Ainsi, l’intervention médicale est-elle perçue par certains anthroposophes comme un risque majeur pris sur le plan karmique. C’est pourquoi beaucoup préfèrent ne pas se soigner, et ne pas se faire opérer. Cette conception va même jusqu’à considérer la médecine traditionnelle comme étant anti-christique, comme l’écrit assez clairement Judith von Halle :

« Du fait du manque manifeste de connaissance concernant les racines spirituelles des causes de nos maladies, une part très importante de la médecine conventionnelle se trouve actuellement en bonne voie – même si, incontestablement, c’est involontaire – de renverser l’impulsion christique de guérison en son contraire7. »

On comprend dès lors que de nombreux anthroposophes soient souvent contre la vaccination obligatoire de leurs enfants et fassent parfois tout ce qui est en leur pouvoir pour échapper à un acte médical qu’ils considèrent comme une grave intrusion dans le karma de leur progéniture :

« C’est sans doute dans ce contexte qu’il convient de considérer de plus près la politique de vaccination (…). Un enfant peut ainsi être confronté, aujourd’hui, du fait de l’obligation d’être vacciné, à un destin qui n’est aucunement le sien, soit qu’il se voit implanter le germe d’une maladie qui ne serait pas du tout entré en contact avec lui pour des raisons karmiques, soit que son destin soit absolument empêché par l’immunisation, parce que la maladie prévue pour lui par des raisons karmiques ne se déclare pas et doit être réservée à une prochaine vie dans laquelle, en fait, tout autre chose devait déjà s’accomplir à cause des nouvelles conditions engendrées par sa vie présente8. »

La même aversion est aussi présente chez bien des anthroposophes envers les antibiotiques, qu’ils refusent souvent de prendre, puisqu’ils sont considérés comme une atteinte à la vie. Là encore, les propos de Edith von Halle sont édifiants et illustrent parfaitement que j’ai rencontré durant de nombreuses années dans le milieu anthroposophique :

« Le médecin introduit donc de l’extérieur quelque chose dans l’homme, il le traite par un côté qui n’a absolument rien à voir avec la cause spirituelle karmique de sa maladie. S’il administre un antibiotique, le nom nous donne déjà une idée de ce qui se passe dans l’organisme du patient : anti bios. En tant que moyen dirigé contre la vie, celui-ci ne tue pas seulement le microbe ciblé, mais tue aussi (…) toute autre vie présente dans l’organisme humain (…)9. »

Les interventions chirurgicales, les vaccins, les antibiotiques sont donc considérés par bien des anthroposophes comme des manifestations anti-christiques qu’il faut absolument éviter pour préserver son karma. Ces conceptions conduisent, comme j’en ai été témoin, à des comportements irresponsables à l’égard de ses propres pathologies ou de celles de ses proches, sans parler de celles des enfants.

A cela s’ajoute des indications thérapeutiques de Steiner qui aujourd’hui me semblent proches du délire. Par exemple, ayant d’important problème de surpoids, j’ai un jour demandé conseil à un ami médecin anthroposophe. Il m’a conseillé de manger beaucoup d’aliments grillés, car ces produits introduiraient dans mon corps un processus de combustion qui faciliterait l’élimination de mes graisses. Ce n’est bien sur qu’en abandonnant ce genre de méthode ahurissante et en suivant un régime équilibré que je parvenais à retrouver un poids normal. Ce même ami médecin, à qui je demandais comment il se soignait quand il était lui-même malade, me répondait que Steiner avait recommandé que les médecins anthroposophes se soignent eux-mêmes par une simple modification de leur alimentation. Il ajouta : « quand je me sens grippé, c’est que j’ai besoin de lumière, alors je mange beaucoup de confiture de mûres, car ces fruits concentrent la lumière solaire (sic). »

