Le Domaine du Possible fait sa propagande

Depuis quelques semaines, la nouvelle école Steiner-Waldorf du Domaine du Possible, à Arles, fait sa propagande dans les différents médias, bénéficiant du carnet d’adresses journalistiques bien rempli des directeurs de la Maison d’Editions Actes Sud, mécènes de l’établissement. Dans l’édition du 17 décembre 2015 de l’Observateur, s’étale un long article apologétique, ne contenant aucune mise en garde ni aucun élément susceptible de montrer que les journalistes auraient fait un travail minimal d’investigation et d’enquête avant d’évoquer cette entreprise soit-disant pédagogique. Ainsi, l’article signé par Anne Grignon et Hélène Jayet ressemble bien davantage à un prospectus de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf qu’à une démarche de presse au sens noble du terme.

Dans l’un des passages de l’article, on mentionne le rôle d’Henri Dahan, le directeur de cet établissement. Apparemment, les deux femmes journalistes, qui qualifient cet homme par les termes flatteurs de « soixantaine svelte et l’esprit tout aussi fin », ont succombé au charme de ce séduisant anthroposophe, au point de leur faire oublier de lui poser la question embarrassante des liens doctrinaux et institutionnels entre la pédagogie Steiner-Waldorf et la Société Anthroposophique. Ainsi, les auteures de cet article ne font pas un seul instant référence au simple fait que la pédagogie Steiner-Waldorf mise en oeuvre au Domaine du Possible est issue de l’Anthroposophie de Rudolf Steiner, une doctrine ésotérique et mystique du New-Age appartenant à une mouvance sectaire bien connue comme telle par les associations de lutte contre les dérives du même nom, comme l’UNADFI, le CCMM ou le CLPS, ou encore faisant l’objet d’une mise en garde de la MIVILUDES dans son dernier rapport (extrait disponible sur ce blog). C’est pourtant Henri Dahan lui-même, le Directeur de l’école et Délégué Général de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf, qui avait avoué le 5 avril 2013, lors d’un procès qui s’est tenu à la 17ème Chambre Correctionnelle de Paris, que « l’Anthroposophie est la source de la pédagogie Steiner-Waldorf ». Ainsi, à nouveau, égarés par une presse aveugle et/ou complice, qui plus est se voulant « de Gauche et progressiste », qui va jusqu’à s’extasier sur la sveltesse des personnalités douteuses qu’elle présente, des parents vont mettre leurs enfants entre les mains des anthroposophes, séduits par ce qui se présente comme une pédagogie innovante, alors qu’il s’agit en réalité de l’émanation d’une dérive sectaire vieille de plus de cent ans, répétant à l’identique les mêmes recettes et les mêmes techniques « pédagogiques » que les Dieux auraient communiquées à Rudolf Steiner en 1918.

Le comble de la malhonnêteté intellectuelle est selon moi atteint dans cet article quand les deux journalistes osent écrire que les enseignants Steiner-Waldorf s’inscriraient dans une démarche de formation permanente : « Les enseignants, qui s’envisagent comme des chercheurs, la formation permanente qui n’est pas un vain mot, le travail de veille sur les sciences du développement, l’éducation, la psychologie, la sociologie, l’éthologie même, puisque la façon d’enseigner varie selon l’âge et les cycles du développement. » (page 93). En réalité, les enseignants Steiner-Waldorf n’ont aucune formation dans les domaines cités. Car en tant qu’anthroposophes, ils méprisent les sciences modernes « issues de la décadence de notre civilisation ». Les seules disciplines qui ont leurs faveurs sont celles qui existent à l’intérieur de la Science Spirituelle Anthroposophique, comme ils l’appellent, qui n’a de scientifique que le nom. Ils ne font que lire et relire encore les cycles de conférences du Gourou fondateur de l’Anthroposophie, comme des mantras, sans nul esprit critique, lors d’interminables séances collectives bénévoles où l’ennui est l’un des plus profond qu’il soit donné à un être humain de connaître (Lire à ce sujet : Eléments explicatifs de l’enfermement mental provoqué par l’Anthroposophie). Quant à la formation des dits enseignants, comme celle qui a lieu à l’Institut Rudolf Steiner de Chatou ou à Didascali, elle s’apparente davantage à un processus de conversion religieuse des personnalités et à un lavage de cerveau qu’à une formation pédagogique proprement dite. (Lire à ce sujet mon article La formation des enseignants à la pédagogie Steiner-Waldorf, témoignage d’un ancien étudiant).

On pourrait enfin s’interroger sur les motifs qui ont poussés les directeurs des Editions Actes Sud à financer ainsi une école Steiner-Waldorf. Les journalistes évoquent, à la fin de l’article, leurs motivations profondes, notamment le suicide de leur fils à l’âge de 19 ans, en 2012. Visiblement, les parents tiennent coupable de ce décès le système éducatif normal, jugé brutal et coercitif. Bien évidemment, il ne nous appartient pas de statuer sur ce cas particulier ni d’examiner la réalité des causes de ce suicide, puisque nous n’avons pas entre les mains tous les éléments qui nous permettraient de le faire, si tant est que cela soit possible. En revanche, il nous est permis de nous interroger sur la pertinence de ces parents à vouloir rendre publiquement responsable l’Education Nationale du suicide de leur enfant. En effet, quels que puissent être les défauts d’un système éducatif, ce qui provoque l’acte fatidique du suicide d’un adolescent a rarement une cause unique. A ce titre, les déficiences de l’entourage familial pourraient tout autant être suspectés que les problèmes rencontrés lors de la scolarité, tout comme les troubles psychiatriques non détectés ou déniés, ou d’autres causes encore. Mais il est sans doute plus facile pour des parents, confrontés à une telle horreur irréparable, de se trouver un bouc-émissaire que de revenir sur leurs éventuels manquements, ou de chercher d’autres causes, surtout si, au moment du drame, lorsqu’ils étaient particulièrement vulnérables, ils étaient déjà tombés sous l’influence du discours des anthroposophes. En effet, sans préjuger de ce qui a pu se passer pour Françoise Nysssen et Jean-Paul Capitani, ni de l’influence qu’a pu exercer sur eux Henri Dahan lorsqu’ils ont inscrit leur fils Antoine, il y a huit ans, à l’école de Sorgues, lorsque cet anthroposophe y enseignait, et à qui ils ont à présent confiées « une carte blanche et une carte Bleue« , comme le précise l’article, nous pouvons faire les remarques suivantes :

  • Il est très fréquent que les parents inscrivant leurs enfants dans une école Steiner tombent sous l’influence des pédagogues Steiner-Waldorf, au point que ceux-ci deviennent parfois leurs mentors et leurs gourous (Lire à ce sujet mon article Comment les professeurs Seiner-Waldorf deviennent les mentors des parents d’élèves) ;
  • Profitant des circonstances de deuil, les anthroposophes pratiquent parfois un mode d’assujettissement des esprits de ceux qui s’approchent d’eux au moment où ils sont dans une peine extrême. En effet, la doctrine anthroposophique prétend rendre capable de communiquer avec les Morts et de percevoir la volonté des Défunts. Dès lors, certains anthroposophes peuvent en profiter pour se présenter comme des médiateurs entre les Vivants et les Morts appartenant à une même famille, exerçant par ce biais un pouvoir considérable sur les premiers. Ceci se produisit notamment avec Rudolf Steiner lui-même, en 1918, suite au décès du chef d’Etat major des armées allemandes, Helmuth von Molkte. Le fondateur de cette dérive sectaire avait ainsi convaincue la veuve du Militaire qu’il était en communication permanente avec son défunt époux, lui enjoignant « depuis l’Au-delà » (« von Dort ») d’accepter de confier à Rudolf Steiner la publication de son journal intime, ce qui, sans l’intervention des plus hauts responsables de l’Armée allemande de l’époque, interdisant in extremist cette publication posthume illégale, aurait constitué un formidable coup de publicité pour l’Anthroposophie (Lire à ce sujet l’article de Peter Staudenmaier, Anthroposophie et écofacisme).

Encore une fois, il nous est impossible de savoir ce qui se serait passé entre cette famille éplorée et Henri Dahan, avant, pendant ou après la tragédie qui les a frappé. Mais certains éléments de cet article de l’Obs laissent augurer qu’il existerait un haut degré d’adhésion des dirigeants des Éditions Actes Sud avec la doctrine ésotérique de l’Anthroposophie en ce qui concerne la vie après la mort. En effet, le défunt Antoine est désormais devenu, pour ses parents, « gardien des couleurs du ciel ». Or derrière cette appellation apparemment poétique se cache peut-être la conception anthroposophique selon laquelle les Morts œuvrent dans les phénomènes atmosphériques et botaniques, comme l’affirme Rudolf Steiner, ceux-ci étant par exemple en charge de contribuer à la pousse des plantes ou à la formation des arcs-en-ciel. Ainsi, il nous semble que les journalistes qui ont écrit un tel article auraient du faire preuve d’un peu plus de prudence avant de relayer sans discernement les propos des dirigeants des éditions Actes Sud au sujet de leur fils et de propager des accusations graves selon lesquelles le système classique d’éducation favoriseraient la tendance au suicide des adolescents inadaptés, sensés trouver dans la pédagogie Steiner-Waldorf un cadre plus favorable. Pour ma part, en tant qu’ancien élève des ces écoles (lire à ce sujet Ma vie chez les anthroposophes), je peux surtout témoigner à quel point le système d’endoctrinement Steiner-Waldorf est lui-même cause d’immenses souffrances psychiques chez nombre de ceux qui en sortent, quand bien même ils n’en ont pas toujours conscience, en raison du profond décalage et de la défiance qui se sera instaurée dans leurs esprits vis-à-vis du reste de la société, de ses valeurs, de ses lois et de sa culture.

En dernier ressort, ce qui émane surtout de cet article est la puissance et l’étendue du réseau des écoles Steiner-Waldorf et de l’Anthroposophie, formant un tissus où divers acteurs entrecroisent leurs influences. Cela va du réseau des Colibris de Pierre Rabhi, dont certaines œuvres sont éditées par Actes Sud, tout comme Edgar Morin, qui se trouve être l’un des conseillers de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf. Au sein de ce petit monde (intellectuel, politique et financier) qui a la presse française dans sa poche et qui est capable de mobiliser des sommes d’argent considérables, l’Anthroposophie peut continuer à prospérer et à se répandre tranquillement, sans avoir à craindre de répondre des torts que sa prétendue pédagogie inflige aux enfants qui tombent en son pouvoir.

 

 

 

 

 

 

 

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Professeur de Philosophie
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