Ce n’est qu’en quittant ce milieu et ses méthodes thérapeutiques douteuses que bon nombres de maladies que je traînais depuis des années ont trouvé leur guérison. Par exemple, comme je l’ai dit, mon problème d’obésité, mais aussi une infection grippale, qui revenait tous les trois mois environ, même en été, pour laquelle mon médecin anthroposophe m’avait donné pendant dix ans les mêmes poudres Weleda. Après avoir pris une fois des antibiotiques, cette infection n’est jamais revenue. Cet négligence à l’égard de la question de la santé est en outre redoublée par la faible considération que bien des anthroposophes vouent à leur corps, considéré comme une simple « enveloppe », ou un « vêtement ». Je me souviendrais toujours du discours d’une dirigeante, expliquant aux jeunes anthroposophes à quel point elle ne se reconnaissait pas dans ce corps qu’elle contemplait chaque matin dans la glace au moment de s’habiller : ses dents noires et ses vêtements usés d’un autre âge illustraient son discours de la manière la plus écœurante qui soit.

Certes, nous ne sommes pas, comme chez les témoins de Jehova, en présence d’interdits médicaux absolus. Mais il s’agit néanmoins de considérations et de comportements qui, sachant s’habiller d’un langage pseudo-scientifique et d’arguments métaphysiques relatifs au karma ou au Christ, prennent la forme d’idées fixes extrêmement contraignantes. Il m’aura fallu beaucoup de patience et de capacité de persuasion pour inciter l’anthroposophe atteinte d’un grave cancer des poumons dont j’ai parlé plus haut à accepter la chimiothérapie qui lui était recommandée plutôt que de poursuivre ses traitements à base de décoctions de plantes. Cela était d’autant moins facile que circulait dans le milieu anthroposophique des rumeurs selon lequel il existerait dans les cliniques anthroposophiques proches du Goetheanum des remèdes contre le cancer (et même contre le Sida!), à base de gui, mais que ceux-ci « avaient été interdit à l’importation par la législation française, trop liberticide ». Ces fantasmes font considérer le Goetheanum et ses institutions attenantes contre un centre de guérison spirituelle et physique auquel il faudrait se rendre, comme une sorte de pèlerinage, pour recouvrer la santé.

Je ne me place pas ici dans une optique de préférence de l’allopathie contre l’homéopathie, ou inversement, considérant chaque adulte libre de ses choix et orientations médicales. Ce que je cherche à décrire, c’est le rapport psychologique malsain de nombreux anthroposophes à l’égard de la maladie et de la souffrance. En effet, leur façon de voir les choses les conduit à les endurer bien au-delà de ce qui est raisonnable, comme si la maladie était une sorte de bénédiction (Lire à ce sujet : La maladie, une bénédiction…, duDr Mees, aux Editions Les Trois Arches. 260 pages), une rédemption, dont la guérison risquerait de les priver. A mon sens, la mauvaise santé conforte la capacité d’emprise du milieu anthroposophique : vivant en permanence dans un état de santé délétère, certains anthroposophes sont des êtres faibles que la souffrance désolidarise de leur propre existence. Ils ne parviennent plus à se poser dans le monde de façon forte et sereine, et considèrent leur propre vie comme quelque chose auquel ils accordent peu de prix, ce qui en facilite le don inconditionnel à d’autres. A mon sens, les comportements de dévouement fanatique à la cause anthroposophique s’expliquent par un état de santé précaire ou morbide perdurant sur des années.

J’ai souvent observé comment les parents fréquentant des anthroposophes sont orientés pour la santé de leurs enfants vers de tels thérapeutes qui, en raison de leurs conceptions, soignent à mon sens mal.

6 Judith von Halle, Maladies et guérisons, Éditions Novalis, p. 32

7 Judith von Halle, Maladies et guérisons, Éditions Novalis, p. 159

8 Judith von Halle, Maladies et guérisons, Éditions Novalis, p. 160-161

9 Judith von Halle, Maladies et guérisons, Éditions Novalis, p. 162

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Professeur de Philosophie
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